Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 16 sur 37

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Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 14

 

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GARY

 

Encore un trait de khôl noir estompé sur ma paupière et je serai prête. Il est rare que je me maquille avec autant d’application, mais j’ai promis à Dany de faire un effort ce soir. S’il n’en tenait qu’à moi, je serais déjà dans mon lit, un paquet de cookies en mains, à visionner un western ou un cartoon. Je pourrais aussi lire un roman, un manuel d’Histoire, me concentrer sur des recherches… Crotte ! Au lieu de ça, je vais à un dîner d’anniversaire, un samedi soir. Un dîner où je ne connais pratiquement personne.

Face au miroir de la salle de bains, je contemple mon reflet, d’une moue perplexe. Je porte une chemise vert pomme par-dessus un jean boy-friend. Cheveux lâchés, j’ai fait de mon mieux afin de les discipliner. Grand-mère disait que j’étais jolie, que même si la plupart des rousses ont les yeux clairs, moi j’avais hérité de ses iris aussi noires que l’ébène. Une teinte qui contraste avec la blancheur de ma peau parsemée de légères taches de rousseur ici et là. Cependant, pour être tout à fait objective, je ne fais pas l’unanimité auprès des hommes, il n’y a pas foule au portillon comme on dit. Je ne suis ni grande, ni fine, et la séduction ne fait pas partie du package. Pourtant, depuis quelques jours, une question ne cesse de me hanter : est-ce que je lui plais ? Il est parti si subitement hier après-midi… Au moment où je regagnais la cuisine avec mon bouquin, Cops était debout en train de ranger les documents à l’intérieur de sa pochette. Prétextant une urgence à la brigade, il est passé devant moi sans même un regard, a enfilé son blouson dans le couloir en me lançant : « je te tiens au courant de la suite ». Le bruit sec de la porte d’entrée qui a claqué m’a laissée sans voix. Je me suis demandé quelle mouche l’avait piqué. Urgence ou pas, il aurait pu dire au revoir ou faire preuve de politesse. Politesse… Je secoue la tête, désabusée. On parle de Cops, là. Un flic prétentieux, irrespectueux, imprévisible. Malgré tout, j’ai réussi à entrevoir d’autres facettes telle que sa générosité, ou encore sa bienveillance, il fallait juste gratter un peu l’écorce.

Se tenir droit, pour les humains comme pour les arbres, ce n’est pas forcément évident. Quand l’arbre se doit de rester debout, de résister, de se protéger, il fabrique plus de couches en surface, plus d’écorce. Épaisse, craquelée, fissurée, il suffit de lire sur leur « peau » pour comprendre leur histoire. J’ai l’intime conviction qu’il en est de même concernant Cops. « Un gosse livré à lui-même » a-t-il sous-entendu lors de son échange musclé avec le voisin. Je me demande bien dans quel contexte il a grandi, mûri, ressenti, subi… Toutes les petites choses de sa vie qu’il évoque brièvement pour les dissimuler la seconde suivante… comme son tatouage. Ces lignes noires tortueuses qui semblent partir du creux de sa paume, s’insinuer entre le pouce et l’index, recouvrir ensuite l’intérieur de son poignet. Le chemin tout tracé se poursuit sûrement le long de son bras… Peut-être même plus haut… Je ne sais pas. À une ou deux reprises, mon esprit s’est envolé ; j’aurais voulu m’approcher, le découvrir, l’étudier en prenant mon temps…

Saperlipopette !

La grande comtoise du rez-de-chaussée sonne ses vingt coups. Dany ne va pas tarder, il est toujours très ponctuel. Je devrais déjà être prête. Au lieu de ça, je rêvasse en pensant à Cops. Je tape du pied. Attitude semblable à celle d’une fillette de huit ans. Je peste d’agir ainsi.

Est-ce que je lui plais ? Pfff…Bien sûr que non !

Il doit probablement aimer les blondes entreprenantes, les brunes

piquantes et pas… « ça » ! Certainement pas les femmes comme moi…

Les rouquemoutes intelligentes.

Les têtes de citrouille inélégantes.

Les « poils de carotte » imprudentes.

En rageant, je sors de la salle de bains, éteins le plafonnier, puis descends l’escalier quatre à quatre. J’enfile mes Converse montantes -inutile d’en défaire les lacets, elles sont si usées que je les passe sans effort- au moment où j’entends le moteur du 4x4 qui se gare devant la maison. Je prends mon sac militaire, à l’intérieur duquel je fourre rapidement mon portefeuille ainsi que mon portable. Un gros gilet blanc à capuche vient compléter ma tenue avant que je ne ferme la porte à l’aide de la clé replacée aussitôt dans la fissure. Même si je me dépêche, le froid, fort présent ce soir, m’oblige à resserrer les pans de ma laine, le temps de parvenir jusqu’au véhicule noir.

— Salut, ma puce, lance Dany muni de son sourire éclatant dès l’instant où j’ouvre la portière.

Je m’installe à ses côtés sur le siège passager tandis qu’il ajoute :

— Dis donc, on s’est mis sur son 31, ce soir, Mademoiselle Olden !

— Salut, réponds-je en lui claquant un bisou bruyant sur la joue avant de clipser la ceinture de sécurité. Oui, tu as vu, j’ai fait mon maximum. Tes invités sont tous arrivés ?

Un coup d’œil au rétroviseur, Dany passe la première et se met en route.

— Non, pas encore. Une partie seulement.

— S’il te plait… Dis-moi qu’on ne sera pas nombreux…

Je le fixe avec appréhension. Son silence ajouté à ses yeux noirs qui restent rivés sur la route ne me rassurent pas, bien au contraire.

— Allooo, la Terre !!! m’exclamé-je tout haut dans le but de le faire réagir.

Ma technique fonctionne, il glousse instantanément.

— Relax, Gary, il n’y aura qu’une vingtaine de personnes.

Il me toise tandis que je m’écroule sur mon siège comme si cette réponse annonçait le pire, comme si je portais soudain tout le poids du monde sur mes épaules.

— Franchement, je ne te comprends pas ! reprend-il. Tu parles sans problème devant une centaine d’étudiants chaque jour, mais te retrouver au milieu d’une vingtaine d’amis, ça te panique…

— Ce sont TES amis !

— Si tu voulais passer un peu plus de temps avec nous, ça pourrait aussi devenir les tiens.

Je lève les yeux au ciel, appuie alors ma tempe contre la vitre glacée, préférant observer la vue nocturne du centre-ville qui défile. Quel mal y a-t-il à être une solitaire ? Quel mal y a-t-il à aimer ça ? Je suis lasse d’entendre ce genre de discours en permanence.

— Hey, ma puce… Je ne dis pas ça pour t’ennuyer. Tu es ma cousine, ma seule famille. J’aimerais te savoir moins seule. Tu ne vois jamais personne…

— C’est faux ! rétorqué-je en me retournant vivement vers lui.

— Ah oui ? Tu vois qui en dehors des gens de la fac ?

J’ouvre la bouche, puis la referme tout en baissant les yeux. Va savoir pourquoi le visage de Cops apparaît dans mon esprit. Aussi, je préfère me taire. Dany sourit, bien content d’avoir raison. C’est souvent le cas d’ailleurs… Blasée, je reporte mon attention sur le bitume, droit devant moi.

— Au fait, Gary… euh… Ne t’énerve pas, mais… Mitchell sera là.

Sur ces mots, ma tête pivote lentement dans sa direction. Très lentement. Je grimace. Même si je m’en doutais un peu, je me disais que par une intervention divine, il aurait pu être retenu au boulot. Raté… Mitchell Randal. Un des plus anciens amis de Dany. Après le lycée, il a fait de hautes études commerciales. Aujourd’hui analyste financier, il rafle en un mois ce que la plupart de la population peine à gagner sur une année. Beau garçon, cultivé, galant en toutes circonstances, mon cher cousin voit en lui un parfait petit-ami. Il y a longtemps que Mitchell me tourne autour, je ne saurais dire si je lui plais réellement ou s’il veut juste rendre service à un ami de longue date. Une chose est sûre, il est prêt à tout pour me faire découvrir sa passion : l’Opéra. Décidément, cette soirée promet d’être longue. En voyant ma mine consternée, mon chauffeur tente de se justifier :

— C’est mon plus vieux pote, Gary. Normal qu’il soit présent pour les vingt-cinq ans de Linda.

Je lui fais grâce d’éventuelles remarques car je ne suis pas dupe. Je coinçois qu’il invite son meilleur ami à l’anniversaire de sa femme, mais il nourrit surtout l’espoir de me voir tomber dans ses bras. Cela n’est guère envisageable. Depuis tout ce temps, il devrait se faire une raison… Néanmoins, je ne veux pas gâcher sa soirée, alors je le rassure :

— Ne t’en fais pas, je suis bien élevée, pas comme…

Cops !

Je m’interromps soudain.

— Comme qui ? demande Dany.

— Non, rien.

Je secoue la tête, passe une mèche de mes cheveux derrière mon oreille pendant que mon cousin s’engage sur Lowell Street, une jolie avenue dans le quartier de Spring Hill où lui et son épouse se sont installés, il y a environ un an. Vu la longue file de voitures stationnées devant chez lui, j’en déduis que nous sommes les derniers. Génial… À travers la vitre, je peux déjà distinguer un groupe qui occupe la petite terrasse à l’avant de la maison, un verre ou une cigarette à la main. Dany se gare à son tour sur sa place réservée. Le brun me lance une œillade amusée -il se doute bien des efforts qu’il m’en coûte de venir à ce genre de soirée- puis sort après m’avoir lancé gaiement : « En piste, ma puce ! ».

Avec tout mon courage, je descends du 4x4, passe mon sac sur l’épaule et souffle un grand coup avant de me blottir contre mon cousin. L’un près de l’autre, nous montons les trois marches qui mènent à la demeure dont la façade est entièrement recouverte de planches en bois blanc, posées à l’horizontale. Construction typique dans cet endroit de la ville. Les lanternes murales éclairent suffisamment, me permettant ainsi de mettre un nom sur quelques visages familiers : les collègues de travail de Linda accompagnés de leurs conjoints respectifs ainsi que deux couples de voisins qui vivent en face. Dany est accueilli chaleureusement par des cris peu discrets. Il se détache de moi afin d’aller les saluer comme il se doit. Je reste là, un faux sourire figé sur ma bouille de pantin. Seigneur… Je veux rentrer à la maison ! Un signe timide de la main vers tout ce petit monde et me voilà -passant par la baie vitrée- en sécurité à l’intérieur. Enfin… c’est ce que je croyais, car au milieu du salon décoré de guirlandes et de ballons, il y a autant d’invités, si ce n’est plus.

Une vingtaine de personnes… Mon œil !

Nos hôtes ont dressé un buffet sur leur table de salle à manger qui a l’air très appétissant. Il me semble discerner du Annie Lennox en fond sonore, cependant impossible de l’affirmer vu le bruit ambiant. Mes yeux balayent l’espace à la recherche de la maîtresse de maison.

— GARY COOPER ici, présente ! crie une voix caverneuse juste derrière moi qui me fait sursauter.

Norman Peels. Un autre ami de Dany, ils jouent au football ensemble. Conversation stérile. Humour douteux. Le géant blond bodybuildé ne trouve rien de mieux à faire que de citer tous les Gary de la création à chaque fois qu’il me voit. Apparemment, ça l’amuse beaucoup. Au moins, il ne s’ennuie pas. En revanche, je me demande comment sa copine peut le supporter…

— Bonsoir, Norman. Sais-tu où est Linda ?

— Dans la cuisine avec ma nana, dit-il en se caressant langoureusement le torse.

Bonté Divine, pourquoi fait-il ça ? Pour me faire remarquer ses épouvantables pectoraux disproportionnés ? On ne voit que ça ! Un rictus furtif se dessine au coin de ma bouche. J’imagine la scène si Cops était ici, à mes côtés. Il dirait à Norman qu’il serait le modèle idéal pour une pub de boisson protéinée au praliné. Ou bien, il lui demanderait s’il n’est pas la malheureuse victime d’une allergie à cette bière qu’il descend à grandes goulées. D’une main sur le visage, je me cache, de peur qu’il ne surprenne mon expression amusée. Je le remercie, puis le contourne afin de poursuivre mon chemin.

— À ton service GARY OLDMAN ! beugle l’énergumène hilare.

Quand je disais que cette soirée allait être longue…

Je souris poliment à quelques inconnus que je croise quand j’accède enfin à la pièce d’où émane une délicieuse odeur de biscuit au chocolat.

— GARYYY !!! crie Linda dès qu’elle me voit apparaître.

La jolie métisse se jette dans mes bras, m’enlaçant avec enthousiasme. Toujours souriante. Toujours accueillante. Je pense sincèrement que mon cousin n’aurait pas pu trouver meilleure moitié. Je lui rends son accolade tout en lui souhaitant un joyeux anniversaire. C’est alors qu’elle se recule et me fixe de ses yeux noisette devenus tout à coup menaçants :

— Toi et ton cousin, vous ne payez rien pour attendre !

J’éclate de rire. Linda fait allusion à son cadeau. Voilà plusieurs années qu’elle rêve de faire un saut en chute libre. Nous nous sommes donc cotisés avec Dany en vue de le lui offrir.

— Mon Dieu, Gary… Merci ! Mais, je ne sais pas si j’en serais capable.

— Tu n’as plus le choix, répliqué-je d’un ton joueur. Tu vas le faire.

— Et comment qu’elle va le faire !

Nous nous tournons à l’unisson pour sourire à Dany qui débarque dans la cuisine. Il embrasse Linda rapidement, s’empare ensuite d’un torchon afin d’ouvrir le four. Avec maîtrise, il en sort trois gros gâteaux au parfum de cacao. Ses manies de Chef ne le quittent jamais. D’un signe du menton, je salue Emily, la copine de Norman, qui n’a pas décroché un mot depuis mon arrivée. Apparemment, elle préfère se repoudrer le nez devant son miroir de poche. J’ôte alors mon gilet, le pose sur l’une des chaises hautes de l’ilot situé à ma droite, procédant de même avec le sac à dos. Alors que les deux amies reprennent leur discussion, je croise les bras, me rapproche doucement de mon cher cousin en le fixant, les lèvres pincées. Celui-ci s’immobilise :

— Quoi ?

— Une vingtaine de personnes, hein ?

Mains sur les hanches, sourire en coin, il me fait face.

Un duel de regards se met en place.

— Oui, une vingtaine de personnes… et leurs conjoints, se justifie-t-il.

Je baisse les yeux en premier.

Je n’avais aucune chance de gagner.

— Bonsoir, Garance.

Le clou de la soirée :

Cette voix enjôleuse qui vient de se manifester.

Alors que je relève peu à peu la tête, je jette un coup d’œil sévère à Dany. À l’inverse, celui-ci semble ravi de la partie qui s’annonce. Il a abattu sa dernière carte. Traître ! J’inspire profondément, puis me retourne pour m’adresser au nouvel arrivant. Pantalon de costard noir, cravate grise sur chemise bleu pâle impeccable, le jeune homme est appuyé nonchalamment contre le chambranle, dans une posture digne d’un grand séducteur, un verre de punch à la main. Le large sourire comparable au chat du Cheshire qui m’est destiné me donne envie de m’enfuir en courant. Toutefois, je reste là, les pieds englués au sol.

— Bonsoir, Mitchell, salué-je d’un air qui, je l’espère, paraît des plus naturels.

— Comment vas-tu ? demande-t-il en se rapprochant.

— Elle a peur de s’ennuyer, déclare Dany. Mais, je lui ai dit que tu t’occuperais d’elle. Pas vrai, mec ?

Je vais le tuer ! Je vais tuer mon seul cousin !

— Avec plaisir, compte sur moi, assure son ami sans me quitter des yeux.

— Bon, vous venez ! s’impatiente Linda. Il est temps de goûter les bons petits plats du chef Olden.

Nous sortons tous de la cuisine. Effectivement, j’ai moi-même l’estomac qui commence à gargouiller. Cela me rappelle qu’il est impératif que je remplisse mon frigo très vite, bientôt les biscuits de dépannage seront notés eux aussi, aux abonnés absents.

Pareil aux autres convives, je m’avance vers le buffet, suivie de près par celui qui, je le sens, va prendre son rôle de chaperon très au sérieux. Tout à coup, la musique s’arrête. S’emparant d’une coupe de champagne, Dany la fait tinter à l’aide d’une petite cuillère pour obtenir le silence. Nous l’écoutons porter un toast aux vingt-cinq ans de celle qui partage son quotidien. Tour à tour reconnaissant, touchant, aimant. Le couple clôt le spectacle par un doux baiser sous nos applaudissements. Je mentirais si je disais que je ne les envie pas… La solitude fait partie de ma vie depuis toujours. Certes, je ne m’en plains pas, loin de là, j’aime ça. On a tous nos moments de solitude, néanmoins, celle-ci peut parfois devenir insidieusement perfide. Douce et sournoise, elle s’applique à créer un vide. Un vide dont le cœur est la cible. Un vide invisible pourtant si grand, si important. Et comme toute femme normalement constituée, on espère qu’un jour, quelqu’un viendra le combler.

— Qu’est-ce que tu veux boire, Garance ?

J’émerge doucement de mon mutisme sous le regard bleu de Mitchell. Son attention semble à présent dirigée sur mes cheveux, lesquels ne passent jamais inaperçus, j’en suis consciente. En ce qui le concerne, je n’arrive pas à savoir s’il les aime ou non. Pour Cops, c’est différent ; j’ai la sensation qu’il regarde ma chevelure comme s’il s’agissait d’une grande enquête. Un mystère qu’il paraît viser, analyser, mémoriser et j’aime assez être l’objet d’une telle réflexion. Cela dit, la dernière fois, son intérêt ne semblait pas porté uniquement sur mes cheveux… Je secoue la tête, il faut que j’arrête de penser à ce flic !

— Euh… Je vais prendre un jus de fruits.

Avec sa galanterie sans bornes, le bellâtre regagne le buffet afin de me servir un verre qu’il me ramène aussitôt. Je le remercie et trempe mes lèvres dans la boisson orangée qui me paraît bien acide ce soir.

— Beau discours, n’est-ce pas ?

La question de Mitchell n’en est pas vraiment une. C’est seulement sa manière d’engager la conversation. Je hoche la tête pour approuver ses dires.

— Oui, Dany a toujours été un très bon orateur.

— Secret de famille…

Sourcils arqués, j’attends une explication de sa part.

— Ton cousin m’a dit que ça se passait bien pour toi, à Harvard.

— Oh… Oui. Je commence à trouver mes marques.

— En tous cas, tu es rayonnante !

Et pétrifiée.

Et muette.

Et lassée.

En guise de réponse, il n’a droit qu’à un sourire gêné.

— Goûtez-moi ça, les tourtereaux, s’exclame Dany qui se matérialise devant nous avec un plateau rempli de mini sandwichs qui ont l’air succulent.

Je m’empare de l’un d’eux car je suis affamé, mais le terme de « tourtereaux » me reste en travers de la gorge. L’ami de mon cousin déguste à son tour un petit pain au saumon, initiative qui a le mérite de le faire taire durant quelques secondes. Toutefois, cela ne dure pas assez longtemps à mon goût.

— Tu as vu le programme des spectacles ce mois-ci, Gary ? Ils vont présenter La Traviata, c’est un grand opéra de…

Seigneur, il remet ça… Et en plus, il me prend pour une inculte ! Bien évidemment que je connais cet opéra de Verdi adapté d’un roman d’Alexandre Dumas, j’ai dû lire « La dame aux camélias » à l’âge de seize ans. Je suis persuadée que lui-même n’a jamais entendu parler de l’œuvre originale. Son monologue argumenté destiné à me rallier à sa passion me fait décrocher. C’est au-dessus de mes forces. Je préfère encore me concentrer sur la chanson d’Elton John qui passe en fond ou observer Norman qui, un peu plus loin, jongle avec des cacahuètes sous les encouragements d’une poignée d’invités. Sa dulcinée blond platine dont le débardeur fuchsia laisse entrevoir plus de peau que de tissu ricane dès qu’il en réceptionne une dans sa bouche.

— … ça te dit ?

Mes paupières tressautent. La question de Mitchell me fait revenir sur terre.

— Pardon ?

Celui-ci me sourit, se rapproche au plus près de mon oreille. Il s’arrête là, l’endroit même où la voix de Cops, semblable à du miel, n’était que chuchotement l’autre jour. Même si je n’en ai rien montré, la proximité de l’inspecteur m’avait complètement déstabilisée, alors qu’ici, ce n’est pas le cas. C’est même tout l’inverse. Je ne ressens rien hormis la forte odeur d’after-shave au menthol qui émane de sa mâchoire rasée de près.

— Veux-tu m’accompagner à cette représentation samedi prochain ? me propose-t-il sur un ton langoureux.

Je me recule, un peu gênée, pour rencontrer ses iris clairs emplis d’espérance. Il me ferait presque de la peine, mais quelque chose chez lui me dérange, je n’arrive pas à savoir s’il est sincère ou s’il veut simplement faire plaisir à Dany.

— Euh… samedi prochain, il me semble que je suis prise, Mitchell. Je…

— Hé, mec ! Tu peux venir m’aider à sortir les caisses de bière, lance mon cousin en s’adressant à son ami juste après avoir déposé un plat de brochettes en bout de table.

Il y a un bon Dieu et il tombe à pic !

Je n’ai rien de prévu samedi prochain. Ni le samedi suivant d’ailleurs, néanmoins je préfèrerais encore faire un duel de cacahuètes avec Norman plutôt que d’aller à l’Opéra avec le trader de Boston !

— Je reviens, s’excuse celui-ci en posant son gobelet sur la nappe blanche avant de rejoindre Dany qui part en direction du cellier.

Je souffle profondément tout en observant les alentours, quand Linda et Connie viennent se joindre à moi. Connie travaille elle aussi comme cuistot au Little Hunger. Ce soir l’établissement est exceptionnellement fermé, donc les employés sont là.

— Hello, Gary, tu passes une belle soirée ? me demande la petite blonde réputée pour sa gentillesse.

— Bonsoir, Connie. Oui, c’est très réussi.

Une fois n’est pas coutume, je suis polie. Mais, de là à dire que je passe une « belle » soirée…

— On n’osait pas venir te déranger en si bonne compagnie, ajoute Linda avant de mordre dans une part de pizza au fromage.

— Il faut admettre qu’il est vraiment séduisant, réplique l’autre jeune femme.

— Vous parlez de Mitchell ? demandé-je en fronçant les sourcils.

— Qui d’autre ici est aussi charmant ? Bon, à part mon mari bien sûr, plaisante Linda. Tiens, quand on parle des loups, les voici.

En effet, je vois les deux hommes revenir, les mains chargées de caisses qu’ils déposent au sol, près de la grande table. Dany ouvre un premier carton pour en sortir les bouteilles. Nous les observons discuter, plaisanter, servir leurs copains… Je constate que Mitchell me jette quelques coups d’œil de temps à autre, pour le moins embarrassants.

— Gary, il n’arrête pas de te regarder, souffle Connie, les joues en feu.

Je grimace face à sa réaction digne d’une collégienne. S’il lui plaît tant, elle n’a qu’à aller elle-même à l’Opéra ! Je m’apprête à lui en faire la suggestion lorsqu’elle enchaîne :

— Bonté Divine, il a des yeux d’un bleu, on pourrait s’y noyer…

Je pouffe de rire, évitant de justesse de m’étouffer avec un sandwich. S’y noyer ! Pfff… Qui aurait envie de boire la tasse et de couler à pic ?! Je toussote, plante mes dents dans ma lèvre inférieure. Je tente de cacher mon amusement. D’où me viennent ces répliques cinglantes ? J’ai l’impression que Cops déteint un peu trop sur moi…

Soudain, le volume de la musique monte d’un cran. Norman crie à tue-tête en entendant Boogie Wonderland. Nul doute, il aime le disco ! Monsieur muscles se précipite au centre de la pièce pour nous faire profiter de ses talents de danseur -amateur aviné serait plus juste- avant d’être rejoint par une bonne partie des invités. Quant à moi, toute cette agitation me donne envie de déguerpir le plus loin possible. Pire qu’une puce, Connie s’agite sur place, puis nous abandonne, se mêlant aux fêtards tandis que Linda me souffle à l’oreille qu’elle file en cuisine quelques minutes. La lumière diminue, des spots colorés viennent zébrer la pièce en rythme avec la musique. Je croise les bras, m’appuie contre le mur. Seul un sourire de façade étire mes traits, il faut faire bonne figure… Je perçois Dany se joindre à la masse en délire. Mitchell, lui, revient sur ses pas, ses yeux rivés aux miens. Crotte ! Son regard ne me dit rien qui vaille. S’il me demande d’aller jouer la fièvre du samedi soir sur la piste, je prétexte illico une envie de faire pipi ! Je déglutis au fur et à mesure qu’il s’avance. À présent face à moi, il me tend la main.

— Tu danses avec moi, Gary ?

Alerte rouge !

Je reste plantée là comme un poireau, bouche ouverte, à observer ses doigts manucurés, lesquels sont pour moi synonymes de « tentacules effrayantes ».

— Euhhh… peut-être tout à l'heure, il faut… il faut que j’aille aux toilettes.

Réplique archi nulle.

Attitude ridicule.

Pourtant, je le quitte sans scrupules.

Une fois dans la salle de bains, je souffle en fermant la porte sur laquelle je m’adosse une minute, les prunelles fixées au plafond. Je me sens épuisée, aussi j’apprécie ce calme. Je m’avance vers le miroir, arrange mes cheveux bien qu’il n’y ait pas grand-chose à faire. Combien de temps cette soirée va-t-elle encore durer ? D’autre part, je me demande quelle heure il est…

Un peu plus tard, je sors de ma cachette et prends la direction de la cuisine pour jeter un œil à la pendule. Les aiguilles affichent 22h38. Je découvre Linda, en train de découper les cakes au chocolat, aidée de l’une de ses voisines.

— Vous voulez un coup de main ? proposé-je dans l’espoir d’obtenir un « oui » qui me ferait éviter la foule en liesse.

— Oh ça va aller, Gary, me répond mon hôte. Par contre, ton téléphone n’arrête pas de sonner.

— Pardon ?

— Ton téléphone, répète-t-elle en désignant mes affaires.

Mon téléphone qui sonne ? Cela m’étonnerait fort. Jamais personne ne m’appelle. Curieuse, j’ouvre mon sac au moment où Dany fait irruption dans la cuisine sans cesser de se déhancher. Sa joie me tire un rictus. Je sors mon portable et visualise l’écran.

Saperlipopette !

Mes yeux s’arrondissent. Mon cœur se met à battre. J’ai la sensation qu’il bat plus fort que les pulsations de la musique provenant de la pièce d’à côté.

Trois sms.

Trois appels en absence.

Un message vocal.

Le tout du même numéro.

Cops.

Je fais défiler les sms qui se suivent à quelques minutes d’intervalle.

20h32 : [Salut, Bouchon. Tu es là ?]

21h03 : [Visiblement, tu es occupée…]

22h12 : [OÙ ES-TU, MERDE ?!]

— Gary ? Gary !

Je relève vivement la tête en dévisageant celui que je connais depuis l’enfance.

— Y a un problème ? demande Dany qui, apparemment inquiet, a repris son air sérieux.

L’iPhone pressé contre moi telle une ado qui aurait quelque chose à cacher, je secoue la tête.

— Non, pas du tout. Je… Je reviens.

Ma réaction n’est pas mature pour un sou, mais là, tout de suite, il faut que je sorte. Rapidement, je passe devant mon cousin, lequel plisse le front, afin d’ouvrir la baie vitrée qui donne sur le jardinet à l’arrière de la maison. Je referme aussitôt derrière moi, puis descends les quatre marches. Besoin d’un peu d’intimité et de silence. Mes Converse rouges s’enfoncent à même la pelouse humide. Grelottant, dans la semi-obscurité, je peux enfin écouter le vocal de Cops qui date de 20h44. Que voulait-il ? Sûrement un appel en rapport avec l’enquête… Pourquoi en serait-il autrement ? Portable à l’oreille, je patiente.

La messagerie s’actionne, la voix éraillée de Cops résonne, et le charme fonctionne :

— Salut, Bouchon. Euh… Je sais qu’on est samedi… Qu’il est tard, mais euh… J’avais un détail à voir avec toi sur l’enquête. Hum… Donc si tu peux me rappeler… Oh ! Je voulais aussi te dire que… C’était impoli de partir comme je l’ai fait hier, désolé. À plus.

Ce ton gêné si éloigné de celui qui le caractérise habituellement me fait chaud au cœur. Je vois que le vocal se situe entre son premier et son second texto. En revanche, le dernier me rappelle davantage à qui j’ai affaire.

22h12 : [OÙ ES-TU, MERDE ?!]

Sur celui-ci, il a l’air plutôt en colère. Ou inquiet. Dans les deux cas, je me demande bien pourquoi… J’hésite à le rappeler, pesant le pour et le contre durant moins de cinq secondes, après quoi je lance un coup d’œil rapide en direction de la baie vitrée, m’assurant qu’il n’y ait personne… Je me décide enfin à cliquer sur le numéro de l’inspecteur. Transie de froid, je respire profondément. Mon souffle forme de furtifs nuages de buée à chaque expiration, en écho à chacun des bips qui vibre au creux de mon oreille.

— Bouchon ? répond Cops dès l’instant où il décroche.

Mon souffle se bloque, rien qu’en l’entendant prononcer ce surnom qu’il me donne et dont je ne connais toujours pas la signification.

— Bonsoir, Cops. Je suis désolée, je viens juste de voir tes messages et je…

— MAIS, OÙ ES-TU ? QU’EST-CE QUE TU FOUS, PUTAIN ?! s’alarme-t-il.

— Euh… Beh… Actuellement, je me gèle les fesses dans un petit jardin, énoncé-je avec flegme.

Ma manière de réagir, aux antipodes de la sienne semble l’avoir décontenancé. Je l’entends soupirer.

— Bon sang, Bouchon… T’es au courant qu’un malade rode dans Boston ? Tu es où ? me demande-t-il à nouveau sur un ton plus doux.

— À une soirée, mais je…

— HEY, GARY SINISE, RAMÈNE TON CUL POUR LE DESSERT ! braille cet imbécile de Norman qui a ouvert la porte-fenêtre.

— C’EST QUI CE CONNARD ?! s’énerve Cops à l’autre bout du fil.

Assis sur les marches, le sac-à-vin bodybuildé rit à gorge déployée.

Grand benêt !

— Ce n’est rien, juste un ami, réponds-je en m’éloignant encore dans la pénombre.

— Je croyais que tu n’avais pas d’amis ! me rétorque Cops dont la patience semble être mise à rude épreuve.

— Ce ne sont pas MES amis ! Crois-moi, si je pouvais, je m’en irais tout de suite.

Durant quelques secondes, je ne discerne plus que le bruit de mes pas fouler le gazon.

— Tu n’as qu’un mot à dire, Bouchon, et je viens te chercher sur le champ.

Je m’immobilise. Mon cœur semble en avoir pris un coup aussi. À ce moment-là, je n’ai plus froid du tout. Pourquoi ferait-il ça ?

— Tu es sérieux ?

— Je ne mens jamais. Un mot. Dis-le…

Je le connais depuis peu, mais en effet, Cops est sans filtre. Il lâche toujours ce qu’il pense ou ce qui lui passe par la tête. Je sais qu’il est sincère.

— GARY ! me hèle la voix agaçante de Mitchell qui est sorti lui aussi. TU M’AS PROMIS UNE DANSE !

Rhooo, ne peuvent-ils pas me laisser en paix deux minutes !

Cops grogne bruyamment dans le téléphone.

— Encore un ami qui n’est pas le tien ?! m’interroge-t-il en proie à un élan de rage évident.

— Malheureusement…

— Putain… Dis-le, Bouchon.

Les secondes qui suivent me plongent dans une profonde hésitation. Sa voix cassée sonne comme une supplication. Puis, mon regard dévie machinalement en direction de la baie vitrée. En plus de Norman et Mitchell, je découvre Dany qui me fixe, les traits empreints d’incompréhension. D’un bond, il descend les marches pour venir à ma rencontre. Je déglutis, le front en nage. Oh Seigneur, je n’ai aucune envie qu’il écoute ma conversation !

— Je ne peux pas partir, Cops. J’ai promis de rester.

— Ne raccroche pas…

Le ton qu’il emploie est un mélange ambigu de désespoir, d’inquiétude, voire de menace. Dany, quant à lui se rapproche de plus en plus.

— Il… Il faut vraiment que j’y aille. Je te rappelle plus tard.

— Bouchon !

Je coupe la communication juste au moment où mon cousin se positionne devant moi.

Parfaite synchronisation.

Il croise les bras sur sa poitrine, sûrement déçu d’être arrivé trop tard pour une fois.

Tardive intimidation.

— Tu vas rappeler qui ? me demande-t-il d’un air taquin.

— Personne…, râlé-je en glissant le mobile dans la poche arrière de mon jean.

— Voilà pourquoi tu es distante en ce moment, conclut-il, un sourire jusqu’aux oreilles. Tu vois quelqu’un !

— N’importe quoi ! ajouté-je en haussant les épaules.

Je passe devant lui afin de regagner la maison, mais surtout pour éviter son regard. Dany me connaît par cœur. Il sait très bien que je me défile. D’ailleurs, je ne cache rien puisqu’il n’y a rien. Et pourtant, Cops paraissait soucieux, en colère, jaloux…

Jaloux ?

Devenue peu loquace,

Rabattant ma tignasse, je fais face,

À un nouveau sentiment qui me dépasse.

Cave ne Cadas19

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