Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 8 sur 37

Pages du PDF

Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 6

 

 

OceanofPDF.com

GARY

 

Primum

J’ai froid…

L’écume sanglante s’infiltre lentement dans ma bouche.

J’étouffe…

L’eau me retient prisonnière de ses flots déchaînés.

Deinde

Je sombre…

De longues mèches sinueuses semblables à des lianes rouges me portent, m’emportent, me déportent dans un profond tourbillon qui m'asphyxie petit à petit.

L’air me manque. L’air n’est plus.

Postremo

Je suffoque…

Mon cœur. Détaché, arraché, rongé.

Ma poitrine. Oppressée, pressée, percée.

Ma gorge. Enrouée, nouée, trouée.

Je plonge dans l’oubli.

Je me redresse en poussant un cri.

En sueur, assise sur mon lit.

Mon cœur… Celui-ci est toujours là, à sa place, même s’il cogne tambour battant contre ma cage thoracique, me provoquant une douleur pulsatile sourde et lancinante. Hors d’haleine, je pose la main sur ma poitrine, comme pour vérifier que rien n’a bougé. Mes doigts remontent doucement le long de mon cou jusqu’à ma gorge asséchée. Le front en nage, je tente de reprendre une respiration normale, même si la tâche me paraît laborieuse.

Il m’a suffi de visionner ces clichés terrifiants quelques secondes au poste de police pour que des cauchemars surgissent dans mon esprit fatigué.

J’ai voulu faire la maligne, la fille dotée de grandes compétences, celle que rien n’ébranle devant ce flic prétentieux, orgueilleux, odieux.

Je voulais l’impressionner autant qu’il m’impressionne.

Je voulais lui en mettre plein la vue, alors que j’en ai pris plein la figure.

Ces photographies ne cessent de me hanter depuis hier.

Pourquoi insister ? Pourquoi m’acharner ?

Pourquoi vouloir donner un coup de main à ce mufle ?

Pourquoi j’y pense en permanence ?

Parce que fascinants sont ses yeux ?

Parce qu’il dégage quelque chose de mystérieux ?

Parce que malgré son air dédaigneux, il a besoin de mon aide.

Et pour toutes ces femmes, ces crimes, ces victimes, je dois essayer.

Avec peine, je quitte mon lit, me traînant jusqu’à la salle de bains. Ma chemise me colle à la peau, une douche s’avère indispensable. Nul besoin de jeter un œil dans le miroir au-dessus du lavabo pour savoir que mes boucles ne sont plus qu’un amas de nœuds… Heureusement, mon sauveur est toujours présent : un D qui veut dire démêlant. Sous le jet d’eau chaude, mon cerveau ne peut s’empêcher de me renvoyer toutes ces images insoutenables.

Reprends-toi, Gary !

Une demi-heure plus tard -épaisse chevelure oblige- me voilà enfin sèche. J’enfile des sous-vêtements propres sous un long débardeur noir à l'effigie des Guns and Roses, puis termine avec le peignoir beige de Grand-mère -la ceinture demeure introuvable- avant de descendre au rez-de-chaussée, pieds nus.

La vieille comtoise sonne ses onze coups. Déjà si tard ! Forcément, vu ma nuit agitée… Aussi, je m’empresse de me préparer un lait chaud à la cannelle.

Le mug au creux de ma main, je sors à l’arrière de la maison sur notre terrasse en bois abritée d’une tonnelle recouverte de vigne vierge. Les feuilles se colorent de rouge au fil des jours. Quant à la température, elle n’augmente guère, mais j’aime l’automne, je m’y sens à ma place. Je tire une chaise et m’installe à table pour profiter d’un moment de quiétude. Le rythme régulier de la petite cuillère que je tourne inlassablement dans ma tasse fait écho à la balançoire du jardin, laquelle tangue au gré du vent. Dany a plusieurs fois suggéré de la décrocher du Saule pleureur, mais je ne m’y résous pas.

Trop de souvenirs. Trop de rires.

Une expression nostalgique modèle mes traits lorsqu’un bruit sec vient perturber mes pensées. Je tourne la tête et tombe sur le voisin qui taille sa haie à grands coups de sécateur. Sanders me jette un regard mauvais. Je baisse les yeux, fais mine de rien, tout en avalant ma boisson fumante. Le voir ainsi avec cet outil à la main me met mal à l’aise. Ces lames tranchantes, perçantes, coupantes me rappellent certaines visions peu agréables de cette nuit. C’est du grand n’importe quoi, je deviens folle ! Je décide de rentrer. Je préfère encore me priver de la terrasse plutôt que de voir sa face de molosse prête à en découdre à la moindre occasion.

Assise en tailleur sur le canapé du salon, je déguste mon lait chaud -qui ne l’est plus vraiment- en réfléchissant. Il faut que je mette à plat toutes les informations apprises hier afin d’y voir plus clair. Cogiter sur cette enquête. Me vider la tête. Je pose la tasse au-dessus du petit guéridon à ma gauche, allume mon ordinateur portable laissé sur la table basse face à moi. J’attrape enfin un bloc-notes et un stylo, lesquels ne sont jamais bien loin. Les paupières closes, je me remémore les cinq tortures, dans l’ordre énuméré par… par Monsieur Jesaistout :

1. Cure d’eau.

2. Supplice du rat.

3. Ordalie de l’eau froide.

4. Araignée espagnole.

5. Fourchette hérétique.

Je liste ces cinq tortures dans une première colonne, côté gauche de ma feuille. J’ouvre internet avec la ferme intention de retrouver le nom des victimes. Même si l’inspecteur les a cités, je ne m’en souviens plus. Par conséquent, je compte sur les dates pour me mettre sur la voie… Après plusieurs recherches dans la rubrique des faits divers de Boston au cours des cinq derniers mois, je trouve enfin les réponses à mes questions. En juillet, la première victime répondait au nom de Claire Sheldon, c’est donc elle qui est décédée des suites de La Cure d’eau. Je continue avec le mois d'août, durant lequel on a découvert le corps d'Alison Matthews. Elle arrive en second. Son cœur a été rongé. Une souffrance telle que je ne peux l’imaginer ! En septembre, Abigail Donovan, la cartomancienne de cette fête foraine a fait la une de la presse. Oui, il s'agit bien de celle qui a subi L’Ordalie de l’eau froide. En face de chaque torture, je note au fur et à mesure le nom correspondant. Les deux dernières suivent les trois premières.

 

Cinq noms.

Cinq prénoms.

Abomination.

Perversion.

Religion.

Tout doit être en lien, très certainement. En revanche, il n'y a absolument aucune information là-dessus, la police s’étant bien gardée de mentionner aux journalistes, les conditions dans lesquelles ces femmes ont été tuées. Quelques reporters évoquent l’éventualité d’un « serial killer » sans pour autant en avoir confirmation.

Maintenant que j’ai l’identité de ces filles, je peux faire une étude plus approfondie sur chacune d’entre elles. Dans la barre de recherche, je tape le premier nom : Claire Sheldon. De nombreux éléments apparaissent. J’imprime tout ce qui est susceptible d’être utile : version publique officielle de son décès, témoignages, hommages, images… Je fais de même pour les autres cas. N’ayant plus beaucoup de place sur la table basse, je n’hésite pas à pousser celle-ci contre le mur d’en face afin de m’installer sur le tapis. L’horloge m’apprend qu’il est déjà 15h00, néanmoins je continue mes aller-retours entre l’imprimante et le milieu du salon. À genoux, je trie, classe, dispose toutes les pages dans un ordre méthodique. J’écris sur des post-it, ajoute mes connaissances sur cette époque sordide de l’Histoire médiévale. Bientôt, le sol est recouvert de documents, de prises de notes, de synthèse, d'antithèses…

Je me lève, observe l'ensemble sous mon nouvel angle de vue. Pensive, je mordille l'extrémité de mon stylo. Il me faut mes livres ! Besoin de vérifier, clarifier, identifier. On continue…

Dans l’imposante bibliothèque, je récupère les manuels. Les bras chargés, je me retourne quand soudain, mon cœur manque de lâcher. Je sursaute en un cri d’effroi, laissant tomber tous les bouquins dans un boum assourdissant.

— Tu veux que je meure d’une crise cardiaque ou quoi ?! beuglé-je en posant la main sur mon cœur.

— Désolé. Je pensais que tu m’avais entendu entrer, répond Dany qui se tient en face de moi, l’air confus.

Je déglutis, souffle profondément.

— Je ne t’ai pas vue hier, ce midi non plus. Je me suis inquiété. Du coup, je t’ai apporté un sandwich, dit-il en me montrant un sac plastique qu’il dépose sur le canapé.

Je rejette mes cheveux en arrière en essayant de reprendre une respiration normale.

— T’es encore en peignoir à cette heure-ci ? demande-t-il, un sourcil relevé.

Je hausse les épaules. Sans attendre, je me baisse afin de ramasser ce qui a chuté au sol. À la dérobée, j’observe Dany s’approcher du tapis. Les mains sur les hanches, ses yeux deviennent aussi ronds que des soucoupes.

— Bon sang, Gary, c’est quoi tout ce bazar ?

Le plus naturellement du monde, j’empile les bouquins sur l’accoudoir de la banquette, n’osant affronter le brun dont l’intonation de voix traduit une réelle inquiétude.

— C’est… pour un travail… un cours, tenté-je de me justifier lamentablement pendant qu’il s'accroupit et s’empare de la première feuille à sa portée.

— Rosie Tyler ?! lance-t-il surpris. Gary, cette nana est morte, elle a fait la une des journaux le mois dernier ! Tu m’expliques pourquoi tu t’intéresses à des trucs pareils !

Embarrassée, je baisse la tête, rassemble les pans de mon peignoir telle une enfant qui se protégerait d’une éventuelle punition.

Punition ? Punition ! Oh mon Dieu !!!

Pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt ? J’ouvre la bouche, plisse les yeux, mon cerveau tourne à plein régime. Idée. Réflexion. Solution.

— GARY, je te parle !

Je relève brusquement le visage vers Dany comme si je sortais d’un épais brouillard. Il attend une explication, cependant je n’ai pas la moindre envie de parler de tout ça avec lui.

— C’est pour un cours, je te dis ! Je dois faire une comparaison, ce serait trop long à t’expliquer…

— Ça tombe bien, j’ai tout mon temps ! ajoute-t-il en s’installant confortablement sur le canapé, les mains croisées derrière la tête.

Oh non ! Pourquoi choisit-il de rester là, maintenant ?

— Dany, je… je présente ce cours demain matin et je n’ai pas intérêt à me louper. Je ne peux pas perdre des heures à discuter, je…

— Tu me vires, si je comprends bien ?

Je fronce les sourcils, ne sachant que répondre.

— Euh… non, je… c’est juste que…

— Relax, ma puce, dit-il en bondissant sur ses pieds. Je te taquine. Ce que tu enseignes est bizarre, mais avec toi, plus rien ne me surprend.

M’en voilà soulagée…

— Je vois bien que tu es débordée, reprend-il, mais… ce serait bien qu’on dîne ensemble un soir. Depuis que tu bosses à Harvard, on se voit de moins en moins.

— Je viens quasiment tous les midis au Little Hunger, je te signale.

— Tu viens pour un sandwich, Gary ! Et depuis peu, tu ne manges même plus sur place, tu prends à emporter. En gros, je te vois cinq minutes. Je veux juste m’assurer que tu vas bien.

— Je vais bien, je te le jure.

Résigné, il soupire.

— Content de l’entendre. Bon, je te laisse travailler.

Je hoche la tête avant de le serrer contre moi. Il m'enlace également en déposant un baiser tendre sur le haut de mon crâne.

— Je ferme avec la clé, me prévient-il. Mais vérifie quand même avant de te coucher.

— Oui, chef !

Je l'entends pouffer lorsqu’il tourne les talons. Dès que je perçois le bruit de la porte d’entrée qui claque, je me jette sur mon bloc-notes. J’ai cru qu’il ne partirait jamais ! De nouveau à genoux sur le tapis, je feuillette mes livres. Je tourne les pages frénétiquement en mordant l’intérieur de ma joue. Mon idée est peut-être une pure folie, néanmoins nous avons affaire à un fou, donc ça pourrait coller.

La Création du monde. « Dieu dit : faisons les humains à notre image, selon notre ressemblance. (…) Dieu créa les humains à son image. Homme et Femme, il les créa (Genèse 1.26-28) ». Je passe la fin de l’après-midi à fouiller dans mes manuels d’Histoire, me référer à certains passages de l’ancien et du nouveau testament. Je ne vois pas les heures défiler. Même le sandwich de Dany est resté intact, surtout lorsque l’odeur du beurre fondu s’est frayé un chemin jusqu’à mes narines. Il m’agace à toujours oublier ! Du coup, j’ai avalé quelques cookies au caramel sans pour autant cesser mes recherches.

La pénombre me guète, alors j'allume les deux grosses lampes de la pièce. J’avance doucement sur une piste qui peut s’apparenter à du délire. Pourtant, tout me paraît clair. La Création de l’homme n’est pas seulement image. « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. (Jean 4.24) ».

Nous avons été créés dans la beauté, dans la pureté.

Création originelle, naturelle.

Non pas comme elles…

C’est bien ce qui le démange, le dérange.

D'où ce besoin de punition, cette conviction d’accomplir une mission.

Vers 20h00, je m’étire, dénouant mes muscles engourdis. J’inspire un grand coup. Même s’il reste des zones d’ombres, je suis persuadée que je tiens une piste. Pas la peine d'attendre plus longtemps. Je cherche le numéro du BPD, attrape mon téléphone sur la table pour lancer la communication. Une voix féminine me répond selon les formalités d’usage, puis me demande la raison de mon appel.

— Bonsoir, je suis passée hier matin, j’ai été reçue par l’inspecteur Cops. Lui et l’agent Reynolds sont venus m’interroger sur mon lieu de travail lundi… hum… je… j'aurais des informations supplémentaires. Je sais qu’il est tard, mais…

— Pas de soucis, Madame. Vous voulez être mise en relation avec l’agent Reynolds ou l’inspecteur Cops ?

À cet instant, mon cœur bat vite. Très vite. J’ai le choix entre discuter avec le charmant jeune homme blond ou le gros mal élevé qui a critiqué mon pull. Je ferme les yeux. Raisonnable, douce, sensée, se sont mes qualités. La réponse me paraît évidente : le blondinet.

— Madame ? Avec qui souhaitez-vous être mise en communication ? répète la standardiste.

— COPS ! m’exclamé-je un peu trop fort.

— Votre nom ?

— Garance Olden, mais je…

— Ne quittez pas.

Tout en secouant la tête, je me pince l’arête du nez. Qu’est ce qui m’a pris ? Le choisir, lui ? Vu l’heure et le personnage, il va m’envoyer paître dans la seconde. Toujours assise au milieu du salon, mon pied remue nerveusement quand soudain, la musique de mise en attente cesse et mon interlocuteur décroche :

— Cops.

J’avale ma salive avec difficulté. L’air me manque, rien qu’à l’entendre prononcer son nom.

— Bo… Bonsoir, bafouillé-je misérablement.

— Vous ne pouvez décidément plus vous passer de moi, Mademoiselle Olden !

Je sens le feu se répandre sur mes joues. Dieu merci, il ne peut pas le voir. Je me racle la gorge avant de reprendre :

— Pardon de vous déranger à cette heure-ci, mais j’ai beaucoup réfléchi sur ce que vous m’avez montré hier et… je pense avoir trouver quelque chose d’important.

— Vraiment ? C’est quoi votre adresse ?

— Mon adresse ? Euh… 4, Mount Vernon Street, dans le quartier de Somerville, pourquoi ?

— J’arrive.

Il a raccroché.

Il a mis fin à la conversation.

Je reste là, comme une idiote, bouche ouverte.

Il arrive ?

Oh, Seigneur, il ARRIVE !

Mais ???

En moins de deux, me voilà debout sur mes jambes, courant à toute vitesse en direction de l’escalier pour aller me changer.

Moi qui m’étais imaginé un tout autre scénario.

Voilà le flic au regard ambré qui rapplique illico.

Je dois assurer. À la perfection, jouer l’intello,

Si je ne veux pas passer pour une ramollie du cerveau.

Mens sana in corpore sano.9

OceanofPDF.com