Du feu de Dieu (French Edition)
Chapitre 25
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COPS
S’il y a une chose que je déteste, c’est annoncer le décès de quelqu’un à sa famille. Aussi, j’ai préféré passer mon tour. Comme je le supposais, l’analyse ADN des mèches récupérées sur la dépouille correspond bien à celle des cheveux prélevés sur la brosse d’Amelia Talby. Le coup de fil de l’équipe scientifique reçu hier soir lorsque nous étions au snack en était la confirmation. Je n’ai pas voulu en faire part à Gary. Elle a été assez secouée ces derniers jours. Et je mentirais si je disais que moi-même, je n’avais pas envie de passer un moment avec elle sans évoquer le bon Dieu, les tortures moyenâgeuses ou autres délires paranoïaques. C’était sans compter sur ce dîner surréaliste en compagnie du roi de la gonflette et du Casanova d'opérette. Y a pas à dire, c’était la fête ! Je n’ai pas aimé la manière dont ce tombeur du dimanche lui parlait, la regardait. Jaloux, moi ? Cette question me turlupine depuis le réveil. Pourquoi le serais-je ? Primo, j’ai tout de mieux que cette cloche de Miguel ! Secundo, j’ai toujours été un fervent défenseur du célibat, il n’y a aucune raison pour que les choses changent. Je me répète donc la question : suis-je jaloux ? Putain, oui ! À en crever ! Cette affirmation me file la nausée, alors je repousse ma tasse de café à demi vide près de l’évier. Assis sur l’un des tabourets de la cuisine, je réfléchis. Comment Gary a-t-elle pu m'ensorceler si facilement ? Ce qui est arrivé dans la voiture m’a troublé. La sensation de ses doigts sur ma joue a provoqué une chaleur jamais égalée : douce, fragile. Pour une fois, ma vie passait telle une caresse. Par ce seul geste, j’étais cuit, réduit, anéanti. Elle aurait pu me demander tout ce qu’elle voulait, faire de moi tout ce qu’elle souhaitait. La quitter a été difficile. Ne pas la rejoindre dans son lit à la fin de mon service davantage encore.
Je souffle longuement, pianotant de mon index sur le granit noir. Il est déjà 15h30. Je sais que Gary ne bosse pas le mercredi. Quant à moi, je ne reprends mon service qu’à 22h00. Pas la peine de me ronger les sangs plus longtemps, je m’empare du téléphone qui n’est jamais très loin, puis tape un sms que j’envoie sur le champ :
[Je parie que tu penses à moi, Bouchon.]
Mes lèvres s’étirent car sa réponse ne va pas tarder à arriver. Les trois petits points qui clignotent en sont la preuve. Mon sourire s’élargit lorsque je lis son message.
[Oui, je suis en train de lire un bouquin sur l’Homme de Neandertal.]
[Je peux venir ?]
[Si tu veux… Je suis à la bibliothèque.]
Bon sang ! Ma joie était de courte durée. Je passe rageusement la main sur mon crâne. Je ne supporte pas qu’elle se balade en ville comme si de rien n’était. Elle m’avait promis d'être prudente et vu la peur qu’elle a eue, j’aurais cru que… Quel intérêt de jouer avec le feu ?! Furieux, je lui envoie un nouveau texto :
[Il y a des bibliothèques interactives sur internet, tu es au courant ? Je viens te chercher.]
[J’avais besoin d’un livre bien particulier et je ne
rentre pas, je vais voir le professeur Watkins à
16h30.]
Je plisse les paupières. C’est une blague ? Le vieux est sorti de l'hôpital ? Pourquoi ne suis-je pas au courant ? Sans perdre de temps, je lui réponds :
[J’arrive.]
La neige a cessé. Cependant, il y aura du monde à Harvard aujourd’hui, c’est certain. Autant s’y rendre à moto. Rapidement, j’enfile mes bottes, mes gants de cuir et sors le bolide du garage. Merde ! Le poids de la poudreuse a tassé davantage l’arbre du jardin, celui qui est sur le point de tomber. Il faut vraiment que je rappelle l'élagueur dans les jours à venir.
Les voies de circulation ont été déblayées tôt ce matin, une routine qui ne faiblit pas depuis une semaine. Je me mets en route, pressé de retrouver Gary. Quelques minutes plus tard, me voilà devant la grande bibliothèque Widener. Ça en jette ! Grâce aux colonnes de pierre qui ornent la façade, on a l’impression d’être face à un temple grec. Plutôt impressionnant ! Je n’y suis jamais entré, ce sera l’occasion. Je gare la bécane sur le parking sous l’œil curieux d’un petit groupe d’étudiants. Tout en les ignorant, j’avance, casque sous le bras. Je grimpe les marches, puis pousse la porte du bâtiment.
Une fois à l'intérieur, mes pupilles s’arrondissent. Oh misère ! Je ne sais où donner de la tête. Avec toutes ces flèches qui indiquent où aller, le hall est à lui seul un véritable jeu de piste. Salle de lecture 1.2.3… Salle d’étude A.B.C… Salle d’écoute. Salle de découverte…
Bon sang, une migraine va se pointer d’ici peu, je le sens… Un coup à devoir semer des cailloux pour regagner la sortie ! À tout hasard, je file au deuxième étage, celui qui mène à la salle d’étude B. D’après les panneaux, les rayonnages contiendraient des ouvrages spécifiques, j’ai donc plus de chance d’y trouver Gary. Dès l’instant où je découvre l’espace en question, un sifflement admiratif passe mes lèvres. La salle est immense avec des rangées de longues tables disposées de part et d’autre de l’allée centrale, chacune éclairée par d’anciennes lampes à huile. De là où je suis, j’ai une vue en perspective semblable à celle des tableaux de la Renaissance. Mes yeux se baladent jusqu’à tomber sur une masse de cheveux roux. Pratique… On la repère de loin. Je souris. Doucement, je m’approche. Dos à Moi, Gary est en train de lire, assise à une table sur laquelle repose plusieurs bouquins. Sans prévenir, je tire la chaise qui se trouve à côté d’elle pour m’y installer.
— Je t’ai manqué, Bouchon ?
Une main sur le cœur, Gary sursaute et pousse un petit cri. Le grincement de la chaise, mes paroles ainsi que sa réaction peu discrète nous valent des « chut » de la part des autres tables. Je jette un bref coup d’œil autour de moi, puis me concentre sur ma rouquine dont les traits figés par la peur se radoucissent.
— Comment as-tu su où j’étais ? murmure-t-elle.
— Tu oublies que je suis inspecteur, je trouve toujours ce que je cherche !
— Chuuut, me lancent aussitôt deux étudiants à lunettes, placés un peu plus loin.
Ils ont un problème, les culs de bouteille ?
J’arque un sourcil, croise les bras, tout en les couvrant d’un regard aiguisé.
— J’ai prévu d’aller rendre visite au professeur Watkins, on m’a appris qu’il était sorti de l'hôpital il y a quelques jours, m’explique-t-elle, tout bas pendant que j’ôte mes gants et les balance sur la table. J’ai prévenu son aide à domicile que je passerai cet après-midi.
— Super, je te servirai de chauffeur !
— Chuuut !!!
J’ai beau chercher, cette fois-ci, impossible de savoir qui a ordonné le silence. Néanmoins, je devine que les choses vont se corser lorsqu’une femme d’un certain âge se dirige vers nous d’un pas décidé. Ses talons cognent sur le parquet. La grande asperge aux cheveux grisonnants tirés en chignon nous fixe d’un air mauvais. Dieu du ciel ! Un détail attire mon attention. Je bloque sur ses dents en avant. Je sais qu’on dit que l’homme descend du singe, mais pour elle, je verrai plutôt un lapin, un castor ou un ragondin. À ce stade, c’est tout bonnement clinique. L’orthodontie n’existait peut-être pas à son époque… Le badge accroché à son gilet noir me confirme qu’elle travaille ici. C’est donc ça un rat de bibliothèque !
— Monsieur, je vous prie de sortir ou alors de ne plus faire de bruit, me suggère cette mégère dont les deux quenottes m’hypnotisent toujours autant.
— Nous étions sur le point de partir, Bertha, chuchote Gary qui se lève pour empiler les livres. Tu peux m’aider, Cops.
À mon tour, je saute sur mes deux pieds en souriant de toutes mes dents – parfaites- à… Bertha. Celle-ci ne bouge pas, les mains croisées dans le dos. Attitude fermée. Esprit fermé. Visage fermé. Tout est fermé sauf sa bouche en fait. Dur challenge ! Car même si elle mettait du cœur à l’ouvrage, Mr and Mrs Teeth seraient encore là pour bloquer la fermeture des portes. La bibliothécaire me toise en train de soutenir les trois gros bouquins que Gary m’a confié. La prof passe ensuite son sac sur l’épaule, s’empare de sa veste et des deux derniers livres.
— Suis-moi, Cops, me souffle-t-elle.
— C’est quoi son problème à Dame Bertha ? demandé-je alors que nous longeons un couloir.
— Tu ne comprends pas pourquoi une salle d’étude se doit de rester silencieuse ?
— Oui et non… En revanche, je comprends pourquoi le parquet de la salle est rayé !
Gary stoppe son avancée et me regarde sans comprendre. De deux doigts placés devant la bouche, je mime les grandes dents de la surveillante. La rousse ferme les yeux.
— Tu es vraiment détestable parfois, rétorque-t-elle, non sans une pointe d’amusement dans la voix.
La pièce dans laquelle nous pénétrons après avoir descendu quelques marches me laisse pantois. Je suis face à des kilomètres d’étagères remplies d’ouvrages, le tout dans une décoration américaine très Beaux-arts Style. Statues, moulures, plafonds peints, lustres italiens… Il y a même plusieurs échelles en bois et de drôles d’escaliers en colimaçon permettant d'accéder à certains niveaux. Si ma culture générale ne me fait pas défaut, les tentures au mur s’inspirent des tapisseries médiévales. Et dire qu’une seule de ces fanfreluches suffirait à nourrir une bonne partie des sans-abris de la ville ! Pauvre société… Je soupire, mais emboîte le pas de mon guide à travers l’une des allées. Gary repose avec prudence les précieux manuels à leur place respective.
— Et celui-là ? demandé-je en désignant le seul livre encore dans ses mains.
— C’est celui que je cherchais ! dit-elle en essayant de dissimuler un sourire triomphant. Je l’ai emprunté, je t’en parlerai tout à l’heure.
La voir dans son élément, au cœur même de cette bibliothèque où toutes les formes d’art se mêlent est assez déroutant, voire saisissant. Aussi, je la scanne de haut en bas. Je souris en détaillant sa salopette en jean rapiécée par ci par là avec des carrés de Bandana à motifs tête de mort. Ah oui, j’oubliais qu’elle aime Axl Rose ! Mes yeux amusés remontent jusqu’à cet ovale que je sais parfait, même s’il est quelque peu éclipsé par ses mèches indisciplinées.
— Qu’est-ce que tu as ? me questionne-t-elle en fronçant les sourcils.
Je hausse les épaules, puis sans savoir pourquoi, les mots sortent de ma bouche avec un peu trop de franchise :
— J’ai envie de t’embrasser.
Ses joues se colorent aussitôt, elle n’en est que plus belle. Je ne lui laisse pas le temps de répondre et fais un pas vers elle quand le bruit d’un livre qui tombe au sol me fait brusquement tourner la tête. Gary fait de même. Là, tout de suite, je maudis ces trois ploucs perturbateurs qui ont mis fin à notre échange, lequel s'annonçait palpitant. En riant, la jeune femme passe devant moi et me dit de la suivre. Je râle, cependant je m’exécute.
Nous traversons rapidement une salle de lecture. Une salle dans laquelle les élèves dévorent leurs ouvrages, installés sur de gros fauteuils en cuir ou postés à même les grands rebords de fenêtre.
À la sortie de cette pièce, une odeur étrange attire mon attention sur la droite. Curieux, je m’avance, passe alors la tête dans l’embrasement d’une porte entrouverte. Mes yeux naviguent d’un côté, puis de l’autre. L’endroit est plus modeste, éclairé par de petites lucarnes arrondies. Seule une grande table fait office d’ameublement. Quant aux murs, on ne les voit plus, ils sont recouverts de livres, là aussi remisés sur de hautes étagères.
— Celle-ci est ma salle préférée, chuchote Gary près de mon oreille. Ici, ils restaurent les livres.
— C’est quoi cette odeur ?
— L’essence de térébenthine.
Je la regarde en grimaçant.
— Pourquoi dans tout ce bâtiment historique, la seule pièce qui schlingue est ta préférée ?
— Beh… J’aime l’idée qu’on puisse réparer ce qui est abîmé. Comme… donner une seconde chance, une seconde vie, me confie-t-elle timidement avant de se remettre en route.
Un peu déstabilisé par ses paroles, je jette un dernier coup d'œil aux rayonnages avant de la rejoindre en trottinant. Ensemble, nous quittons enfin la bibliothèque afin de nous rendre chez Watkins. Dehors, le froid est de nouveau au rendez-vous. Tout en descendant les marches de l’édifice, Gary enfile son Bomber noir, glisse ensuite le livre au fond de son sac à dos. D’après ce qu’elle m’a dit, elle est venue jusqu’ici en bus, ce qui est loin de me plaire. Toutefois, je comprends qu’elle ne puisse pas rester cloîtrée chez elle éternellement.
Côte à côte, nous marchons vers le parking, lorsque son petit corps se contracte en voyant ma moto. Néanmoins, son appréhension semble se dissiper totalement dès lors que j’ouvre le top-case à l’arrière pour en sortir un second casque. Je le lui tends tout en mordillant l’intérieur de ma joue. Difficile de ne pas éclater de rire face au spectacle. Effectivement, mettre un casque de moto quand on a une tignasse comme la sienne peut très vite s’avérer problématique. Au bout de plusieurs secondes de souffrance et de suspense, le match du siècle est enfin terminé. Nous avons une gagnante. Gary : 1 - Casque : 0.
Cachant mon amusement, je procède de la même manière, mais avec plus de facilité, cela va sans dire. Je mets mes gants, enfourche la Ducati. Après avoir démarré, je fais signe à Gary de s’installer à l’arrière. C’est la première fois qu’une nana monte sur ma bécane, je ne l’aurais pas permis auparavant. Mais avec elle, les choses se font naturellement. Son corps se colle au mien, un frisson inattendu me parcourt. J’enclenche la vitesse, retire la béquille, lorsque ma passagère me montre l’écran de son portable sur lequel je visualise une adresse, celle de Richard Watkins. Je connais le quartier. D’un pouce en l’air, je lui fais savoir que tout est ok. Je sens ses mains hésitantes se poser sur ma taille, alors j’attrape franchement ses poignets pour les glisser tout au fond des poches de mon blouson en cuir.
— Accroche-toi, Bouchon.
Si les premières minutes, je la sens tendue comme un arc, elle semble appréhender les derniers kilomètres avec sérénité.
La propriété de Watkins n’est finalement pas très loin de l’université. La haute grille en fer forgée qui s’élève sous nos yeux ébahis est à elle-seule une œuvre d’art. Entre les barreaux, de chaque côté sont sculptés deux profils de femme parfaitement symétriques dont la chevelure semble voler au vent. Un travail d’orfèvre qui a dû coûter une blinde. Gary descend et s’empresse d’appuyer sur l’interphone pour nous annoncer. La grille s’ouvre lentement, laissant apparaître un parc bien entretenu dont les arbres recouverts de neige fraîche cachent la villa implantée sur les hauteurs. Nous roulons sur le chemin sinueux qui mène à l’entrée principale. Je n’ai pas le temps de couper le contact qu’une femme brune nous accueille sur le pas de la porte. L’un après l’autre, nous descendons de moto, ôtons nos casques, puis approchons.
— Bonjour, dit Gary en souriant. Je suis Garance Olden, vous êtes Anne ?
— Oui. Enchantée de vous connaître, Mademoiselle Olden. Le professeur Watkins se fait une joie de vous recevoir.
— Il a retrouvé toute sa tête ?! m’exclamé-je, surpris.
Gary se retourne pour me faire les gros yeux.
— Malheureusement non, confirme la dame de compagnie. Il y a des choses qui lui paraissent totalement étrangères. Cela peut être des personnes qui lui étaient proches, des moments de sa vie, parfois même se sont des petits gestes du quotidien comme… se raser, lacer ses chaussures. Cependant, il semble se souvenir de vous, Mademoiselle Olden. Suivez-moi, je vous en prie.
L’aide à domicile nous guide à l’intérieur où un étrange parfum me frappe. C’est à peine respirable. Les moustiques n’organiseront pas de surprise-party là-dedans ! Automatiquement, mon nez se retrousse. Je me tourne vers Gary, lui fais part de mon dégoût en grimaçant, toute langue dehors.
— Il a un blème avec la lavande ou bien ?
— C’est de l’hysope, Cops, un désinfectant naturel. Je te préviens, chuchote-t-elle en attrapant mon bras pour nous immobiliser quelques secondes. Nous sommes ici pour une visite de courtoisie, la dame a sûrement pensé que tu étais mon compagnon, alors joue le jeu.
— Compagnon ? On dit encore ça de nos jours ?
— Rhooo… tu m’as comprise. Je ne veux pas le perturber en lui posant des questions sur l’enquête.
— On va lui demander quoi, alors ? Ce qu’il a mangé à midi ou s’il a bien mis son suppositoire ?!
Son regard accusateur m’oblige à céder.
— OK… Va pour la visite de bienséance !
Nous rattrapons notre guide en trois enjambées. C’est juste le temps qu’il me faut pour savoir à qui nous avons affaire. D’après ce que je vois depuis notre arrivée, Watkins est un historien, mais aussi un esthète. La maison, peu éclairée, regorge de sculptures, dessins, peintures… Je ne suis pas un spécialiste, néanmoins, vu la façon dont Gary s'arrête devant chaque objet, j’imagine qu’ils doivent avoir beaucoup de valeur. Après nous avoir annoncés, Anne nous invite à pénétrer dans une pièce qui s’avère être également une bibliothèque. Décidément…
Tout près d’une fenêtre qui donne sur l’arrière, un homme, dos voûté, est assis dans un fauteuil club en cuir brun. Même s’il nous accueille avec un grand sourire, Watkins a l’air désorienté. Ses traits sont tirés, le peu de cheveux poivre et sel qui lui reste semblent vouloir se faire la malle et malgré ses grosses lunettes, on dirait qu’il ne nous voit pas. Sans hésiter, Gary s’avance vers lui.
— Professeur Watkins, je suis si contente que vous soyez sorti de l'hôpital, dit-elle en lui prenant la main. Comment allez-vous ?
— Bonjour… euh… Vous êtes Gaby, n’est-ce pas ?
— C’est pas gagné ! m’exclamé-je en m’affalant sur un sofa en velours vert tandis que la rouquine m’adresse une œillade assassine.
En réponse, je baille à m’en décrocher la mâchoire. L’entrevue risque d'être longue et fastidieuse, autant se mettre à l’aise : j’étends mes jambes, laissant Gary faire une conversation à sens unique avec ce qui reste du grand professeur de Harvard. Des banalités sont échangées. Par moment, il paraît se souvenir de son élève, l’instant d’après il l’observe comme s’il ne l’avait jamais vue. De même, pour moi. Son regard se veut méfiant dès qu’il ose affronter le mien. L’aide à domicile reste à proximité. Par politesse, elle nous propose un thé. Je déteste ça, mais une fois de plus, le sort est contre moi, je ne suis pas en mesure de refuser. Sérieusement, comment font tous ces gens pour prendre plaisir à avaler de l’eau chaude insipide ? Encore une manière de vouloir paraître aussi distingué que les Anglais !
Cette visite est plus efficace qu’un somnifère, je suis à deux doigts de faire une sieste. Le tic-tac régulier de l’affreuse garniture de cheminée en bois sculpté et ses hypnotiques aiguilles de fer n’arrangent rien. Tout comme le feu qui crépite dans l’âtre juste en dessous. Ma concentration est au plus bas jusqu’à ce que la discussion dévie tout à coup sur Dieu et ce qu’il attend de nous. Je fronce les sourcils, me redresse un peu sur mon siège.
— … si j’ai été victime de cet accident, c’est sûrement pour une bonne raison, confie le vieil homme d’une voix fatiguée. J’ai toujours voulu apprendre à pêcher ou à jardiner. Enfin… je crois… Planter des lys, j’aimerais beaucoup. Vous aimez les lys, … ? Pardon, je ne me souviens plus de votre prénom… Vous…
Il pose sa grande paume sur son front fébrile, puis regarde Anne, espérant ainsi que cette dernière lui vienne en aide. La dame accourt pour prendre sa main tandis que Gary se lève de son fauteuil.
— Nous allons vous laisser, Professeur. C’était déjà bien gentil de nous accueillir. Prenez soin de vous, dit-elle en serrant son bras d’un geste réconfortant.
Le malade reporte automatiquement son attention à travers le carreau. Pauvre vieux ! Il est clair que notre présence l’a épuisé. En le voyant si usé, je me dis que les chances de le « réparer » sont bien minces. Casque sous le bras, je m’apprête à sortir lorsque Watkins m’interpelle :
— Monsieur…
Je me tourne pour fixer ses iris gris dévorés d’inquiétude.
— Protégez-la, me supplie-t-il en désignant Gary de son index tremblant. Elle… Elle a les cheveux de Marie Madeleine, c’est une malédiction.
Qu’est-ce qu’il raconte, ce légume ?
Je fronce les sourcils et lorgne Gary dont le visage est devenu plus blanc que la neige.
— Ne dites pas de sottises, Professeur, rétorque Anne en le couvrant d’un plaid. Je raccompagne vos visiteurs, je reviens vite.
En silence, nous regagnons la sortie. Sur le seuil, Gary s’immobilise pour s’adresser à notre hôte.
— Je crains que notre présence l’ait perturbé, j’en suis navrée.
— Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle Olden, ça lui arrive parfois selon les amis qu’il reçoit, mais il voit les meilleurs médecins, il est entre de bonnes mains. L’infirmière passe le matin et son fils est là tous les soirs.
Gary approuve d’un hochement de tête, la salue d’une poignée de main avant qu’elle ne retourne à l’intérieur nous ouvrir la grille. Le ciel est déjà sombre quand je démarre la moto. Tout en enfilant mon casque, je ne peux m'empêcher de demander :
— Watkins a des gosses ?
— Oui, son fils est informaticien je crois, répond-elle en se battant une fois de plus avec le maudit casque. Est-ce que tu me ramènes ou…
— Non, pas tout de suite. Je ne reprends mon service qu’à 22h00. Ce soir, c’est moi qui cuisine. Direction le Castel Cops !
Il me semble apercevoir un sourire derrière sa visière. Sans hésiter, elle grimpe à l’arrière de la Ducati et reprend sa position initiale, celle où elle se colle à mon dos, celle qui me plaît beaucoup trop.
À une vitesse raisonnable, je traverse le centre-ville, puis longe les abords de la Mystic River qui mènent chez moi. J’active la télécommande du garage afin d'y entreposer la moto juste à côté de la Chrysler. Nos pieds retrouvent enfin la terre ferme. En moins de deux, je range les casques et invite Gary à pénétrer dans le hall. La température est bien plus agréable à l’intérieur. Je retire mes gants, suspends ensuite nos blousons à la patère. Mon invitée me suit vers le salon, découvrant les lieux avec intérêt. Tandis que j’investis la cuisine, je lui fais signe de prendre place sur l’un des tabourets de l’îlot central.
— Tu as une très belle maison, constate-t-elle en étudiant chaque recoin.
— Merci. Bon…, dis-je en avisant le contenu du frigo. Nouilles sautées au bœuf et à la tomate, ça te va ?
— Ça me va. J’ai hâte de découvrir tes talents de cuisinier !
— J’ai des tas d’autres talents, Bouchon ajouté-je d’un air malicieux en jouant des sourcils.
Les dents plantées dans sa lèvre inférieure, Gary se détourne pour ne pas me laisser entrevoir son sourire.
Comme si tu pouvais m’échapper, ma belle !
Sous son regard observateur, je pose tous les ingrédients sur le plan de travail, relève les manches sur mes avant-bras pour me laver les mains, puis commence la préparation de mon plat. Ni l’un ni l’autre n’ose rompre le silence. Seuls les bruits du couteau sur la planche en bois ou l’huile qui crépite dans la poêle font office de fond sonore. L’air est chargé d’électricité. Par moment, je relève les yeux pour croiser les siens emplis d’admiration et de quelque chose de plus fort. Quelque chose qui me donne envie de contourner l’îlot en granit et la balancer sur mon canapé. Quant à la suite du film, elle serait, à coup sûr, interdite aux moins de dix-huit ans.
Je clos les paupières une fraction de seconde, de manière à me ressaisir, mais mon self control a ses limites, je ne vais pas faire long feu. Il est près de 19h00. Avoir l'estomac vide n’arrange rien. Ça ira mieux dès que j’aurai englouti quelques cuillères de pâtes en sauce. Je nous sers une copieuse assiette à chacun, puis prends place en face de Gary. Je me fige, focalisée sur la bouche de la rouquine qui goûte sa toute première bouchée. Décidément, rien ne se déroule comme je l’espérais ! Quelle idée à la con d’avoir choisi des spaghettis !
— Hum… C’est trop bon, Cops !
Elle compte me torturer longtemps…
— Tu es très doué !
Elle va me tuer…
Concentré sur le restant de mon assiette, je décide de mettre fin à mon supplice en posant une question :
— Watkins parlait de qui quand il a évoqué Marie-Madeleine ? La prostituée de Jésus ?
Gary délaisse ses couverts, essuie sa bouche à l’aide d’une serviette en papier.
— On a attribué à cette femme beaucoup de péchés accomplis par d’autres. En vérité, rien dans l’évangile ne permet de l’identifier comme une prostituée. Je peux me tromper, pourtant je pense que c’est surtout la sensualité de ses gestes qui ont alimenté cette idée. Cela s'est renforcé à travers l’imagerie religieuse. La plupart des manuscrits ou des peintures représentent Marie-Madeleine nue avec des cheveux roux et une peau très pâle. Ce ne sont que des visions toutes personnelles, qui malheureusement reviennent au fil du temps.
— Le roux serait donc maudit…
— Bien sûr. D’ailleurs, c’est ce que je voulais te montrer, dit-elle en se levant de table pour fouiller dans son sac posé près du canapé.
Je fronce les sourcils en voyant l’étrange titre du livre qu’elle en sort : Traité de Physiognomonie. Je la rejoins et m’empare du bouquin.
— Ça veut dire quoi « Physiognomonie » ? demandé-je en prenant place sur le divan.
— C’est une méthode pseudo-scientifique apparue dans l’Antiquité qui consiste à juger les gens selon leur apparence physique, répond-elle alors qu’elle s’installe à mes côtés.
— Comment ça ?!
En reprenant le manuel, elle tourne les pages.
— On y explique que les traits du visage peuvent donner un aperçu du caractère ou de la personnalité. Il y a un chapitre sur les cheveux en particulier. L’auteur compare les femmes à des animaux. Les blondes seraient semblables au lion, possédant un côté pur, majestueux, aimable. Les brunes, splendides, royales, séductrices, se rapprocheraient de l’aigle. Quant aux rousses… Eh bien, regarde…
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Ce que je découvre est à la fois surprenant et dérangeant. Ces images mettent très mal à l’aise. Le texte prend appui sur des illustrations où la tête d’un renard est mise en parallèle avec le visage d’une femme. Bien entendu, le dessinateur s’est arrangé pour que la ressemblance entre les deux soit probante. C’est ridicule et affligeant !
— Les rousses étaient assimilées au renard, continue Gary. Car elles sont, dès la Grèce antique, considérées comme fourbes, rusées, mauvaises.
— Si on le foutait au feu, ton papelard ? Comment les gens pouvaient croire de telles conneries ?!
— Ce n’était qu’un début, tu sais. Au Moyen-Âge, on voyait les rousses comme des pécheresses, les taches de rousseur étant la preuve d’une relation sexuelle avec le Diable. Plus de vingt mille femmes ont péri sur le bûcher pour sorcellerie juste à cause de leur couleur de cheveux. Par la suite, l’iconographie chrétienne a utilisé les roux pour représenter des personnages peu reluisants : Judas, Caïn, et bien évidemment Marie-Madeleine. Encore aujourd’hui, ces rumeurs peuvent renaître, ce qui se passe à Boston depuis ces derniers mois en est la preuve.
Lasse de tout ce qu’elle vient d’évoquer, elle referme le manuel et le dépose sur la table basse. Je sais qu’elle se sent visée, impliquée. Même si elle ne l’est pas directement, elle a déjà dû être victime de remarques déplacées au cours de sa vie. Moi-même, j’ai honte de l’attitude que j’ai pu avoir lors de nos premières entrevues. Elle a raison, je suis vraiment un gros con.
— Je vais le choper, Bouchon. Je vais coffrer ce malade, je te le promets. Il finira derrière les barreaux pour le restant de ses jours.
Silencieusement, elle acquiesce avant de prendre une profonde inspiration. Elle humecte ses lèvres et cette fois-ci, c’en est trop pour moi.
— Bon, dis-je en tapant dans mes mains. Si on se roulait des pelles ?
À peine ai-je prononcé ces mots que Gary s’immobilise, bouche bée, puis éclate de rire. Un rire libérateur, un rire de bonheur qui dure plusieurs secondes. La vision est si belle que je ne peux m’en détourner. Lorsqu’elle se calme enfin, elle me fixe. Ardemment. Intensément. Impatient, je rapproche mon visage du sien et cesse tout mouvement. À cause de notre proximité, sa respiration se veut saccadée. Je sens son souffle tiède m’effleurer telle une invitation secrète. Alors je n’hésite plus, je prends les commandes.
Dès lors que mes lèvres rencontrent celles de Gary, mon corps tout entier devient brasier. Je l’embrasse doucement, je veux profiter de l’instant, ressentir ce que j’ai vécu dans la voiture. C’est encore meilleur. C’est à chaque fois meilleur. Lorsque je m'écarte, je vois le désir brûler dans ses prunelles. D’une main posée sur sa nuque, je la bascule doucement en arrière afin de me positionner au-dessus d’elle sur le canapé. Alors que nous sommes allongés, nos baisers se font de plus en plus fougueux et mon désir pour elle n'en est que plus fort. Au moment où je romps le contact en vue de dériver vers son cou, je l’entends gémir. De plaisir. De déception. Peu importe, j’aime ce son. À tel point qu’il me fait perdre tous mes moyens. Sans ménagement, je presse mon corps aussi dur qu’un roc contre le sien. Un hoquet de surprise passe sa bouche.
— J’ai envie de te toucher, Bouchon. J’ai envie de te toucher partout, murmuré-je au creux de son oreille.
Je la sens déglutir, reprendre son souffle avant de caresser ma joue. La manière dont elle emprisonne ma lèvre inférieure entre ses dents me donne le feu vert. Délicatement, je décroche l'une des bretelles de sa salopette. Ma main se faufile sous le tissu en jeans, pressée de redécouvrir ce qu’elle a tant apprécié la dernière fois. Me voilà pris dans un tourbillon de sensations si fortes que j’entends à peine la sonnerie du téléphone fixe retentir.
— Cops… Tu ne dois pas répondre ?
— Y a le répondeur, soufflé-je, haletant, sans cesser d’embrasser la peau douce de son cou.
« Salut, Jo. Comment ça va, frangin… »
Dès que je reconnais la voix de Luke, je suspends mes gestes. La magie que je vivais s’évapore brutalement. Gary m’observe et écoute.
« … tu n’as pas répondu à mon dernier message, j’espère que tout va
bien. On voudrait que tu viennes fêter noël avec nous. Judy aimerait
beaucoup que son oncle soit là le 25 décembre. Moi aussi. Alors…
Rappelle-moi. Bye »
Le bip annonçant la fin de l’appel s’abat sur nous. Gary ne m’a pas quitté des yeux.
— Je ne savais pas que tu avais un frère. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Et pourquoi je te l’aurais dit ?! tranché-je sans détour.
— Euh… Parce que... Ça m’intéresse de connaître ta vie, ta famille.
— Y a rien à raconter !
Je me lève, débranche ce satané répondeur d’un geste sec.
— Il est plus jeune que toi ?
Je me retourne vivement pour lui faire face.
— Je te l’ai dit, Gary, y a rien à raconter, OK ?! Laisse tomber !
— Pourquoi tu gardes tout enfoui comme ça, Cops ? réplique-t-elle en se redressant. Pourquoi tu caches tant de choses ?
Mes doigts passent et repassent avec rage sur mon cuir chevelu.
— Parce que je n’ai pas évoqué mon frère, je cache des choses ?
— Oui ! affirme-t-elle en se levant à son tour. Comme ce tatouage qui recouvre ton bras, celui qui représente un arbre mort. Ou encore cette réticence, ce refus que tu as à prendre la main de quelqu’un…
— Arrête !
— Et cette réserve vis à vis des rousses que tu avais toi aussi lorsqu’on s’est rencontrés, je n’étais pas aveugle, tu sais. Tous ces secrets qui te rongent…
Elle va trop loin…
— Ça suffit, Gary ! crié-je en levant l’index en signe d’avertissement. Tu crois pouvoir lire en moi comme dans un de tes putains de bouquins ?! La vie ne donne pas de seconde chance aux types comme moi. Je suis bousillé.
— C’est faux. Si tu voulais me dire quel…
Un rire sans joie m'échappe, mettant fin à sa réplique.
— Sous prétexte qu’on s’est tripoté et roulé quelques patins, je devrais me confier ? En plus d’être historienne, Mademoiselle est thérapeute ?! Je ne te dois rien, Gary ! Rien du tout !
Le rose à déserté son visage qui est à présent couleur de cendres. Elle me regarde comme si elle ne m’avait jamais vu. Les larmes sont sur le point de couler si j’en juge par ses prunelles embuées. J’ai parlé sans réfléchir. Les mots ont totalement dépassé mes pensées et soudain, je fais face à quelque chose d’acide : le regret. Avec calme, la jeune femme qui était au creux de mes bras il y a encore une minute rattache sa bretelle, récupère le livre sur la table basse afin de le ranger dans son sac. En serrant celui-ci contre sa poitrine, elle m’adresse enfin la parole, le regard vissé au sol.
— Je veux que tu me ramènes.
Je clos les paupières. Mon estomac se noue.
— C’est hors de question. Écoute…
— Je veux que tu me ramènes, Cops ! Tout de suite ! crache-t-elle, cette fois-ci en me mitraillant de ses yeux larmoyants.
J’ai la sensation de recevoir un coup de poignard dans le ventre. Néanmoins, je ne vois guère comment lui faire changer d’avis. Je suis allé trop loin. Alors, je passe devant elle, me dirige silencieusement en direction du hall. Je lui fais passer son blouson, enfile ensuite le mien. Nous prenons tous deux le chemin du garage avant de monter à l’intérieur de la Chrysler. Le trajet se déroule dans un silence étouffant, un silence durant lequel je me vois remonter le temps, lui dire les choses autrement, agir différemment… Mais ce que j’ai avoué n’est que la vérité. Je suis bousillé et mon passé, je le hais !
Arrivés devant chez elle, je me gare, puis tire le frein à main sans couper le moteur. Les mâchoires contractées, Gary se tourne vers moi.
— Je vais te dire une chose, Cops. Tu as peur.
— Ah oui ? Et peut-on savoir de quoi ?
— Tu as peur d’éprouver, de t’attacher…
— S’attacher revient à être faible, Gary !
Elle secoue la tête.
— Non. C’est tout le contraire, affirme-t-elle. Ce sont les faibles qui n’ont pas d’attaches.
Dans la nuit noire, je la regarde partir sous les flocons. S’enfuir jusqu’à disparaître derrière la porte de cette maison. La maison de Somerville à l’affreux paillasson. Et mon cœur est aussi lourd que du plomb.
RAPPORT DE POLICE :
Tenter de me réparer serait vain, hélas…
Rien ne pourrait venir à bout de ces traces.
Même la térébenthine serait inefficace.
Dans le couloir de la seconde chance, je n’ai pas ma place.
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