Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 7 sur 37

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Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 5

 

 

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COPS

 

8h23. Ciel nuageux, nébuleux. Pourvu qu’il ne neige pas… L’horreur !

Debout, les mains à plat sur mon bureau, cela doit bien faire vingt minutes que je fixe la carte de la ville accrochée sur le mur en face de moi. J’ai pointé en rouge les différents endroits où les victimes ont été retrouvées.

Cinq taches. Cinq marques écarlates.

Parfois, leur domicile. Parfois un site public.

Pourquoi tel lieu ? Pourquoi telle femme ?

Tant de questions restées sans réponses. Près de six mois qu’on planche sur cette affaire et nous en sommes toujours au même stade.

Des méthodes de torture à vous faire tressaillir.

Des mises en scène barbares à vous faire frémir.

Des corps mutilés putrides à vous faire vomir.

Un malade en liberté qui ne cesse de sévir.

Ma mission : le cueillir, le mettre hors d’état de nuire.

Mon obsession : l’anéantir, le démolir, le détruire.

J’ai étudié les tueurs en série.

J’ai même été confronté à un ou deux dégénérés depuis que je fais ce métier.

Jamais encore je n’avais été témoin d’un tel sadisme. Malice. Vice. Sévices. J’ai beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, rien de nouveau n’apparaît.

Le flou. Le gouffre.

Putain de merde !

Je baisse la tête, las de stagner pitoyablement, puis frappe un grand coup de poing rageur sur le bois brut lorsque quelqu’un entre après avoir toqué deux fois contre ma porte. Qui vient me faire chier de bon matin ?! Le battant s’ouvre à demi pour me laisser entrevoir cette peste de Stella qui tient l’accueil. Blonde. Maigre. Disgracieuse. Elle pousse des cris semblables à ceux d’une otarie quand elle prend son pied. Misère…

— Cops, je cherche Reynolds, tu sais où on peut le trouver ?

— Il est à l’école de police, voilà pourquoi le mardi est officiellement mon jour préféré ! rétorqué-je sans prêter plus d’attention à cette morue dont la voix de crécelle m’agace au plus haut point.

— Il y a une jeune femme qui souhaite le voir.

— Le club de rencontres, c’est dans le bistrot d’en face !

Ils commencent à me saouler avec leurs conneries…

— Apparemment, c’est Reynolds lui-même qui lui a proposé de passer, elle dit que vous l’avez rencontrée à Harvard, hier.

J’arque les sourcils. Harvard ?

Mufasa ?

— Une rousse ?

Stella croise les bras sur sa poitrine invisible et pince ses lèvres peintes d’un violine criard avant de hocher le menton.

— Je lui demande de revenir demain ? me questionne-t-elle agacée.

Je n’ai aucune envie de perdre mon temps avec Poil de carotte, cependant ma nature curieuse doublée de quelque chose que je ne m’explique pas me pousse à vouloir la voir une seconde fois.

— Non. Je vais la recevoir.

La blonde lève les yeux au ciel, s’écarte ensuite pour laisser entrer la prof de la Divinity. Nom de Dieu ! Le come-back du buisson sur pattes. Ses cheveux pareils au soleil, qui crient à l'anarchie, illuminent instantanément mon bureau ordonné et gris. Comme la veille, nos regards s‘accrochent durant un court instant, jusqu’à ce que Stella ne vienne claquer la porte avec colère, provoquant un sursaut chez la rouquine. Celle-ci serre toujours l’anse de son sac de ses deux mains. Rigide, timide, candide, n’osant amorcer le moindre mouvement.

— Vous êtes la dernière personne que je m’attendais à voir ce matin ! balancé-je tandis que je la détaille ouvertement.

C’est quoi ce bout de gazon qui lui sert de pull ? Vert, en laine, vieillot, trois fois trop grand pour elle. Il lui arrive juste au-dessus du genou, recouvrant un baggy noir retourné au niveau des chevilles, laissant une vue imprenable sur ses baskets rouges montantes. Un vrai cauchemar pour les yeux !

— Bonjour, euh… Votre collègue… l’autre inspecteur m’avait dit de passer …

— JE, suis l’inspecteur chargé de l’affaire ! Mon collègue est seulement stagiaire, tranché-je d’un ton sec, histoire de mettre les choses au clair.

Heurtée par mon attitude peu accueillante, elle déglutit, mal à l’aise, observant ses pieds comme une gosse fragile qui aurait fait une bêtise. À ce moment-là, sans trop savoir pourquoi, c’est à mon tour de me sentir embarrassé. Après tout, elle est venue jusqu’ici… Je ne pense pas qu’elle puisse nous être d’un grand secours, mais soit….

Dans un bruyant soupir, je me laisse tomber sur ma chaise.

— Bon… puisque vous êtes là…

D’un geste de la main, je lui intime de prendre place en face de moi, ce qu’elle fait sans plus tarder. Son sac à dos chute lourdement au sol. Qu’est-ce qu’elle transporte là-dedans ? L’encyclopédie des Lumières ? Un parfum chaud, légèrement épicé me parvient quand elle rejette ses boucles en arrière. Saisissant. Persistant. Agaçant.

— Café ? proposé-je.

Surprise, elle ouvre sa bouche couleur abricot, puis la referme tout en secouant la tête par la négative.

— Non, merci. Je n’en bois jamais.

Pourquoi ne suis-je pas étonné ?

— Je vois… Vous êtes du genre tisane de mémé avec sa larmichette de miel, ajouté-je pendant que j’ouvre les tiroirs afin d'en sortir les dossiers.

— Plutôt lait chaud et cannelle.

La cannelle… c’était ça, son parfum.

Ses yeux noirs brillent d’une lueur de défi. Je la dévisage également, l’affronte, la confronte, la dompte. OK, elle veut jouer, on va jouer !

Je lâche la lourde pile de documents qui atterrit brusquement sur le bureau. Au moment où je relève les manches longues de mon t-shirt sur mes avant-bras, je la vois examiner ma main gauche, là où les lignes d’encre sinueuses qui courent sur ma peau prennent fin entre le pouce et l’index. Coup d'œil vif, significatif. Gênée, elle cesse très vite sa contemplation. Prise en flagrant délit.

— OK… Vous avez entendu quoi sur cette affaire ? la questionné-je calmement.

Elle s'éclaircit la voix avant de parler, croisant ses doigts avec nervosité.

Calme-toi, Bouchon. Tu ne passes pas un examen d’entrée !

— Rien de plus que ce qui se dit aux actualités. On raconte que depuis juillet, cinq femmes ont été assassinées dans des circonstances… pour le moins troublantes. En revanche, je n’ai entendu aucun détail concernant la torture moyenâgeuse comme l’a évoqué votre partenaire et…

— Vous en avez parlé à quelqu’un ? la coupé-je, soudain inquiet qu’elle ait pu divulguer ce type d’information.

— Non. À personne.

J’examine son visage, ses traits.

L’expérience est bien souvent ma meilleure alliée.

Elle ne touche ni sa bouche, ni son nez.

Pas de palpitation oculaire détectée.

Rien à signaler. Elle dit la vérité.

— Écoutez, Monsieur l’inspecteur, on…

— Cops !

Ses lèvres cessent de bouger, formant un « o » hypnotique.

— Euh…Cops…, reprend-elle en insistant longuement sur le s. Si je suis venue, c’était juste pour apporter mon aide. À mon niveau bien sûr…

— À votre niveau…, répété-je en plissant les yeux. Vous pensez peut-être que la police n’est pas assez… cultivée, intellectuelle, instruite ?

— Mon Dieu, non ! Je…

— Ne vous fatiguez pas ! Je sais très bien ce que les gens comme vous pensent des types comme moi ! répliqué-je sur un ton qui se veut offensif. Parfait, ce sont des précisions que vous voulez, alors accrochez-vous, c’est parti !

Je tourne vivement la couverture du premier dossier après avoir fait craquer ma nuque.

— Victime numéro une : Claire Sheldon, vingt-trois ans, étudiante en commerce international, sportive, appréciée de ses amis. Elle a été assassinée à son domicile dans le quartier de Somerville. Attachée, bâillonnée, on lui a administré seize litres d’eau en moins d’une heure, ce qui a entraîné l’éclatement de l’estomac.

L’expression de la rousse se modifie au fur à mesure de mes explications. Sans scrupules, je lui balance la photo du corps comme s’il s’agissait d’une carte à jouer. Je l’observe inspirer profondément pendant qu’elle découvre l’immonde scène imprimée sur papier glacé. Sa voix n’est plus qu’un souffle lorsqu’elle murmure :

— La Cure d’eau…

C’est bien ainsi que nos experts ont désigné cette torture datant du XVème siècle.

— Affirmatif. On continue dans la bonne humeur ? Victime numéro deux : Alysson Matthew, vingt-et-un ans, étudiante en arts visuels, énoncé-je en m’emparant rapidement du second dossier. Elle a été retrouvée dans son atelier, le buste dévoré par un rongeur, précisément au niveau du cœur. J’imagine que vous avez entendu parler de cette charmante technique, Mademoiselle… euh… ?

— Olden, répond-elle en se passant les doigts sur le front, visiblement en proie au malaise. Oui, on appelait ça Le Supplice du rat, je vois ce que c’est.

— Parce que… au besoin, nous avons toute une série d’illustrations très instructives, ajouté-je en lui montrant une ou deux photographies de l’abdomen grignoté de la dépouille.

La jeune femme pose vivement la main sur sa bouche, laquelle se tord en une moue de dégoût. Elle s’exécute, percute, lutte, mais ne détourne le regard à aucun moment. Étonnante, battante et pourtant presque chancelante. Son sang-froid me surprend, néanmoins nous n’en sommes qu’au début… J’ouvre alors la chemise suivante contenant les renseignements sur la troisième victime.

— Abigail Donovan, quarante-sept ans, alias Madame Raventura, elle était cartomancienne sur la fête foraine installée près du parc de Bunker Hill. La mort par noyade. Son corps préalablement abîmé a été repêché dans la Rivière Charles, tout près de la Marina. Les experts ont conclu à l’Orda…

— L’Ordalie de l’eau froide, me coupe mon interlocutrice.

— Bravo, je vous donne un A+, Mademoiselle Olden.

Je dépose le cliché le plus probant sous ses yeux. L’enseignante fronce les sourcils en visualisant l’image, mais ne flanche pas, à mon grand étonnement d’ailleurs. Son comportement me surprend. Les avant-bras posés sur le bureau, je me rapproche tout doucement d’elle. Persuadé qu’elle dira non, je lui chuchote :

— Vous en voulez encore, Professeur ?

Elle se redresse, droite comme un « i » sur sa chaise. L’obstination découle de tout son être. Un seul mot passe alors la barrière de ses lèvres dont la forme et la couleur me narguent depuis son arrivée.

— Oui.

Si jusqu’à présent la situation m’amusait, ce n’est plus le cas. Moi qui voulais la pousser dans ses retranchements, je ne suis plus sûr d’en avoir envie car je sais ce que les autres dossiers renferment. Ce petit bouchon en face de moi est une femme, jeune, innocente, qui m’a l’air aussi fragile que du verre. Alors que je pèse le pour et le contre, elle s’impatiente :

— Allez-y, Inspecteur Cops. Pas la peine de me ménager.

Confus, je lève les yeux vers ma visiteuse.

Peut-être pas si fragile que ça finalement…

Ses prunelles noires sont aussi déterminées que les miennes. Elle n’est pas prête à lâcher prise. Sans cesser de l’observer, j’acquiesce, tourne alors la page de la quatrième chemise afin d’énoncer clairement :

— Rosie Tyler est la victime numéro quatre. Trente-six ans. Mère au foyer. On a découvert son corps dans le sous-sol d’une clinique. Elle a succombé à ses blessures.

— Quelles blessures ?

Du bout des doigts, je frotte mon menton, pensif. En cet instant, ma barbe de trois jours me démange autant que l’envie de bousculer cette nana, cette petite créature aux mèches couleur de feu dont le regard insolent me brûle, me provoque.

Au diable la faiblesse !

Aux chiottes la délicatesse !

J’attrape, puis lui donne en mains propre l’immonde photographie, laquelle retombe très vite sur le bois dès qu’elle en découvre le contenu.

— Oh mon Dieu… Comment est-ce possible ? Ce n’est pas humain, s’offusque-t-elle, secouant la tête en un non frénétique. Qui peut faire ça ?

— Hum… En général, un monsieur peu sympathique à qui on donne le nom de psychopathe.

Les paupières serrées, la mâchoire contractée, elle respire fort. Bien trop fort. Il ne manquerait plus qu’elle fasse un malaise dans mon bureau ?! Au bout de plusieurs secondes, elle semble récupérer un souffle normal, puis elle m’annonce de but en blanc :

— Cette torture s’appelle L’Araignée espagnole.

En voilà une fille surprenante ! Elle connait son sujet. À croire qu’elle tenait le rôle de bourreau dans une autre vie ! Effectivement, Rosie Tyler a eu les seins perforés à l'aide de cet objet barbare que l’on nomme L’Araignée espagnole ou encore Vierge de fer. Un souvenir qui pèse. Une scène infecte, abjecte. Une fois n’est pas coutume, au moment où je suis sur le point de parler, elle me déroute encore :

— Montrez-moi la dernière.

Je me laisse aller sur le dossier de ma chaise, les bras croisés, l'air dubitatif. J’essaye de lire en elle, de décrypter ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, mais seul un masque impénétrable me fait face. On dirait que cette rouquine n’est plus la même dès lors qu’il est question d'Histoire. J’ouvre enfin le dernier fichier, celui qui clôture cette horrible liste. Les gros plans sont tout bonnement insoutenables, j'ai rarement vu pareille souffrance, pareille démence. Lentement, je fais glisser les deux clichés devant elle. La couleur déserte son visage pour ne laisser qu’un pâle voile d’épouvante.

— La Fourchette hérétique, dit-elle tout bas.

— Exact. Margaret Wilcox, trente-deux ans. Employée de banque. On l’a retrouvée debout, attachée et immobilisée contre le mur de sa chambre, l’abdomen et la gorge transpercés par cet… objet étrange.

Sans un mot, elle entoure son corps de ses bras, comme pour se réchauffer d’un froid qui n’existe que dans les cauchemars. Un froid qui vous accapare, qui vous envahit de toutes parts. Elle avale sa salive avec peine avant de reprendre la parole :

— OK… Donc… Vos experts en ont déduit que ces crimes avaient été commis d’après des méthodes de torture du Moyen-Âge. Et… sinon, vous avez quoi d’autre ?

Quoi d’autre ?

Il se fout de ma gueule, le 8 Cousin machin ? Avec tout ce qu’elle vient de voir, d’encaisser, elle ose insinuer que nous n'avons rien !

— Quoi d’autre ? répété-je, agacé. Ces jolies compositions artistiques ne vous suffisent pas ? Vous pensez qu’on se roule les pouces ici ? Vous pensez être meilleure que nous ?

— Non, je… Écoutez, je ne pense pas être meilleure, loin de là, mais si vous pouviez prendre cinq minutes pour m’expliquer ce …

— Non, Mademoiselle Olden ! Depuis juillet, ce malade a exécuté une femme par mois et au moment où nous discutons, il est probablement en train de préparer son prochain coup. Les fêtes de fin d’année approchent, il y aura une famille qui ne passera pas Noël avec leur fille, leur sœur ou leur mère parce que celle-ci sera probablement la cible de ce malade. Alors NON, je n’ai pas cinq PUTAIN de minutes de plus à vous accorder !

— Il a une obsession pour les rousses, n’est-ce pas ? me demande-t-elle comme si elle n’avait rien écouté de mon monologue.

— Oui. Que voulez-vous, personne n’est parfait ! répliqué-je dans un haussement d’épaules, tout en louchant sur sa chevelure. 

Son front se plisse d’amertume. Elle me toise pendant que je tends le bras pour m’emparer de mon paquet de cigarettes.

— Ça oui, je confirme ! ajoute-t-elle sans détours en me dévisageant. Désolée d’avoir abusé de votre temps si précieux.

Elle récupère son sac, se lève et file en direction de la porte. J’allume ma clope. Avachi sur mon siège dans une position on ne peut plus décontractée, je profite qu’elle soit dos à moi pour la détailler de tout mon soûl.

— Joli votre pull, vous avez demandé s’ils en faisaient pour femme, lancé-je avant qu’elle ne sorte de la pièce.

Elle stoppe son envol, les yeux rivés au sol.

Elle hésite à sortir, semble réfléchir,

Elle cherche à se retenir, tente de ne pas fléchir.

Retourne-toi, Bouchon, viens braver l’interdit…

Main sur la poignée, sa tête pivote finalement vers moi. En plein dans ma ligne de mire. Satisfait, je tire sur ma Camel, puis décoche avec impudence une longue et épaisse volute de fumée avant d’esquisser un sourire en coin. La voici qui mord sa lèvre inférieure. Son regard dénote une nouvelle lueur. Ce n’est plus celle du professeur, mais plutôt celle d’un défenseur.

— Pour info, il était à mon grand-père ce pull et je suis fière de le porter, même s’il vous déplaît, affirme-t-elle avant de disparaître en claquant vivement la porte.

Décontenancé

Désorienté.

J’écrase mon mégot dans le cendrier, envahi par une désagréable sensation d'étrangeté.

 

RAPPORT DE POLICE :

Introduction :

Une fille trop jeune, trop intelligente, trop rousse, avec un trop plein de motivation.

Conclusion :

Un petit bouchon qui pour la première fois m’a donné l’impression d’être un gros con.

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