Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 3 sur 37

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Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 1

 

Cinq mois plus tard…

 

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COPS

 

— PUTAIN, C’EST VERT, TÊTE D’AMPOULE !!!

Coups de klaxon frénétiques.

Circulation merdique.

Dur métier que d’être flic !

En passant rageusement la tête par la vitre de ma Chrysler, je hurle sur ce caramel qui roule devant moi depuis la 21ème rue.

— AVANCE, RANTANPLAN !!!

— Cops, tu ne veux pas que je prenne le volant ? me demande pour la troisième fois la gravure de mode assise à ma droite qui me sert de coéquipier. C’est l’heure de pointe, normal qu’il y ait du monde.

— Quelle heure de pointe ? On est dans une université !

Pied sur l’accélérateur, première vitesse enclenchée, je gagne du terrain, toujours collé au cul de cette vieille Ford. Vu la cadence, il ne faut pas être pressé… C’est pire qu’un petit train touristique ! Si mon collègue s’avise de commencer la visite guidée avec des commentaires foireux, je pile et opère un demi-tour. Il en serait capable, ce con ! Je souffle bruyamment après avoir fait craquer ma nuque. On n’est pas près d’arriver dans le département qui nous intéresse, ladite Divinity School ! Plutôt étonnant comme appellation. Prenant mon mal en patience, j’en profite pour observer les lieux avec attention. Je me suis souvent rendu dans les environs, mais me retrouver directement au centre de Harvard, c’est comme être au cœur d’un véritable labyrinthe. Immense. Dense. Un lieu où règne l’opulence, la puissance, la connaissance. Une ville à part entière. Voitures, vélos, trottinettes, piétons… tous ces étudiants dans ma ligne de mire me donnent le tournis. Au bout d’un bon quart d’heure à rouler au pas, le Seigneur semble avoir pitié de moi ; pour preuve, la limace qui me précède au volant de sa cacahuète se décide enfin à tourner à gauche.

Merci mon Dieu, je te revaudrai ça !

Soulagé, j’accélère, non sans crier par la fenêtre :

— ACHÈTE-TOI UN PERMIS, GUIGNOL ! Ma grand-mère va plus vite que toi !

— Cops, s’il te plait, gare-toi, je vais conduire, me rétorque Reynolds en secouant la tête d’un air exaspéré. Tu es bien trop sur les nerfs.

— La faute à qui, Monsieur le p’tit génie ?

En guise de réponse, je n’ai droit qu’à un froncement de sourcils réprobateur. Venir ici était l’idée du patron, néanmoins Reynolds semble toujours d’accord avec lui. Lèche-cul ! À mon sens, ce n’est ni plus ni

moins qu’une belle connerie ! Au BPD 3, nous sommes entourés des meilleurs experts. Concrets et formels, ils ont découvert l’essentiel, alors pourquoi nous envoyer consulter un vieil intello donneur de leçons ? Les ordres sont les ordres, mais selon moi, on perd notre temps alors que LUI, l’individu qui depuis plusieurs mois fait de notre vie un cauchemar, LUI… il en gagne, le salopard !

Le temps est devenu notre adversaire.

Subit. Amer.

Concis. Pervers.

Le temps s’apparente à l’enfer.

Depuis qu’on a fait la connaissance du digne fils de Lucifer.

En d’autres termes : d’un sale enfoiré de sa mère !

Il a déclaré la guerre et je jure qu’il croupira derrière des barreaux de fer.

En proie à une haine soudaine, j’appuie plus fort sur le champignon. Mon passager s’empare de la poignée intérieure, celle qui se trouve juste au-dessus de la porte. Du coin de l’œil, je le surprends en train de grimacer. Son front perle de sueur. Il flippe à mort. Un rictus sadique déforme ma bouche et je n’hésite pas à accélérer davantage.

— Hé, Reynolds, t’as prévu les Pampers au moins ? le questionné-je moqueur en me tournant légèrement dans sa direction.

Son regard bleu azur me fusille. La réaction de ce jeune con m’amuse tellement !

— Cops, Cops, FAIS GAFFE, MERDE !!! gueule le blondinet, l’index pointé devant nous.

Reportant mon attention sur la route, je vois une nana débouler de nulle part sur sa bicyclette rose bonbon.

— Mais qu’est-ce qu’elle fout là, cette grosse !? m’écrié-je en pressant le klaxon de toutes mes forces.

Les freins crissent. Je stoppe brutalement tandis qu’elle traverse d’une traite, pédalant le plus naturellement du monde, perdue dans ses pensées. C’est quoi cette zone, putain ? Je tourne la tête afin de m’assurer que mon coéquipier n’est pas mort d’une crise cardiaque. Non, celui-ci est bien vivant. Haletant, mais vivant. Je n’ose même pas imaginer l’état de son froc ! Inspirant à fond, il passe la main dans sa coupe de cheveux impeccable avant de réajuster sa cravate. Oh, il a eu peur le pauvre chou ! Misère… Ce n’est pas un cadeau, ce type ! J’avoue, je ne lui en fais pas non plus. Voilà près de trois mois que Reynolds bosse avec moi. Ce jeune sergent hautement diplômé a l’intention de devenir lui aussi inspecteur. Il est actuellement stagiaire et le commissaire a eu la merveilleuse idée de me le foutre dans les pattes. OK, je suis le meilleur, toutefois j’avais autre chose à foutre que de jouer au prof ! En parlant de prof, il est temps de dénicher celui qui nous intéresse, le grand Ponte en question afin qu’on puisse quitter au plus vite cette faculté ! Sans un mot, je me remets en route. Après une dizaine de minutes, je plisse les yeux. Un peu plus loin, un bâtiment imposant nous fait face au bout d’une allée bordée d’arbres centenaires. La façade de pierre avec ses fenêtres en ogive, ressemble étrangement à celle d’une abbaye. S’il faut se confesser à l'accueil, je suis bon pour y passer trois jours !

— Regarde, Cops ! Je pense que c’est ici, la Divinity…

— J’ai vu, je ne suis pas aveugle, mec ! lui coupé-je la parole en manœuvrant sur le parking visiteurs.

— Euh… tu as failli écraser une jeune fille, je te signale.

— Le terme « cachalot rose » serait plus approprié. Et rectification, je l’avais remarquée ! Comment j’aurais pu rater un engin pareil, dis-moi ? demandé-je tout en tirant le frein à main après m’être garé.

— Tu es ignoble !

Sur ces mots, le blondinet s’extirpe sans plus attendre de l’habitacle. Je l’observe lisser son costume beige du plat de la main pendant que je m’allume une clope. Ce blanc-bec m’exaspère, il aurait dû carrément prendre sa soutane…

Restons zen !

À mon tour, je sors du véhicule, vérifie par automatisme si mon arme est bien en place, puis j’enfile mon blouson de cuir avant de le rejoindre. C’est parti ! Direction l’école des enfants de cœur. En vérité, la Divinity School de Harvard est un département de Théologie où l’on enseigne la Science des religions, la Philosophie, l'Histoire, les Arts, et tout un tas d’autres conneries qui me fatiguent, rien que d’y penser. Apparemment, Richard Watkins est l’homme qu’il nous faut. Professeur d’Histoire depuis plus de trente ans, théoricien, auteur de nombreuses thèses sur l’Europe médiévale dont j’ai oublié les titres… En gros, une pointure. Un type connu et reconnu qui pourrait répondre à nos questions, avoir une idée sur l'enquête en cours. Enfin, ça… ce n’est que de la théorie, car en réalité…

Ma réalité ne peut se résumer aux pages d’un livre.

C’est une réalité plus brute, plus cruelle, où la violence enivre.

Une réalité où seules la traque et la justice nous délivrent.

Mais soit, au point où nous en sommes…

Côte à côte, mon coéquipier et moi-même montons les marches qui mènent tout droit vers l’accueil, un hall lumineux recouvert de parquet en chêne brun, aussi éclatant qu’un putain de miroir ! Plusieurs élèves vont et viennent en silence, déambulant parmi les grandes statues de marbre blanc qui font office de décoration. De larges peintures religieuses ornent tous les murs. Si Jésus débarquait, je ne serais même pas surpris.

— C’est magnifique ! s’exclame Reynolds comme si ses yeux allaient sortir de leurs orbites.

Je le regarde, désabusé.

— En voilà une idée qu’elle est bonne ! On leur dit de te préparer une chambre et tu postules pour être curé au lieu d’inspecteur. J’appuierai ta demande, c’est promis.

Posant la main sur mon cœur, je joins le geste à la parole, en une posture plus que théâtrale.

— Tu sais quoi, Cops ? Je ne vais même pas relever.

Tandis que je ricane, ce dernier se dirige directement vers la réception où s’affairent deux nanas qui n’ont pas l’air d’être de première jeunesse. À ce que je vois, ça ne conserve pas, la messe de minuit ! Je m’approche également, m’affalant nonchalamment sur mes coudes, dos au comptoir. Je baille à m’en décrocher la mâchoire. Les nuits sont rudes ces derniers mois…

Laissant à mon collègue la lourde tâche de nous annoncer, j’en profite pour reluquer ouvertement quelques petits culs offerts à ma vue qui traversent le hall.

Que de pièces à conviction !

Finalement, ce n’était pas une si mauvaise idée de venir ici, il y a des compensations. Quand je vois ça, je me dis que le bon Dieu existe. Victime de cet alléchant spectacle visuel, j’entends vaguement Reynolds m’interpeller. À contrecœur, je détourne les yeux, puis le rejoins. Le portrait craché de Mère Térésa nous conduit chez le directeur avec qui nous avions rendez-vous. Vivement qu’on en finisse !

Pas le temps d’arriver qu’un homme bedonnant en costume gris nous attend déjà à l’entrée de son bureau. Il ne porte pas la toge et les sandales, c’est déjà ça.

— Bonjour Monsieur, lance mon partenaire en le saluant d’une poignée de main. Je me présente ; Sergent Reynolds, et voici l’inspecteur Cops.

Les mains dans les poches, je ne lui offre qu’un bref signe du menton. Notre hôte n’insiste pas, il nous invite à pénétrer dans la pièce, chic et solennelle, à l’égal des lieux. Je n’hésite pas à détailler discrètement tout ce qui m’entoure. On ne se refait pas…

— Je vous en prie, prenez place, nous propose le directeur alors qu’il désigne les deux fauteuils face à sa table de travail. Ma secrétaire m’avait informé de votre venue, néanmoins j’en ignore encore la raison et je me demande bien ce que je peux faire pour vous.

Reynolds s’installe. En ce qui me concerne, je préfère rester debout. Je le laisse se démerder avec les explications, il est en stage après tout.

— Nous aurions besoin d’interroger l’un de vos professeurs.

L’homme fronce les sourcils, l’inquiétude se lit sur ces traits. Encore un qui fait dans son calbut au moindre imprévu… Lui et le blond vont bien s’entendre… Je croise les bras, attendant la suite de l’épisode. Cela risque d’être très divertissant, j’aurais dû apporter le pop-corn.

— Ne vous méprenez pas, reprend Reynolds. Nous cherchions un historien pour nous aider dans notre enquête et d'après nos recherches, Monsieur Richard Watkins semble être l’homme qu’il nous faut.

Le vieux sur sa chaise ne bouge plus. Il ouvre et referme la bouche comme si l'air lui manquait. De sa poche, il sort un mouchoir blanc avec lequel il s’essuie le front. Nerveux. Soucieux. Malheureux. Je l’examine déglutir avec peine avant qu’il ne reprenne la parole : 

— Richard a eu un grave accident il y a environ trois mois.

— QUOI ???!!! lâché-je, ma voix montant dans les aigus.

Les deux visages se tournent vers moi en même temps.

C’est quoi ce bordel, encore ?

— Oui, un terrible accident de voiture. Il est resté dans le coma une quinzaine de jours. Les conséquences sont désastreuses, il est actuellement victime d’amnésie partielle. Les médecins font tout ce qu’ils peuvent, mais je ne pense pas qu’il vous serait d’un grand secours vu les circonstances. Toute l’école en a été très chagrinée. Je suis moi-même encore sous le choc, c’est un ami…

— Oh, mon Dieu…, souffle mon collègue.

Aucun de nous ne parle durant plusieurs secondes. OK, le pro est devenu un légume. On pensait découvrir le pot aux roses, on n’aura droit qu’au pot au feu. Et voilà…

— BON !!! m’exclamé-je en frappant fort dans mes mains, brisant ainsi le silence. Vu qu’on n’a plus rien à foutre ici, Blondin, il est temps de mettre les voiles !

Mon coéquipier me lance un coup d’œil rapide, mais ne se lève pas pour autant. Il se recentre sur son interlocuteur, puis insiste :

— Monsieur le directeur, n’y aurait-il pas un autre professeur, du même acabit que Richard Watkins qui pourrait nous aider ?

— Reynolds.

Ma voix sonne comme un avertissement. 

— Vous avez sûrement des enseignants compétents dans le Département qui…

— Reynolds ! répété-je plus fort.

— Quoi ? me demande innocemment cet imbécile de stagiaire.

— On. Se. Casse !

— Il y a le professeur qui remplace Richard. Mêmes diplômes. Mêmes spécialités. Si vous souhaitez lui poser quelques questions… libre à vous, suggère notre hôte.

Mon partenaire me regarde avec insistance. Si je refuse, il est capable d'aller moucharder auprès du commissaire et lui faire part de ma mauvaise foi. J’inspire, balaie ensuite l’air d’une main, lui signifiant qu’il peut faire ce qu’il veut. Après tout, je m'en tape ! Je sais d’ores et déjà que cette tentative ne nous mènera à rien. Je croise les bras, pivote face à la fenêtre qui donne sur le parc pendant que le directeur de la Divinity School appuie sur son téléphone :

— Margaret, voudriez-vous aller chercher Gary Olden, s’il vous plaît.

Je clos les paupières, déjà fatigué de ce qui m’attend.

 

RAPPORT DE POLICE :

Un meurtrier sadique.

Un professionnel amnésique.

Un stagiaire idéologique.

Et en prime, probablement un remplaçant archaïque.

Le Seigneur a vraiment décidé de me mettre à l’épreuve, aujourd’hui !

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