Du feu de Dieu (French Edition)
Chapitre 29
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COPS
25 décembre.
11h23. C’est ce que me renvoie les cadrans du tableau de bord quand je m’engage dans sa rue. Je ne l’ai pas vue depuis deux jours. Les deux jours les plus longs de ma vie. Surtout après notre putain de nuit ! Mercredi, j’avais quelque chose d’important à faire. Quelque chose qui m’a pris la journée entière. J’ai dû remuer ciel et terre. Une vraie galère. Cependant, ça devrait lui plaire. Du moins, je l’espère… Je ne suis pas près de gagner le prix du meilleur espoir masculin dans la catégorie comédie romantique, mais… disons que j’ai fait de mon mieux.
J’ai envoyé des messages à Gary auxquels elle a répondu. Néanmoins, je la sens distante depuis notre dernier coup de fil et je ne comprends pas pourquoi.
N’ayant pas de famille, je suis toujours volontaire pour être de service la nuit du 24 décembre. Cette année, j’aurais préféré rester avec ma rouquine…
Aujourd’hui j’ai un plan où il n’est pas question d’être le perdant.
J’ai l’intention d’expédier ce repas chez mon frère en moins de deux et ensuite, passer la soirée avec elle. De préférence sous la couette.
Je gare la voiture à sa place habituelle, puis m’extirpe de l’habitacle en tirant une fois de plus sur cette satanée cravate noire qui m’étrangle. Comment Reynolds peut-il porter ça à longueur de temps ?! Je remonte l’allée enneigée avec un paquet cadeaux entre mes mains. Alors que mes yeux observent curieusement la guirlande lumineuse du voisin, Gary ouvre la porte. Je m’immobilise.
Nom de Dieu !
— Waouh ! Ce que tu es belle ! m’exclamé-je sans même m’en rendre compte.
Vêtue d’un pantalon noir taille haute à bretelles et d’un pull rouge près du corps, la jeune femme me regarde éberluée. Son visage, dont elle a dégagé le côté gauche à l’aide d’une barrette, met en valeur son cou que je meurs d’envie d’embrasser et plus encore.
Dommage qu’on soit déjà en retard, sinon…
Baissant la tête, elle jette un œil à son pantalon qu’elle lisse du plat de la main.
— Ah oui, tu trouves ?
J’opine du chef et m’approche.
— Par contre… Tu comptes y aller en chaussettes ? ajouté-je en lorgnant ses pieds.
Mon sourire narquois lui coupe le sifflet. Je m’avance lentement et entre dans le hall en la faisant reculer. Je ferme la porte d’un coup de pied, sans prendre la peine de me détourner. La boîte agrémentée d’un joli ruban retient toute l’attention de Gary. Je ne vais pas la laisser mariner trop longtemps…
— C’est pour toi, Bouchon. Ouvre, dis-je en lui désignant la bande de satin blanc qui forme un gros nœud sur le dessus du paquet.
La mine curieuse, la jeune femme ne se fait guère prier. Elle tire doucement sur le ruban. De ses doigts délicats, elle découvre le contenu. Pour mon plus grand bonheur, son visage se pare de mille couleurs. Ses pommettes hautes deviennent aussi rouges que les nouvelles Converse montantes en cuir qui se trouvent au fond du carton. Il était temps de lui acheter une nouvelle paire. Elle n’aura plus qu’à jeter les autres à la poubelle.
— Comment connaissais-tu ma pointure ?
— Tu me prends pour un débutant ? rétorqué-je pendant qu’elle essaye, à même le sol, ses nouvelles baskets qui lui vont à la perfection. Les tiennes étaient légèrement… mortes.
Enjouée, elle se redresse tout en observant fièrement ses pieds. Pareille à une petite fille, elle se jette à mon cou pour me claquer une bise sur la joue en répétant des « merci ». Je n’ai pas le temps de réagir qu’elle file en direction du salon avant de revenir illico avec un paquet bleu à la main. Je mordille ma lèvre inférieure. Mon palpitant bat un peu plus vite. Elle aussi m’a acheté un cadeau ? Pourquoi ? Elle m’a déjà tout offert, tout donné…
— Ce n’est pas grand-chose, mais… Joyeux Noël, Cops ! me souhaite-t-elle en tendant le présent.
Depuis combien de temps n’avais-je pas reçu un cadeau ?
Gêné, je saisis l’objet, déchire alors le papier qui me dévoile un album de hard rock. Pas n'importe lequel. Les plus grands groupes, ensemble, en live sur scène.
— James Hetfield32 en duo avec Axl Rose, tu imagines ? demande-t-elle, taquine, pendant qu’elle enfile son manteau.
Je souris tout en repensant à notre échange dans la voiture ce soir-là, à cette discussion où nous n’étions pas d’accord sur ces chanteurs. Comme toujours, Gary a le chic pour avoir le dernier mot, pour dissiper le froid et révéler le chaud, faire d’une divergence quelque chose de beau. Infiniment touché par ce geste, je détaille la couverture de l’album.
— Tu n’aimes pas ? s’inquiète-t-elle.
— Si, tu as très bien choisi. On écoutera ça en chemin. Merci, Bouchon.
Au moment où je suis sur le point de l’embrasser, elle bondit sur place.
— Mon Dieu, j’ai failli oublier ! s’écrie-t-elle en se ruant dans la cuisine pour en sortir la seconde d’après avec un énorme bouquet de fleurs.
Je n’en crois pas mes yeux.
— C’est quoi ça ?
— Tu ne pensais tout de même pas que j’allais arriver chez ton frère les mains vides. Ce n’est pas très original je te l'accorde, mais j’ai un minimum de savoir-vivre.
Plutôt que de faire un seul commentaire, je préfère souffler exagérément et ouvrir la porte. Côte à côte, nous traversons les quelques mètres qui nous séparent de la voiture.
Dès que je m’installe derrière le volant, m'apprêtant à rouler en direction de Strawberry Hill, la tension monte. À bien y réfléchir, je me rends compte que je n’ai pas vu mon frère depuis plus d’un an. Fébrile, je mets le contact. Parallèlement au moteur qui vibre, le fourmillement douloureux au creux de ma main se répercute dans tout mon corps. Je serre le volant bien trop fort lorsque les doigts réconfortants de ma passagère se posent sur mon bras. Elle a dû sentir mon trouble. Aussitôt, son geste m’apaise. En tournant la tête, je découvre son sourire et l'anxiété se dissipe. Je peux enfin démarrer.
— Ôte-moi d’un doute, Cops. Tu leur as bien précisé que tu venais avec quelqu’un ? me questionne-t-elle, coincée entre le siège et ce bouquet de roses rouges gigantesque.
— Bien sûr. J’ai dit que je serais accompagné.
C’est vrai, je l’ai dit. Durant les deux minutes -montre en main- qu’a duré ma discussion téléphonique avec Luke.
Tendu à l'extrême, je me concentre sur la route.
La lourde neige farde la ville.
Les rues identiques défilent.
Sur ce chemin aussi hostile qu’un long et perfide reptile, je n’ai plus droit d’asile.
Cops, pauvre imbécile ! Si tout était aussi facile…
Qu’on le joue à face ou à pile, ce retour sera stérile…
— Est-ce que… ça va aller ?
La voix de Gary est lourde d’inquiétude. Je n’aurais peut-être pas dû l’emmener…
— Ouais, affirmé-je en tirant sur le col de ma chemise pour desserrer cette putain de cravate. De toute façon, je ne compte pas m’éterniser.
Malgré ma proposition de tout à l’heure, je suis incapable d’écouter de la musique pour le moment. Le silence est donc de rigueur le reste du trajet. L’étang gelé de Hurron Village apparaît sur notre droite. Soudain, la maison de mon frère se découpe dans la brume. Imposante. Élégante. La demeure caractéristique d’un banquier. Je m’engage lentement sur la petite allée de graviers qui sépare la bâtisse du jardin. Les pneus crissent. Malgré mon angoisse, je coupe le moteur. Je me suis promis de faire un effort, seulement là, devant sa porte, je ne suis plus sûr d’en être capable. Pourquoi ai-je accepté cette invitation ? Perdu dans mes pensées, je gonfle mes poumons pour prendre une grande bouffée d’oxygène lorsque Gary me sort de mon mutisme.
— C’est ici ?
— Oui… Bon, allons-y, Bouchon. Plus vite on mangera leur dindon farci, plus vite on sera parti.
Vu la vitesse à laquelle je sors de la Chrysler, elle n’a pas la possibilité de répliquer. Mes bottes s’enfoncent dans ces minuscules cailloux recouverts de neige à chacun de mes pas. J’ouvre la malle afin de récupérer le cadeau et la bouteille de vin quand des cris perçants semblent ricocher dans l’air.
— Oncle Jo ! Oncle Jo ! Oncle Jo !
J’ai tout juste le temps de rabattre le capot qu’une demi-portion de cinq ans aux boucles blondes s'agrippe à ma jambe. Cet accueil inattendu m’arrache un sourire.
— Hey, comment va ma grenouille ? dis-je en m’abaissant pour déposer un baiser sur le front de Judy. Le père Noël a laissé ça chez moi, je crois que c’est pour toi.
Je lui offre le paquet qui contient une peluche de Vil le Coyote. La fillette s’empresse de le prendre au creux de ses bras comme un précieux trésor. Ses iris bleutés sont plus brillants que des saphirs. En entendant sa mère lui ordonner de rentrer car elle n’a pas mis son manteau, Judy s'exécute au pas de course non sans crier : « Elle est belle la dame ! ». Focalisée sur ma nièce, je n’avais pas remarqué que Gary s’était postée juste derrière moi. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Je ne peux que confirmer cette hypothèse quand je pose mes yeux sur ma rousse qui me scrute d’une manière différente. Rassurante. Émouvante. Ces trois secondes de connexion entre nous sont bien trop courtes. Elles sont dissoutes par l’arrivée de mon frère et de son épouse. Une boule se loge dans mon estomac. Luke ne change pas. Même s’il a dépassé la trentaine, il affiche encore ce minois d’angelot qui m’attendrit tout autant qu’il me ruine de l’intérieur. Croiser ce regard identique à celui de ma mère s’apparente toujours à une épreuve.
— Bonjour Jo, me salue Miranda en me donnant une sincère accolade que je lui rends. Je suis si contente de te voir ! Tu…
Elle s’interrompt en considérant la femme qui reste en retrait dans mon dos.
— … nous présentes ton amie…
— Je m’appelle Gary, me devance la concernée en tendant sa main à ma belle-sœur. Tenez, c’est pour vous.
Elle se décharge enfin de cet encombrant bouquet de roses. Les deux femmes font alors un échange de politesses interminable. Toute cette mascarade de bons sentiments me donne envie de vomir. Ce déjeuner va être très long… Luke me dit bonjour à son tour en posant sa paume sur mon épaule. Je l’entends, pourtant je suis incapable de lui répondre. Seul un hochement de tête m’anime. Il se présente ensuite à Gary en la détaillant sous toutes les coutures. Je vois bien qu’il est surpris, ne serait-ce que par la couleur de ses cheveux… S’il s’avise de faire une seule réflexion, je déguerpis sur le champ. Au lieu de ça, le couple nous invite à entrer alors que je n’ai qu’une envie : fuir.
Tout le long du repas, les banalités s'enchaînent. Gary monopolise toute l’attention. La liste des questions est longue. C’est à se demander qui est le flic ici ! Mon frère ose même l’interroger sur les circonstances de notre rencontre, mais il change de sujet lorsque ses yeux rencontrent les miens aussi affutés que des lames. Pourtant, je suis encore le premier à les détourner.
Un peu plus tard, Miranda amène le dessert. La ronde colorée des cupcakes qu’elle dépose au centre de la table me file le tournis. Tout ce sucre est écœurant. Je refuse poliment, préférant observer la frimousse de ma nièce. J’avoue qu’elle est adorable et très bien élevée, nous ne l’avons pas entendue depuis le début du déjeuner. Mes lèvres s’étirent lorsqu’elle croque à pleines dents dans un cupcake à la vanille. Toutefois, celui-ci n’a pas l’air à son goût. Elle grimace aussitôt.
— Maman, je peux avoir du sirop d’érable sur mon biscuit ?
Du sirop d’érable…
Un silence glacial s’abat dans la pièce. Tous les regards convergent vers la fillette. Sous la table, Gary pose une main sur ma cuisse tandis que mon frère baisse la tête. Je serre le poing à m’en faire mal, puis me lève brusquement.
— Je sors. Faut que j’aille m’en griller une !
Rester plus longtemps est au-dessus de mes forces. Je dois respirer l’air frais. Me calmer. Je prends juste le temps de passer mon blouson. Cela m’ennuie de laisser Gary en plan comme ça, mais c’est plus fort que moi. Une fois dehors, je m’allume une cigarette. Malgré le vent frais, j’ai la sensation de me consumer de l’intérieur. Le dos appuyé contre la façade, j’inspire ma dose de nicotine en scrutant les cieux.
— Judy adore le sirop d’érable…
Les paroles de Luke viennent troubler mon petit moment de tranquillité. Je lui lance un coup d'œil indifférent. Embarrassé, les mains dans les poches de son pantalon beige, mon cadet se place à mes côtés dans la même position. Lui aussi lève les yeux, comme s’il espérait trouver quelque chose. Une réponse à une question qu’il se pose. Il devrait savoir depuis tout ce temps que les portes sont closes. Même si aujourd’hui le ciel est aussi blanc qu’il était noir cette nuit-là, une certitude s’impose : la vie n’est pas rose.
— Rien ne change, Luke ! affirmé-je en expirant la fumée qui s’envole et disparaît peu à peu.
— Non, Jo. Je ne suis pas d’accord. Les choses changent, reprend-il un peu plus fort. Aujourd’hui, tu es là. Tu as quelqu’un dans ta vie, et… Bon sang, elle est rousse…
— Laisse Gary en dehors de ça ! Il n’y a aucun rapport…
— Bien sûr que si ! Il y a encore quelque temps, jamais tu n’aurais regardé une rousse, jamais tu n’aurais…
— Cette conversation est terminée, rétorqué-je en écrasant rageusement le mégot sous ma botte.
— Faudrait-il qu’elle ait un jour commencé…, insiste-t-il en cherchant mon regard que je refuse de lui accorder. Je sais que tu as souffert toutes ces années, Jo, mais tu n'es pas le seul ! MOI AUSSI !
Vivement, je lui fais face. Pour la première fois depuis longtemps, je le fixe droit dans les yeux. Ses iris aussi purs qu’une opaline me percutent. Ils me rappellent cette nuit effroyable qui a brisé mon existence.
— Tu crois ça ? dis-je d’un ton menaçant tout en m’approchant de lui de manière à me tenir le plus près possible de son visage. Tu n’as pas vu son sang se répandre. Tu n’as pas entendu ses derniers mots. Tu n’as pas vu ses yeux s’éteindre et PUTAIN DE MERDE, TU N’AS PAS SERRÉ SA MAIN JUSQU’À SON DERNIER SOUFFLE ! TU…
— COPS !
Je tourne la tête en entendant Gary crier mon nom. Sa mine choquée m’est insoutenable. Derrière elle, se tient Miranda dont les joues sont déjà baignées de larmes. Quand je reporte mon attention sur mon frère, je m’aperçois que son regard bleu n’est plus qu’un épais rideau de brume grise. Je n’arrive plus à déglutir. L’air me manque. Venir ici était une mauvaise idée. Je dois partir.
— On s’en va, lancé-je en attrapant un peu trop fort le bras de Gary.
— Jo, attends…, supplie mon frère qui tente de me retenir.
Alors que je nous dirige le plus vite possible vers la voiture, Luke nous rattrape. J’ordonne silencieusement à Gary de prendre place dans la bagnole. Vu mon expression furieuse, cette dernière m'écoute sans sourciller. Luke passe et repasse nerveusement les mains dans ses cheveux.
— J’ai essayé de te parler toutes ces années, Jo. Tu restais sourd. OK, je n'ai pas vécu ce que tu as vécu, cependant j’étais là. Elle est morte avec toi, mais elle est morte à cause de moi.
Mon estomac se soulève. Les mots qu’il vient de prononcer m’achèvent et me crèvent. La bile remonte le long de ma trachée comme une amère coulée de sève. Grimper dans la voiture est la seule manière de me protéger. Je me dépêche et tourne la clé. Le moteur vrombit. Je fais marche arrière pour opérer un demi-tour.
— Cops…, murmure Gary à côté de moi.
Mon cœur bat à cent à l’heure. Je serre le volant si fort que mes jointures blanchissent.
— Cops, ne fait pas ça…
Je l’entends, néanmoins je refuse de l’écouter. Le regard rivé sur le tableau de bord, je lutte, en plein duel avec moi-même. Une vague de tristesse arrive, elle monte petit à petit et bientôt, elle sera là pour m’envahir, m'engloutir tout entier. Une vague opaline. Menaçante. Angoissante. Je pourrais m’en sortir, lutter, affronter, mais je suis un lâche. Je l’ai toujours été. Partir est tellement plus facile. Brutalement, je passe la première et démarre en trombe dans l’allée de graviers. Les pneus dérapent sous l'accélération trop vive.
— Cops !
L’air me manque, je suis essoufflé.
— JONAS !
Pied sur le frein, je pile net. Nos deux corps sont propulsés en avant sous le choc. Je tire le frein à main avec violence et me tourne vers elle.
— QUOI ?!
Ses joues sont ravagées par le chagrin. Gary pleurait et je ne m’en suis même pas rendu compte. Bon sang, ce que je peux être con ! Hésitant, je tends la main, effleure sa joue, puis essuie de mon pouce les larmes qui coulent. À cause de moi.
— C’est ton frère. Ne fais pas ça…
Je respire de manière frénétique. J’ose jeter un œil dans le rétroviseur et distingue Luke au fond de l’allée, les bras ballants, l'air perdu, tel qu’il l’était ce soir-là. Tout à coup, j’ai froid, j’ai chaud, une sensation douloureuse de le perdre une seconde fois. Les fantômes du passé sont là, même si je fais tout ce que je peux pour les ignorer. Je frissonne, les yeux à nouveau rivés sur mon jean noir, secouant la tête, comme enfermé dans mon déni.
— Ne le laisse pas avec cette culpabilité. Et ne garde pas cette douleur pour toi tout seul. Vas-y, Cops, me dit-elle, la voix éraillée. Va le rejoindre.
Les doigts de Gary caressant doucement ma nuque me font reprendre conscience. Je relève la tête. Ses prunelles rougies mais pleines d’espoir me donnent l’étincelle de courage qui me manquait. Sans plus attendre, j’ouvre la portière, me rue hors de la voiture et cours vers mon frère. En quelques enjambées, je me tiens devant lui. Devant ce visage meurtri par la souffrance. Il ne bouge pas, ne parle pas. Seul son souffle erratique qui s’échappe de ses lèvres dans l’air glacé montre à quel point il a mal. Durant trois secondes, nous nous faisons face, enfin…
— C’était à cause de moi, Jo.
Je secoue la tête par la négative, incapable de parler.
— Si… Tout est ma faute. Je ne me le pardonnerai jamais…, suffoque-t-il en fermant les paupières.
Ses dernières paroles me déchirent. Si je pensais que mon âme était brisée… La sienne est probablement écrasée sous le poids de la culpabilité depuis tant d’années. Malgré ma gorge asséchée, je m’entends murmurer :
— Alors, je le ferai pour deux…
Poussé par une force inconnue, je le prends dans mes bras. Au début, ni lui ni moi ne semble comprendre ce qu’il se passe. Ce n’est que lorsque je chuchote : « Ce n’était pas ta faute, Minus » que les vannes lâchent. Je sens Luke se détendre et me serrer de toutes ses forces. Il pleure comme un enfant contre le col de ma chemise, comme un petit garçon à qui on aurait pardonné l’impardonnable. Moi-même, il me semble qu’une perle salée tant retenue roule sur ma joue, mais je n'y prête guère attention. Les yeux fermés, je lui répète cette phrase plusieurs fois car j’ai impression que le poids que je trainais depuis si longtemps pèse un peu moins à chaque mot prononcé. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi. Les secondes paraissent toujours suspendues lors de ces rares instants de paix. Quand j’ouvre les paupières, je découvre Miranda sur le perron dont les larmes ressemblent désormais à des larmes de joie. Je lui renvoie un sourire, puis me racle la gorge pour dire à Luke à voix basse :
— On va peut-être arrêter de chialer comme des lopettes, ta femme nous regarde.
Un petit rire, presque imperceptible, le secoue.
— La tienne aussi, me répond-il alors qu’il se détache doucement.
La mienne ?
Je me retourne pour tomber sur le plus beau des sourires, encadré par une chevelure rousse qui flotte et navigue au gré du vent. Une vague de bonheur succède à la vague de douleur. Encore une fois grâce à cette femme…
La mienne…
***
Nous avons passé une bonne partie de l’après-midi à discuter avec Luke. Même si rattraper vingt-trois ans en quelques heures ne suffiront pas, c’était un début. Gary n’était jamais très loin, se promenant aux côtés de Miranda et Judy dans le jardin, ou occupée à découvrir tous les cadeaux que le père-Noël avait ramené à ma grenouille. Nous sommes partis à la nuit tombée. J’ai dit au revoir à mon frère, lui promettant de le rappeler très bientôt.
À présent dans la voiture, je roule tranquillement vers Somerville. Cependant, Gary est silencieuse. Un peu trop à mon goût. Cela ne lui ressemble pas et je déteste ça. J’ai besoin de savoir ce qui cloche.
— Tout va bien ?
— Oui, bien sûr, me rassure-elle, les yeux rivés sur la route.
Elle a beau le dire à haute voix, je la connais, je sais que quelque chose la tracasse.
— Tu m’en veux parce que j’ai passé trop de temps en compagnie de Luke ? C’est vrai, j’aurais dû…
— Ce n’est pas ça, Cops ! me coupe-t-elle en me regardant enfin. Bien au contraire, ce sont des gens adorables et je suis très heureuse que tu aies renoué avec ton frère. Tu te sens comment ?
— Je me sens plus léger, même s’il faudra du temps…
— Oui, c’est certain, mais au moins… lui, il sait qu’il compte pour toi.
Je reste un moment perplexe, jusqu’à ce que les mots montent au cerveau. Lui… Elle pense qu’elle ne compte pas, que je ne… BORDEL DE MERDE ! Comment peut-elle croire ça ? La colère me submerge, à tel point que je donne un violent coup de volant sans préavis pour m'arrêter sur le bas-côté de la route. Gary pousse un cri et s'agrippe à la poignée alors que les roues dérapent sur la neige molle.
— COPS ! Tu fais quoi ?!
Brusquement, j’écrase la pédale de frein, tire sur le levier, puis coupe le contact. Elle me fixe, bouche bée pendant que j’allume la petite lumière du plafonnier. Je comptais attendre d'être à la maison, toutefois elle m’oblige à changer de tactique.
— Regarde dans la boîte à gants, Gary.
Ses sourcils froncés qui durcissent son joli visage me prient d’y mettre les formes. Je soupire, mais cède malgré moi.
— S’il te plait…
D’un quart de tour, elle actionne le bouton qui ouvre le boîtier, lequel lui expose le cadeau. Elle me lance une œillade suspicieuse. D’un signe du menton je l’invite à se saisir du paquet, ce qu’elle fait sans plus tarder.
— Tu m’as déjà offert un cadeau, Cops.
Je grogne exagérément tout en roulant les yeux.
— Oui, mais celui-là… Il est spécial. Vas-y, ouvre-le.
Nantie d’une lenteur insupportable, elle déballe l’objet sans déchirer le papier, s’appliquant à décoller tous les bouts de scotch avec soin. Je ferme les yeux, mords silencieusement mon poing. Cette fille va me rendre maboul ! Mon cœur cogne déjà tambour battant, il faut qu’elle en rajoute une couche. Elle ne va quand même pas me faire le coup de ces vieilles toupies qui gardent l’emballage pour s’en servir l’année d’après ! Passées ces longues secondes synonymes de calvaire, Gary découvre enfin ce que j’ai cherché dans toute la ville ce mercredi. Son front se plisse, elle pince ses lèvres.
— Euh… Une boule à neige, dit-elle sur un ton neutre.
Ravi, je la regarde en jouant des sourcils, puis l’encourage :
— Vas-y, secoue-la !
Affichant un large sourire, j’attends qu’elle s’exécute, cependant elle m’examine comme si j’étais devenu fou. Elle hésite, puis capitule en agitant la boule dans laquelle virevolte un tas de paillettes rouges autour d’un couple. Enfin, je crois que c’est un couple, ou peut-être est-ce un ours et un petit lutin, impossible de l’affirmer, ils sont si abîmés…
— Tu as remarqué les paillettes ? demandé-je, fier de moi.
— Euuuh… oui. Hum… merci.
Agacé, je râle intérieurement. Elle ne fait pas le lien. Compte tenu de ses capacités à analyser, j’aurais cru que l’évidence parlerait d’elle-même.
— Merde, concentre-toi, Bouchon ! Je l’admets, cette boule est véritablement affreuse de l’extérieur. Un peu… Un peu comme moi, tu vois.
Plus je développe et plus je m’enfonce. Je m’en aperçois à la façon dont ses grands yeux noirs me dévisagent. Je passe une main sur mon front, las de ne pouvoir m’expliquer correctement, de ne pouvoir me dévoiler, tout simplement. Avec rage, je déboutonne le haut de ma chemise pour virer cette saloperie de cravate qui m’étrangle. Je secoue la tête, pivote sur mon siège en cuir.
— L’autre matin, tu m’as dit avoir rêvé de l’impossible, que le vent soufflait, que la neige était rouge, que…, expliqué-je avant de m’interrompre tant je me trouve stupide. Excuse-moi, Bouchon. En général, je suis doué pour les interrogatoires, pas pour les déclarations.
Soudain, une lueur passe dans son regard. Elle agite une fois de plus la boule, observe les paillettes qui retombent en pluie sur ce duo étrange et peu commun enlacé sous un arbre. Elle relève lentement ses iris interrogateurs vers moi. Ils brillent d’une intensité rare. J’inspire à fond avant de poursuivre :
— Cette boule, c’est… ton rêve. Je t’offre l’impossible, Bouchon…
J’ai à peine le temps de voir cette larme se dessiner sur sa pommette.
Je n’ai pas non plus le temps de la voir se lever et quitter la banquette.
J’ai juste le temps de la rattraper lorsque sur moi, elle se jette.
Pour m’enlacer. M’embrasser à en perdre la tête.
Un moment plus tard, une voiture passe. Je sens Gary se raidir.
— Qu’as-tu fait durant ces deux derniers jours ? m’interroge-t-elle après avoir délaissé ma bouche en un bruit de succion peu discret.
Ma mâchoire se contracte, je me renfrogne.
C’est quoi cette question ? Aurait-on échangé nos rôles ?
— Comment ça, ce que j’ai fait ? Mercredi, j’ai consacré ma journée à chercher un cadeau ! Autrement dit ; ça ! précisé-je en désignant ladite boule sur le siège passager. Et hier, je travaillais…
Elle marque une pause. Puis, elle baisse la tête, comme si me regarder était douloureux.
— J’ai cru que tu me fuyais…, avoue-t-elle à voix basse.
— QUOI ?! m’exclamé-je en lui relevant le menton de l’index afin que ses yeux restent rivés aux miens. Tu es sérieuse ?
En guise de réponse, je n’ai droit qu'à un petit haussement d’épaules.
— Bon sang, Gary, je t’ai appelée !
— Oui, tu m’as appelée, mais… Après la nuit que nous avions passée, je ne t’ai pas revu durant deux jours. J’ai cru que tu me rejoindrais étant donné que tu avais gardé ma clé, pourtant…
Je me pince l'arête du nez, réalisant que je fais toujours tout de travers. Doucement, j’attrape sa taille, l’aide à s’installer à califourchon sur mes cuisses. Je la rapproche le plus possible et place mes paumes sur ses hanches. Il faut vraiment que je la rassure, néanmoins je ne sais pas par où commencer. D’autant plus qu’être si proche d’elle me déstabilise.
— Écoute, Bouchon. Je… Je suis désolé si tu as cru que je t’évitais ou d’autres inepties de ce genre. Cela fait des années que je vis seul et jusqu’à présent, il n’y avait que mon boulot qui comptait. Je sais que j’ai pas mal de progrès à faire, mais en aucun cas je n’ai cherché à te fuir.
Embarrassée, elle glisse sa main entre les pans ouverts de ma chemise et caresse l’extrémité des branches tatouées sur mon torse. Perdue dans ses pensées, elle ne se doute pas une seconde de l’effet de ses doigts glacés sur ma peau. À savoir ça, j’aurais viré tous les boutons…
— Pardon, Cops. Nous ne sommes pas officiellement ensemble et je te fais déjà une scène…
— Comment ça « pas ensemble » ??? Ces deux derniers jours, j’étais anxieux à l’idée de revoir Luke. Je voulais t’en parler, mais je ne savais pas de quelle manière m’y prendre. Je suis désolé. À l’avenir, il est fort possible que je te déçoive à nouveau, Bouchon.
Son sourire me réchauffe. Gary prend alors mon visage mal rasé entre ses mains et unit sa bouche à la mienne, nous plongeant tous deux dans un baiser fiévreux. Puis elle recule, me laissant pantelant. Elle semble chercher quelque chose au fond de mes prunelles. Tandis que mes doigts remontent pour caresser son dos, elle se penche et récupère la boule à neige. D’un geste mesuré, elle remue celle-ci. Une fois. Deux fois. Les fines paillettes se déploient. Ses yeux font des va et vient entre mon visage et l’objet comme si je lui déclarais ma flamme à chaque flocon qui virevolte. Elle pose alors son front contre le mien.
— Dis-le, Cops, chuchote-t-elle. S’il te plait…
Les yeux mi-clos, la respiration chaotique, j’entrouvre la bouche et souffle :
— Je t’aime, Gary. Tu pourrais trouver mieux que moi, mais moi… je ne pourrais jamais trouver mieux que toi !
Son regard ardent me fait chavirer. Mes mains cheminent jusqu’à sa nuque pour s’enfouir dans ses boucles folles, rougeoyant sous la douce lumière du plafonnier. Je la contemple dans la pénombre. Sa silhouette se découpe telle une sculpture, un véritable chef d'œuvre du clair-obscur. Je l’aime. Plus que tout. Et je suis sûr d’une chose : Je n’ai jamais été à ma place dans ce monde, car le monde attendait de me placer à ses côtés.
RAPPORT DE POLICE :
Luke avait raison ; les choses changent.
Toutes les portes ne restent pas closes.
Gary m’a ouvert la porte de son cœur.
Je ne veux plus jamais la refermer.
Voilà pourquoi je ne lui rendrai jamais sa clé.
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