Du feu de Dieu (French Edition)
Prologue
Le fer se rouille, faute de s’en servir. L’eau
stagnante perd de sa pureté et se glace par le froid.
De même, l’inaction sape la vigueur de l’esprit1.
Il est temps d’agir.
Par le fer et par l’eau, de sévir.
D’œuvrer pour occire.
Son corps-support, étendu sous mes yeux captivés, tremble inlassablement. Elle est nue, faible, sans défense. Cette image m’envoute et me dégoute à la fois. Les poignets fermement attachés au-dessus de sa tête par une corde qui déjà tire, étire, déchire sa peau diaphane, la diablesse tente encore de se débattre. Tenace. Coriace. Irrémédiable disgrâce. Telle une odalisque alanguie qui charme autant qu’elle désarme, les jambes raides retenues par cette solide lanière de cuir, elle attend son châtiment. Ses longs cheveux semblables aux flammes brulantes des Enfers me font de l’œil. Peine perdue, traitresse… Jamais tu ne pourras atteindre le Maître.
Le grand jour a sonné. Cette œuvre sera la première d’une longue lignée, la plus célèbre de tous les temps, gravée à jamais dans les esprits, même les plus étriqués de notre pauvre société. Une société de décadence, de déchéance. Une société où les femmes, symbole de beauté, de vertu, sont devenues une fois encore, ces démons à l’immonde chevelure, aux vices impurs, aux ambitions obscures. Elles sont partout, peuplant les villes, nos rues et nos ruelles. Aussi dangereuses que belles, leur coiffe flamboyante vous appelle, vous interpelle, vous ensorcelle. Le désir cruel laisse place au plaisir charnel.
Divertissant, mais dégradant.
Séduisant, mais écœurant.
Attirant, mais puant.
Je suis celui qui ouvrira une brèche dans ce néant.
Celui qui donnera un futur neuf au présent
J’ai été choisi et je les ai choisies.
Elles…
Les filles du démon.
Douze damoiselles.
Douze âmes en perdition.
Douze chefs-d’œuvre éternels.
Qui changeront définitivement notre perception.
La première à ouvrir le bal se nomme Claire Sheldon. Une adepte d’un autre fléau auquel on ose donner le nom de discipline ; le running. Une étrange pratique libre qui s’inscrit dans le culte de la performance. Ridicule ! Je l’ai observée, détaillée, j’ai analysé la moindre parcelle de son être durant ses trajets quotidiens ; sa peau translucide, ses mèches fauves tressées négligemment, ses prunelles bleues aussi perçantes qu’une roche de lapis-lazulis, sa petite poitrine insolente bougeant au rythme de ses foulées. Insoutenable appel au vice et au péché.
Chaque jour, elle courait.
Chaque jour, elle s’exhibait.
Chaque jour, elle m’attirait.
Chaque jour, elle me répugnait.
Quinze minutes, elle buvait.
En arrière, l’eau était ingurgitée.
Quinze minutes, nuque rejetée.
En arrière, le liquide coulait.
Quinze minutes, avec régularité.
En arrière, la boisson était avalée.
Le spectacle de cette silhouette longiligne qui s’immobilisait, se courbait pour s’hydrater… L’eau, dont les dernières gouttes se déversaient sur cet impertinent débardeur en voile, dévoilant ses courbes délicates. Sa natte rougeâtre virevoltant au soleil couchant. Vil et avilissant. Il était de mon devoir de le transformer en véritable tableau Renaissant.
La démone veut boire, nous allons étancher sa soif…
Attachée sur son lit à barreaux, prisonnière, corps-matière, elle est à ma merci. Magnifique perspective. La bouche entravée d’un épais morceau d’étoffe, la rousse ne peut parler, hurler ou encore supplier. Seuls ses yeux azuréens larmoyants me fixent, me dévorent. Ils implorent… Tandis que je tourne autour d’elle, la surplombant, la détaillant comme l’Artiste que je suis, visualisant chaque courbe, chaque creux, chaque plein, chaque vide, je m’empare de mes outils. Sous ses gémissements étouffés, je m’approche pour poser la première base de ma composition ; une pince d’acier sur ses narines, obstruant ainsi tout passage d’oxygène. Sans perdre de temps, j’ôte le tissu et le remplace par la broche de fer que l’on nomme aussi Bostezo, celle-là même qui permettra de garder sa bouche béante. Au moment où j’enfonce l’entonnoir dans sa gorge délicate, seul un cri risible passe la barrière de ses lèvres. Je la bloque, je me moque, je provoque, elle suffoque. Ce n’est rien comparé à ce qui t’attend, beauté satanique, ta punition sera ta rédemption.
Tuyau enfoncé au plus profond du gosier, pression enclenchée, l’eau s’écoule dans sa trachée. À grandes goulées, le flot est absorbé. Les soubresauts l’envahissent. La peur modèle ses traits. Les couleurs changent, se mélangent. Son regard bleu exorbité se peint peu à peu en de subtiles nuances rouge sang. Les minutes défilent et le travail dure, perdure. Les temps de pose me servent à vérifier la taille, la profondeur, les volumes. Besoin de toucher, d’expérimenter le bas, le haut, de ne faire qu’un avec le corps-matériaux. La mégère en profite pour reprendre son souffle, rejeter le surplus, elle se bat, combat. Encore… L’eau émane de tous ses pores. À tel point que je ne saurais dire si ce sont les larmes qui perlent de ses prunelles devenues bicolores.
Nul besoin de lutter. Bois mon ange ! Je suis là pour te libérer…
Et les litres sont de nouveau vidés. Ils structurent, fissurent, texturent son corps-sculpture. Divine torture. La harpie s’étouffe, l’air lui manque, son buste se tend et se transforme. Inconscience. Asphyxie. Mort lente. Agonie. Mon œuvre est aboutie.
Soulignée, façonnée, à bout de force son corps-écorce est délivré. Le fer et l’eau ont joué leur rôle avec dextérité. Je l’ai éradiquée, effacée, graciée. J’y suis arrivé. Au diable ces sorcières rouges dépravées. Pour la suite, je suis prêt. Tous mes outils sont méticuleusement rangés, la lumière tamisée, l’ouvrage est exposé. Il ne me reste plus qu’à signer. Muni d’un large bout de charbon brûlé, je trace sur le mur opposé :
Ferrum, quia carentia usus. Stagnantis aqua
perdidit suum puritatem et glaciem per el frigore.
Similiter etiam, otiosi animi.2
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