Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 22 sur 37

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Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 20

 

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GARY

 

Mon pauvre cœur n’a jamais été aussi malmené que depuis ces dernières vingt-quatre heures. J’ai réussi à tout surmonter. Tour à tour bravant la peur, rejetant ma pudeur, défiant son humeur… Mais ce qu'il s'est passé il y a quelques minutes, ce que je viens de voir, de concevoir, de subir, de ressentir, cette douleur… Impossible de la supporter. Impossible de rester près de lui plus longtemps. Il m’a blessée. Tellement ! Non pas physiquement. C’est bien plus que ça ! Ce cinglant métronome qui martèle ma poitrine, menace de lâcher à tout moment. Le rythme s’est accéléré dès que cette femme est apparue dans la pièce. L’impolitesse de l’homme avec qui j’ai passé la nuit a éclaté au grand jour. Emplie de ruse, la redoutable hyène en blouse blanche qui lui faisait face a su exploiter ses faiblesses, et les miennes par la même occasion.

Intérieurement, je hurlais.

Contre elle. Contre moi.

Mais surtout contre lui.

Sans bruit. Je suis sortie. Je suis partie.

J’ai couru aussi vite qu’il me l’était permis.

Ne rien désirer. Ne rien espérer. J’ai saisi.

Après tant d’années, je devrais pourtant y être habituée…

Déception éternelle. Intolérable ritournelle. Réalité cruelle.

Dieu ce que je me sens stupide !

À présent, mes pas me guident tel un zombie vers l’arrêt de bus. J’ai froid, les larmes menacent de jaillir à tout moment. Je n’ai plus la force de courir, juste envie de rentrer, d’oublier. Retrouver mes esprits avant mes cours de cet après-midi.

Saperlipopette, qu’est ce qui m’a pris ?

Lorsque je me suis réveillée ce matin, Cops était là, sur moi. Proche. Bien trop proche. Cette proximité m’a fait perdre tous mes moyens. Dès que je suis en sa présence, je ne me reconnais plus ! Avec lui, ma tendance à m’effacer s’efface, je me sens différente, vibrante, vivante. Un regard, un sourire, un mot et j’ai tout oublié : qui j’étais, ce qui m’entourait. J’ai basculé. En toute franchise, je mentirais si je mettais ça sur le compte de la solitude. D’accord, je n’ai fréquenté personne depuis plus de deux ans, cependant je ne suis pas le genre de fille qui dort dans le lit de n’importe qui, encore moins qui… Oh, bon sang !

Réajustant l’anse de mon sac au-dessus de mon épaule, je presse le pas sur le trottoir lorsqu’un coup de klaxon me fait tressaillir. Je pivote sans pour autant cesser de marcher. La maudite Chrysler diminue sa vitesse afin d’accorder sa cadence avec la mienne.

— GARY ! hèle Cops en baissant la vitre côté passager. Qu’est-ce que tu fous ?! Monte dans cette bagnole !

Une file de voitures commence à se presser derrière lui. Peu m’importe… Je l’ignore et reporte ma vision, droit devant moi.

— GARY, MERDE ! MONTE DANS LA BAGNOLE ! crie-t-il, sa voix se mêlant au son des klaxons. BOUCHON !!!

La hargne m’emporte. Hors de question qu’il utilise ce petit surnom dans le seul but de m’amadouer. Je me retourne, le visage sûrement rouge de colère.

— Tu vas être en retard à ton rendez-vous avec le docteur Nympho ! Fiche-moi la paix !

— QUOOOI ???

Sa voix au comble de l’étonnement a pour conséquence de m'excéder deux fois plus. Les coups de klaxon pleuvent, la circulation s'accroît, néanmoins j’essaie d’en faire abstraction, je veux prendre un bus et quitter le centre-ville, rien de plus. Je me remets en marche. Au cœur de ce brouhaha assourdissant, Cops continue de crier :

— BOUCHON ! Monte dans cette voiture, s’il te plait !

— NON ! clamé-je en stoppant brusquement mon avancée.

— Hé, c’est pas bientôt fini ce cirque ?! brame un moustachu bedonnant qui s’impatiente au volant d’un vieux Pick up rouge, juste derrière la Chrysler.

Avant que je ne puisse dire ouf, le policier tire le frein à main et sort de sa voiture à la vitesse de l’éclair, se précipitant sur le conducteur devenu subitement muet. Mes yeux vont sortir de leurs orbites. Il fait quoi, là ?

— Qu’est-ce que t’as dit, pauvre merde ?! attaque Cops avec une agressivité qui fait froid dans le dos.

Je sens les ennuis revenir en force. Nul doute, il a l’intention de refaire le portrait de ce pauvre homme. Alors, sans réfléchir, je me précipite sur l’inspecteur et attrape sa manche pour le retenir.

— Arrête, Cops ! C’est bon, je viens.

Il me dévisage. La rage contenue dans ses iris destinée au conducteur, est à présent concentrée sur moi. Je déglutis, puis détourne le regard tout en me dirigeant vers la portière sous le bruit incessant des moteurs, klaxons, huées… Si je monte silencieusement, le brun lui, ne se gêne pas pour claquer la porte de toutes ses forces avant de démarrer en trombe. J’attache ma ceinture, alors qu’il opère brusquement un demi-tour au premier carrefour. Pas besoin d’être médium pour savoir que Cops est énervé. En revanche, cela m’étonnerait qu’il le soit plus que moi. Mon cœur bat à tout rompre. Mes yeux restent rivés sur la route, je serre la poignée intérieure à m’en faire mal. Je serre plus fort. Au moins, la douleur se situe ailleurs qu’à l’intérieur…

— Putain, Gary, tu te tires sans un mot ! me reproche-t-il en frappant le volant du plat de la main. Je traverse les couloirs, le parking, je me tape toute l’avenue… Qu’est-ce que t’as dans la tronche, merde ?!

Je tourne la tête vers lui lentement, très lentement. À ce moment précis, toute une ribambelle d’expressions qui lui sont destinées me traverse l’esprit : l’étriper, lui régler son compte, lui tordre le coup, lui arracher les yeux, lui faire la peau, l’expédier au cimetière…

— Tu n’avais guère besoin de moi, il y a visiblement des femmes extrêmement compétentes dans ton équipe, argumenté-je en le couvant d’une œillade furieuse.

Un rictus sans joie se fend sur son visage.

— Jalouse, Bouchon ? demande-t-il au détour d’un virage.

— D’une vamp déguisée en docteur ? Non, pas jalouse, juste déçue.

Son regard est aussi abrasif que du papier verre.

— Je te trouve mal placée pour me faire la morale ! se défend-il. Toi, la nana parfaite, la petite sainte qui n’a soi-disant personne dans sa vie, mais qui enlace un mec à minuit dans un 4x4… Laisse-moi rigoler !

Offusquée, je fronce les sourcils et ouvre grand la bouche.

— C’est mon COUSIN !!! m’écrié-je en grimaçant. La seule personne que je vois de temps en temps. Bon sang…

Une main sur le visage, je secoue la tête, prise d’une fatigue subite. Rompue. Fourbue. Après un bruyant grognement, Cops se focalise sur la route qui défile devant nous. Un silence traître s’installe lourdement dans l’habitacle durant de longues minutes. Un silence vu comme une parenthèse. Caractéristique d’un malaise. Le briser reviendrait à marcher sur des braises, sauter d’une falaise, tenter sa chance un vendredi treize. Lequel des deux parlera le premier ? Lequel aura le courage de se brûler, de sauter, de jouer ? Alors qu’il s’engage dans ma rue, Cops ose ouvrir la bouche :

— Écoute, pour ce matin…

Je ferme les yeux. Je refuse qu’il occupe le devant de la scène encore une fois.

— Tais-toi, Cops. Je ne veux pas en parler. Pour toi, cela ne compte pas… Ce n’était rien du tout, murmuré-je, sentant une larme couler lentement sur ma joue.

— Si tu le dis…, rétorque-t-il avec détachement pendant qu’il se gare devant chez moi sans couper le moteur.

Sur ces paroles, comme pressé par un étau, quelque chose se fragmente en mille morceaux. Je ne peux plus retenir, ni mes pleurs, ni ma voix, ni mes mots.

— Tu sais quoi, Cops ? T’es qu’un con ! UN GROS CON ! crié-je sous sa mine effarée. Ce n’est certainement pas un scoop, n’est-ce pas ? C’est ce que pensent toutes les personnes qui te côtoient de près ou de loin, j’imagine. Mais, rassure-toi, je suis encore plus conne que toi ! J’ai cru… oui, j’ai cru qu’on était pareils, que je pourrais peut-être gratter un peu tout ça, voir au-delà de la surface. Je pensais y arriver ! Je me suis trompée…

— Gary…

Le visage dévasté par les larmes, je poursuis sans m'arrêter, sans même reprendre mon souffle.

— Hier soir, j’ai eu tellement, tellement peur pour toi… Je me demande bien pourquoi !

— Bouchon, tu veux bien me laisser en placer une…

— NON !!! éclate-je sans retenue. Tu m’as humiliée ! Comment as-tu pu agir ainsi avec cette femme juste devant moi après ce qui s’est passé ce matin ?

Il ouvre la bouche, mais je l'empêche de parler.

— Je sais ce que tu vas dire ! Que je me suis laissé faire, que j’en avais envie… PUTAIN OUI ! OUI, j’en avais envie ! Oui, c’était bien, et pour te dire à quel point je suis idiote, j’ai cru…

Je m’interromps, haletante, hésitante, tandis qu’il me fixe, immobile, le regard à la fois incompris et impatient.

— J’ai cru que tu allais m’embrasser, Jonas… J’y ai cru si fort…

Il m’observe, toujours muet, une main sur le volant, l’autre sur la boite à vitesse, comme s’il avait du mal à intégrer ce que je viens d’annoncer. Je secoue la tête, renifle, essuie mon nez d’un revers du poignet.

— « Croire », c’est un verbe que je dois définitivement rayer de mon vocabulaire, ajouté-je en ôtant son sweat le plus vite possible avant de le lui jeter sur les genoux.

Ce geste a au moins le mérite de lui faire battre des paupières, de le faire revenir sur terre. Je récupère mon sac, ouvre la portière au moment où il attrape mon avant-bras. Je me dégage violemment.

— Laisse-moi tranquille ! riposté-je, les sanglots plein la voix. Je veux que tu me laisses tranquille !

Le froid me poignarde dès que je sors de l’automobile. Les bras refermés autour de ma poitrine, je fonce à travers l’allée bordée d'hortensias dont les pétales ne sont plus qu’un lointain souvenir. Les joues baignées de larmes, je m’empare rapidement de la clé, ouvre la porte et entre sans attendre en glissant machinalement l’objet métallique dans la poche de mon jean. Je tourne le verrou et m’autorise enfin à me laisser aller. Je pleure. Encore et encore. Bruyamment. De manière incontrôlée. À m’en donner la nausée. Submergée par le chagrin, je m’adosse contre le battant afin de me soutenir lorsque des coups vigoureux sont frappés de l’autre côté. Je sursaute, me décalant de quelques pas.

— BOUCHON ! OUVRE-MOI ! hurle Cops en cognant frénétiquement.

La respiration hachée, je secoue la tête par la négative, comme pour me convaincre de ne pas le laisser entrer.

— GARY, MERDE ! Si t’ouvres pas cette putain de porte, je te jure que je la défonce ! menace-t-il en frappant de plus belle.

— Si vous ne quittez pas les lieux sur le champ, j’appelle la police !

Je reconnais la voix rocailleuse de la voisine d’en face, une petite mamie toujours prête à en découdre au moindre problème.

— Je SUIS la police, VIEILLE BIQUE ! beugle Cops en lui montrant probablement sa plaque.

— Si vous ne partez pas tout de suite, je sors mon chien ! le menace-t-elle.

Son chien ? Tartine est un petit Pékinois âgé de dix ans. Certes, hargneux, mais…

— GARY, JE VAIS DÉFONCER TA PORTE ! tonne-t-il sans s’arrêter de donner des coups de poing dans le bois.

Son arrivée fracassante ainsi que les plaintes de la voisine vont ameuter tout le quartier, si ce n’est pas déjà le cas. Toujours en pleurs, titubante, je tourne le loquet, effleure à peine la poignée de la porte d'entrée au moment où celle-ci s’ouvre à la volée. Cops s’engouffre à l’intérieur aussi vivement qu’un coup de blizzard. D’un geste brusque, il referme derrière lui et bondit dans ma direction. Ses mouvements sont si rapides que je ne vois rien venir. En une fraction de seconde, il me saisit à la gorge, me fait reculer pour me plaquer contre le mur du couloir. Mon dos heurte le béton en un bruit sourd. Avec une facilité déconcertante, il empoigne ma taille, me hisse et me colle à la cloison afin que je sois à sa hauteur. Telle une poupée de chiffon, mes pieds ne touchent plus terre, son bassin appuie sur le mien pour me soutenir. Une main posée sur ma hanche, l’autre reprend possession de mon cou. Il m’immobilise. Il ne serre pas, ne me fait pas mal, néanmoins je sais qu’il pourrait, d’une simple pression, me briser en deux s’il le souhaitait. Face à ce visage dévoré de haine, je ne bouge plus, ne pleure plus. Nos bouches ne sont plus qu’à quelques centimètres. Ses prunelles luisantes de colère parcourent mon visage.

— Tu as raison, bien sûr que tu as raison ! Tu as TOUJOURS raison ! Et je ne le supporte pas, dit-il en se pressant davantage.

Ma respiration se coupe. Rien ne pourrait passer entre nous tellement nous sommes proches.

— Comme je ne supporte plus ces cheveux, enchaîne-t-il blessé et blessant. Ni ces yeux… Encore moins cette bouche !

Le pouls affolé, je me sens défaillir sous ces aveux. Mes mains tremblantes osent s’aventurer sous le col de son blouson pour maintenir ses épaules. Mon geste ne semble pas le déranger, il demeure aussi dur, aussi pur qu’un bloc de marbre à l'état brut. Je m’autorise enfin à inspirer, entrouvrant légèrement mes lèvres. Cops se fige. Ses doigts se crispent au niveau de ma jugulaire et la fièvre l’emporte. Ses lèvres s’écrasent sur les miennes. Vives. Agressives. Me voilà captive. À la dérive. Je gémis sans même le vouloir quand je découvre son goût : un goût de café, de miel, de cigarette. Ma raison devrait me dicter de l’écarter, de le repousser, vu tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait, mais dès lors, mon cœur gagne la partie haut la main. En conséquence, je l’attire encore plus près de moi pour sentir son corps massif m’enlacer, m’enserrer comme une petite pierre précieuse. Doucement, Cops se détache de mes lèvres pour reprendre son souffle. Les paupières toujours closes, son profil suit la ligne de ma mâchoire.

— Et ce putain de parfum…, gémit-il en déposant une pluie de baisers dans mon cou.

Une traînée de feu parcourt ma peau, m’obligeant à fermer les yeux à mon tour, savourant ce contact. Lorsque je les rouvre, Cops me scrute intensément de son regard ambré, voilé, courroucé. Fébrile, sa main jusqu’alors refermée sur ma gorge se déplace, son pouce vient essuyer une larme rebelle égarée le long de ma pommette. Il efface cette dernière trace de chagrin avec tant de douceur et de tendresse que mon cœur gonfle davantage dans ma poitrine. Lui aussi semble perdu, sonné par ses propres réactions. Je ne sais qui de lui ou de moi bouge en premier, mais en cet instant, il n’y a plus de haine à jeter, plus de reproches à semer, plus d’envie de se défier, juste un besoin d’unir nos lèvres à nouveau pour entamer un autre genre de duel. Un duel passionné. Un duel prisonnier. Comme deux possédés, deux damnés, nous nous embrassons à en perdre haleine. Au milieu de ce couloir peu éclairé, il peut faire de moi tout ce qu’il lui plaît. Je brûle pour lui. Suffoque pour lui. Me consume pour lui. Impossible de savoir combien de temps nous restons ainsi, dans l'étincelle de l’oubli.

Soudain, le bipeur de Cops retentit, mettant fin à notre transe. À bout de souffle, nous nous détachons l’un de l’autre, ne sachant plus vraiment où nous sommes. Cops fronce les sourcils, puis reprend contenance. Avec délicatesse, il me laisse glisser jusqu’au sol. Même si mes pieds retrouvent la terre ferme, ma tête se situe toujours dans les nuages. À contrecœur, il s’empare de son téléphone tout en restant au plus près de moi. Il jette un œil sur l’écran, me regarde ensuite comme s’il me voyait pour la première fois.

— Faut vraiment que j’y aille, mais… Cette conversation n’est pas terminée, me dit-il en pointant son index devant moi.

Sans le quitter des yeux une seule seconde, je déglutis, encore chancelante de ce qu’il vient de me faire vivre. Je l’observe ouvrir la porte, hésiter. On dirait que chacun de ses gestes est incertain. Puis, sa tête pivote, je crois qu’il ne m’a jamais paru aussi beau.

Si différents et pourtant si semblables.

— Je vais revenir, ajoute-t-il tout simplement avant de claquer la porte.

Me voilà seule. Seule et confuse. Tout en rejetant mes cheveux en arrière, j’avance de quelques pas le long du couloir. Épuisée, je m’écroule au bas de l’escalier, posant mes fesses sur la dernière marche. Il a fallu que j’atteigne l’âge désespéré de vingt-sept printemps pour ressentir des émotions que je ne soupçonnais même pas.

Avec lui… Pour lui… Ce flic sur lequel je ne me serais jamais retournée, et qui parallèlement ne m’aurait jamais remarquée. C’est alors que l’évidence m’interpelle.

Il est LUI

Je suis ELLE

Je ne veux plus du singulier, mais du pluriel.

Je refuse d’être clouée au sol alors que j’ai touché le ciel.

À moi de ne pas laisser s’envoler celui qui m’a donné des ailes.

Dedit Deus omnibus bonis suis in Abel23

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