Du feu de Dieu (French Edition)

Marie Bona · Chapitre 18 sur 37

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Du feu de Dieu (French Edition)

Chapitre 16

 

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GARY

 

Lundi. 18h45. Voilà près d’une demi-heure que je brave le froid en poussant mon vélo. Deux gros sacs pendent de chaque côté du guidon. Il faut toujours que le destin s’acharne… Le jour où je me décide à faire des courses, je crève une roue sur la 22 ème. J’ai failli me rompre le cou, sans parler des pots de yaourts qui au moment de l’impact, ont été éjectés sur la voie publique. Heureusement, je suis presque arrivée chez moi ! À bout de souffle, je bifurque enfin dans ma rue lorsque mon téléphone sonne. Avec précaution, j’extirpe celui-ci de la poche arrière de mon jeans et visualise l’écran. Mon cœur fait boum.

Cops.

Neuf jours exactement que je suis sans nouvelles de lui. Depuis ce samedi où il s’est permis d’entrer chez moi. J’ai cru mourir de peur ce soir-là… Je lui en voulais tellement !

Puis, d’un seul regard, il a balayé ma colère.

En quelques mots, il a effacé mes repères.

Dire que j’ai attendu toute la semaine un message ou un appel de sa part et aujourd’hui, j’hésite à répondre. Mon palpitant bat à cent à l’heure, mes joues sont soudain cramoisies, mais cela doit sûrement s’expliquer par les kilomètres que j’ai parcourus. J’avale avec peine le peu de salive qu’il me reste et dans un ultime élan de courage, je clique sur la touche.

— Allooo !

— Salut, Gary. C’est Cops.

— Bonjour, hoqueté-je avant de pousser un cri étouffé, rattrapant de justesse l’un des sacs qui glisse du côté gauche.

— Gary ? Tout va bien ? demande-t-il, inquiet.

Je cale le portable entre mon oreille et mon épaule, de manière à replacer le pneu avant face à la route, puis je reprends l’appareil dans une main, serrant fermement le guidon de l’autre.

— Oui, je… j’ai crevé la roue de mon vélo. Du coup, je rentre à pied. Je suis presque arrivée !

— Je vois… Je t’appelle parce que j’ai rencontré la meilleure amie de Margaret Wilcox, ce matin. Ce que j’ai appris est juste… hallucinant ! Tu avais raison concernant les insomnies.

Un court silence s’installe. Court car il n’attend pas bien longtemps pour poursuivre :

— Tu es toujours là ?

— Oui, je suis là, confirmé-je, la boule au ventre.

Ma déception doit s’entendre à cent lieues à la ronde. Moi qui pensais qu’il appelait pour prendre de mes nouvelles après une semaine de silence radio, j’avais tout faux. Qu’est-ce que tu espérais, ma pauvre fille ?! Autant sauver les apparences…

— Je t’écoute, Cops.

— Ce serait trop long à t’expliquer par téléphone, tu as la possibilité de venir maintenant ? Ou bien, je peux passer puisque ton vélo…

— Non, ça ira ! Je vais prendre le bus ou un taxi, je serai là dans une demi-heure.

Ma réponse est assez radicale, elle est en parfaite adéquation avec ce que je ressens actuellement, c’est-à-dire une brève, mais profonde pointe d’amertume. Je déteste me sentir ainsi. Avoir la sensation de ne rien gérer, rien contrôler, que tout dérape et m’échappe, comme les sacs sur ce satané guidon. Après un bruyant soupir, Cops clôt la conversation sur un ton aussi cassant que du verre brisé :

— C’est toi qui vois. À tout à l’heure.

À présent, je me sens encore plus mal à l’aise. La pointe d’amertume semble s’être enfoncée davantage. Pourquoi se montre-t-il si froid ? Aurais-je dû le laisser venir chez moi ? Non. S’il est question de l’enquête, je peux me rendre directement au BPD.

Une fois à la maison, je me rue sur le robinet, avale d’une traite deux grands verres d’eau. Je range vite mes courses, regarde sans attendre les différentes lignes de bus desservant Sudbury Street. Par chance, il y en a un qui passe dans une dizaine de minutes et l’abribus est au bout de la rue. Tout juste le temps de me rafraichir un peu dans la salle de bains afin de paraître présentable. Entre ma journée de cours non-stop, suivi de ce triste incident qui m’a couté mes yaourts, il faut vraiment que je sois déraisonnable pour repartir à cette heure-ci de l’autre côté de la ville. Soit ! Sac sur l’épaule, je récupère un cookie au caramel au fond du placard que j’avale en trois secondes avant de sortir. Sous les derniers rayons du soleil, je file en direction de l’arrêt d’autocar, accompagnée par le mythique Axl

Rose20, dont la voix chatouille mes oreilles.

Le trajet me paraît interminable. Sympathy for the Devil se termine lorsque je descends du véhicule. Celui-ci s’arrête juste devant le bâtiment dont la façade arbore fièrement le drapeau américain qui virevolte au-dessus de l’entrée, laquelle affiche en lettres lumineuses : BOSTON POLICE DEPARTMENT. J’ôte alors mes écouteurs, clique sur mon portable qui indique 19h33. Il fait déjà nuit quand je traverse le passage piétons. Sans hésitation, je passe la lourde porte grise de l’édifice et monte les quelques marches qui mènent au grand hall. L’accueil est habituellement plein à craquer, mais à cette heure tardive, c’est bien plus calme. Le public se compte sur le bout des doigts tandis que les différents agents se relayent d’un bureau à l’autre derrière le comptoir principal, tenu par la même femme antipathique. Je m’avance d’un pas décidé, mes baskets crissant sur le sol en vinyle gris, lorsque j’entends quelqu’un m’interpeller :

— Mademoiselle Olden ?!

Je me retourne et tombe nez à nez avec un jeune homme blond dans un costume beige taillé sur mesure. Reynolds. Ses yeux bleus écarquillés me prouvent qu’il est extrêmement surpris de me voir ici.

— Agent Reynolds, le salué-je poliment

Ce dernier m’offre une poignée de main suivie d’un large sourire.

— Ravi de vous revoir, Professeur. Que faites-vous ici ?

— L’inspecteur Cops m’a demandé de passer.

Vu son expression de plus en plus étonnée, il est évident que le jeune stagiaire n’était pas du tout au courant de ma venue.

— Inutile de vous annoncer à l’accueil. Venez, je vais vous y conduire, me propose-il avec courtoisie.

Esquissant un sourire timide, je lui emboite le pas en direction de l’escalier qui mène au bureau. Bureau dans lequel m’attend celui dont j’appréhende de croiser le regard. Il me semble percevoir quelques bribes de mots que souffle mon guide, au demeurant ravi de faire la conversation, mais je ne l’écoute pas. Plus je grimpe les marches, plus mon cœur bat à un rythme effréné. Tout ça pourquoi ? Pour un flic buté et mal élevé qui m’a très certainement balayée de son esprit durant ces neuf derniers jours. Je ne suis qu’une idiote ! Alors, j’inspire un grand coup, me préparant mentalement à faire ce pourquoi on m’a consultée. Au premier étage, nous nous engageons dans le couloir de droite, après quoi Reynolds me devance. Il frappe deux coups contre le battant sur notre gauche et pénètre sans attendre dans l’antre de Cops qui beugle aussitôt :

— PUTAIN, QUI T’A PERMIS D’ENTRER ?

Celle-là, c’est la meilleure ! Qui s’est introduit chez moi sans autorisation, déjà ?

Bras croisés, sourcil relevé, j’entre à mon tour. En me voyant, l’inspecteur s’immobilise. Ses iris ambrés rencontrent les miens, et je mentirais si je disais que ce regard, celui-là même qui me désarme, ne m’a pas manqué. Le silence s’empare de la pièce. Pas longtemps. Juste trois petites secondes que j’aimerais pourtant étirer à l’infini. Après un raclement de gorge, Reynolds se justifie :

— Euh… J’ai rencontré Mademoiselle Olden dans le hall, je ne savais pas qu’elle devait venir te voir.

Debout derrière son bureau, Cops grogne en levant les yeux au ciel. En ce qui me concerne, je n’ai pas bougé de place. J’observe les deux hommes qui s’opposent, et ce, dans tous les sens du terme. Bien que ce soir, le grand brun porte une chemise blanche classique dont les deux boutons du haut sont dégrafés, sur un jean noir. Il dévisage son collègue :

— Je voulais avoir son avis sur ce qu’on a appris ce matin, P’tite tête ! Y a une loi qui l’interdit ?

— Non, mais tu aurais pu me le dire. D’ailleurs, si je peux me permettre, c’est tout à fait déplacé de faire venir Mademoiselle Olden jusqu’ici après sa journée de travail, qui plus est seule à une heure pareille…

— Piapiapia… T’as fini ? Oui, il est tard. Alors, laisse-nous entre adultes et rentre chez ta maman, Blondin !

— En fait, j’allais descendre manger un morceau à la cafétéria, réplique Reynolds avant de me prendre à partie. Vous vous joignez à moi, Professeur ? Je vous invite.

— QUOI ?! s’exclame Cops qui, à en juger par sa mine effarée, semble être victime d’hallucinations.

Pour ma part, je reste là, bouche bée, ne sachant que répondre :

— Je… euh…c’est gentil, mais…

— Oh, certes ce n’est pas de la grande cuisine, reprend le jeune homme. Toutefois, ce sera plus sympathique de discuter autour d’un verre et d’un plat chaud.

— Elle n’est pas venue jusqu’ici pour faire une mauvaise expérience culinaire, Reynolds ! Elle est là uniquement pour l’enquête ! rétorque son supérieur d’un ton agacé.

Ses mots me font mal. Bien plus que je ne le voudrais. Comme je le supposais, je ne suis ici que pour mes connaissances, mais l’entendre de sa bouche… Le coup est dur à encaisser. Malgré tout, je me dois de rester professionnelle. Je me redresse, jette un œil à cet homme provocateur qui me fixe sans dire un mot. Alors que ses lèvres se pincent en signe d’avertissement, mon sourcil arqué le met au défi avec insolence. Il veut jouer l’indifférence, qu’il en assume les conséquences :

— J’accepte votre invitation, Agent Reynolds.

Celui-ci me renvoie un sourire radieux. Quant à Cops, je le surprends à mordre rageusement sa lèvre inférieure tout en serrant les poings. Il paraît lutter avec lui-même puis, au moment où nous sommes sur le point de sortir, il attrape son blouson et peste :

— Je viens avec vous !

Le fait qu’il se décide à nous accompagner, me rassure. J’ai accepté l’invitation, cependant je me voyais mal manger en tête à tête avec le sergent novice, aussi charmant soit-il. Mon geste n’avait pour but que de narguer Cops et juger sa réaction. Vu la façon dont il marche à mes côtés, le visage fermé, l’idée n’a pas l’air de beaucoup lui plaire. J’ai l’impression d’avoir remporté une petite bataille, toutefois ma joie retombe en un rien de temps. En effet, je remarque quelque chose d’étrange. Durant le trajet jusqu’au rez-de-chaussée, nous croisons plusieurs personnes dont des femmes qui, pour la plupart, saluent Reynolds ou lui sourient. A contrario, leur attitude change du tout au tout dès que leur regard se pose sur l’inspecteur. Elles le toisent d’un œil aussi affuté que la lame d’un couteau chauffée à blanc. Et le cas de figure se répète dans la cafétéria lorsqu’une jolie brune en uniforme passe près de nous. Si elle avait eu une mitraillette à la place des yeux, Cops aurait été sa cible première. La cible en question n’en mène pas large. Même s’il reste silencieux, je peux sentir son malaise à des kilomètres, presque autant que l’odeur de friture qui tapisse les lieux et envahit mes narines. Nous approchons le long du passe-plat.

— Vous avez l’air d’être très apprécié ici, Agent Reynolds, déclaré-je en prenant un plateau à sa suite. Ce n’est pas le cas de tout le monde on dirait.

Je lance un œil entendu à Cops qui laisse bruyamment retomber ses couverts sur son plateau sans m’accorder plus d’attention. Le stagiaire lui, me sourit après avoir choisi une salade verte ainsi qu’une eau pétillante.

— Eh bien, mon père m’a toujours dit de respecter les femmes et aussi… de ne pas faire de promesse que nous ne sommes pas en mesure de tenir, me confie-t-il dans un rictus complice en avisant Cops qui dépose violemment une bouteille de pepsi près de son verre.

— Oh, rassure-toi, Blondin, elles n’ont pas eu que des souffrances ! Et pour ce qui est des promesses, mêle-toi de tes fesses si tu ne veux pas que je te fasse bouffer ta cravate !

Reynolds pousse un soupir empli de lassitude, puis opte pour le poisson en plat principal. Il n’y a pas grand choix au menu, aussi je me décide rapidement :

— Je vais prendre le steak-purée s’il vous plaît, énoncé-je en levant la tête vers la cuisinière.

Je découvre une femme corpulente dont les bras démesurés doivent à eux seuls faire l’équivalent de mes deux cuisses. Son regard courroucé ne me dit rien qui vaille. Derrière son comptoir, elle nous observe tour à tour, Cops et moi. Sa fine bouche est déformée par la contrariété. Elle me sert, me tend l’assiette que je saisis pendant que Cops demande la même chose. Sans se défaire de son air sévère, la dame saucissonnée dans son tablier blanc qui ne l’est plus vraiment, commence à remplir l’assiette de purée. Sa cuillère frappe fort contre la faïence blanche, au fur et à mesure qu’elle jette la bouillie avec indélicatesse, éclaboussant par la même occasion tout ce qui se trouve autour. Mes yeux s’élargissent face à la scène.

— Ça ira, Doris. Merci, tente Cops auprès de la cantinière qui ne l’entend pas de cette oreille.

Comme si de rien n’était, elle continue de remplir l’assiette qui va bientôt déborder. Je remarque que Cops tente de cacher sa gêne le plus discrètement possible. À la suite d’un ultime coup de cuillère qui a le don de me faire sursauter, la cuisinière fait glisser le contenu brûlant devant mon voisin. En prenant garde de ne rien renverser, il s’en empare du bout des doigts. La tâche s’avère difficile. La femme se penche alors vers moi pour me confier d’une voix âpre :

— Un conseil, ma p’tite : restez loin de ce sale type !

Elle parachève sa tirade en rabattant brusquement son torchon sale sur l’épaule. Cops émet un grognement alors que Reynolds pouffe de rire. Personnellement, la situation ne m’amuse pas. Non seulement le repas risque d’être infâme, mais celui qui fait battre mon cœur a l’air d’avoir brisé celui de toute la gent féminine de la brigade. Cops a des défauts et pas des moindres, néanmoins j’étais loin de me douter qu’il avait un tableau de chasse long comme le bras ! Aucune envie de prendre un dessert, même si le sucre serait un bon moyen d’adoucir la pointe d’amertume qui a probablement élu domicile, pour le restant de la soirée. Arrivés à la caisse, les deux hommes sortent leur portefeuille simultanément. Reynolds se tourne vers Cops :

— Laisse, je paye pour nous trois.

L’inspecteur attrape son plateau, me contourne afin de s’approcher du jeune homme.

— Tu ne paies rien pour attendre ! Ça, je te le promets, Tocard !

Je suis soufflée par son attitude. Tel que disait Grand-mère : j’en reste comme deux ronds de flan ! Cops se dirige vers une table libre. Il n’a pas à chercher bien longtemps car la plupart des coins de la salle sont vides. Par correction, j’attends Reynolds qui règle la note, il ne mérite nullement d’être traité de la sorte. Ensemble, nous rejoignons Monsieur le rabat-joie, déjà installé en train de siroter sa boisson. Tout en prenant place en face de lui, je m’exclame :

— Je vous remercie pour le repas, Agent Reynolds.

— Je vous en prie. Appelez-moi, Alan, me dit le stagiaire qui s’assied à côté de son supérieur.

— Seulement si vous m’appelez Garance.

Tout à coup, la fourchette de Cops claque sur le bord de son assiette.

— Seigneur, vos bonnes manières vont me faire gerber ! lâche-t-il, l’air fatigué. Vu ce qu’on va bouffer, c’est une certitude, mais vous pourriez au moins attendre la fin du repas !

— On échangeait juste nos prénoms, souligné-je en haussant les épaules. Je ne connais pas le vôtre d’ailleurs, INSPECTEUR COPS !

J’appuie bien sur les deux derniers mots. Le retour au vouvoiement paraît l’agacer prodigieusement. Tête légèrement inclinée, il me fixe sans sourciller :

— Vous ne me l’avez jamais demandé, MADEMOISELLE OLDEN !

Ce qu’il peut m’énerver !

Je retire mon blouson que je laisse pendre sur le dossier de ma chaise sous ses mirettes qui analysent chacun de mes gestes. Il détaille alors ma chemise rayée noire et jaune d’une drôle de manière. En baissant les yeux sur son assiette, je constate d’un timbre ironique :

— En tous cas, vous semblez aimer la purée.

Cops se détourne, comme s’il essayait de se maîtriser, comme s’il mettait tout en œuvre pour ne pas craquer. Il frotte sa barbe de trois jours qui ombre délicieusement sa mâchoire taillée à la serpe, avale une gorgée de son pepsi qui a l’air de passer difficilement dans sa trachée, puis il change de sujet de but en blanc :

— J’ai fait connaissance avec la meilleure amie de Margaret Wilcox, ce matin. Pendant ce temps-là, Reynolds s’est rendu à la banque dans laquelle elle travaillait.

— Nous y étions déjà allés, me précise son second. Mais, je n’avais vu que le patron. Là, j’ai pu converser avec quelques collègues à elle qui ont tous eu le même discours. Cette fille était assidue, volontaire, agréable avec les clients… Rien à redire sur le plan professionnel.

— C’est là que ça devient intéressant, reprend Cops. Parallèlement, il s’avère que la jeune femme se rendait dans des lieux… peu fréquentables le week-end ou certains soirs de semaine.

— Nuance ! Sa meilleure amie t’a dit qu’elle « supposait », elle n’en a aucune preuve, conteste le jeune sergent qui termine sa salade.

Son voisin ferme les paupières une seconde, las de l’entendre.

— Crois-moi, Blondin, ça n’a pas été facile de tirer les vers du nez de cette grande asperge d’un mètre quatre-vingts, mais elle dit la vérité. Ma main à couper. Elle a affirmé que Margaret Wilcox avait des insomnies depuis deux ans qui lui pourrissaient la vie. Personne n’était au courant à part sa copine. Elle aurait d’abord pris des sédatifs classiques jusqu’à ingurgiter des barbituriques à haute dose.

Je cesse de manger -d’autant plus que la purée ne passe pas- et écoute attentivement ces nouvelles informations lorsque Reynolds l’interrompt une fois encore :

— Sincèrement, Cops, tu ne crois pas qu’elle aurait eu des effets secondaires avec tous ces médicaments ? Des vertiges, ou des somnolences que ses collègues auraient remarquées…

— Ce n’est pas automatique, décrété-je timide.

Les deux hommes se focalisent instantanément sur moi. Je me recroqueville légèrement sous le poids de leur regard.

— Chaque corps réagit différemment. Ma grand-mère a fait de la chimiothérapie pendant plusieurs mois, elle n’a eu aucun effet secondaire. Certes, elle ne faisait partie que des cinq pour cent de la population à y être hermétique, mais… oui, c’est possible.

Cops se tourne vers son coéquipier en jouant des sourcils d’un air qui pourrait se traduire par : « Dans ta face ! ». Plus confiant que jamais, il poursuit son discours :

— Lorsqu’on devient dépendant, on fait ce qu’on appelle une accoutumance et à ce stade, les médocs ne sont plus efficaces. Du coup, Mademoiselle Wilcox a cherché une autre alternative, adjoint-il en attaquant le steak qui visiblement n’est pas à son goût.

Pendus à ses lèvres, nous attendons qu’il termine, qu’il expose son point de vue. Il pousse finalement son assiette avec aversion et prononce juste deux mots :

— La drogue.

Reynolds grimace.

— Dois-je te rappeler qu’on n’a retrouvé aucune substance illicite dans le corps de cette pauvre fille lors de l’autopsie ?

— Justement ! Cet après-midi j’ai effectué quelques recherches sur le GHB.

— La drogue du violeur ? m’offusqué-je.

— C’est le nom qu’on lui donne communément, reprend Cops. À haute dose, elle est considérée comme un somnifère très puissant. On sait aussi que douze heures après son absorption, le GHB n’est plus détectable dans l’organisme. Selon le rapport, Wilcox était morte depuis environ trois jours lorsqu’on a retrouvé son corps. Par conséquent, impossible pour le légiste de dépister des traces de cette drogue. Encore une belle aubaine pour le tueur.

Je réfléchis à tout ce que je viens d’entendre, néanmoins, une seule chose retient mon attention.

— Vous dites l’avoir trouvée trois jours après son décès… C’était quel jour du mois ? demandé-je, avide de connaître la réponse.

— Le 15 novembre, déclare l’inspecteur sans détour.

— Cela voudrait dire qu’il l’a tuée le 12 ?

— Impossible de l’affirmer. Les trois jours sont approximatifs. Les méthodes actuelles ne permettent pas de préciser l’heure exacte du décès après trente-six heures. Est-ce si important ? m’interroge-t-il, soudain intéressé.

— Je ne sais pas trop… peut-être.

Je baisse la tête afin de me concentrer, mais le bruit ambiant ne m’aide guère.

— Ce n’est pas facile de se procurer régulièrement du GHB, enchaîne Cops. À part si l’on trouve un dealer avec qui faire affaire. Et c’est précisément lors de ces virées secrètes que la victime devait se fournir.

La gorge sèche, je trempe mes lèvres dans mon jus de fruits, spectatrice des deux agents.

— Donc, si on suit ta piste, ça veut dire qu’on va devoir aller prospecter dans tous les coins dangereux, les bars miteux et les boîtes de nuit de Boston ? ironise Reynolds en s’adressant à son voisin de table.

— Beh… Tu n’auras qu’à commencer par le quartier où elle vivait. Ça occupera tes week-ends ! lui rétorque le grand brun.

— Mes week-ends sont déjà bien remplis, je te remercie de t’en soucier.

Cops éclate de rire. Comme s’il était sur le point de me faire une confidence des plus croustillantes, il se penche vers moi et me révèle à voix basse :

— Il s’imagine jouer dans « La croisière s’amuse ».

L’étonnement se lit probablement sur mes traits. Reynolds secoue la tête, se voyant contraint de m’expliquer :

— J’ai un bateau, plus exactement une vedette. J’aime la navigation. Il y en a bien qui aime le hard-rock, je n’en fais pas tout un plat !

Je fronce les sourcils.

— Comment le savez-vous ? demandé-je, abasourdie.

— Pardon ?

— Que j’aime le hard-rock, comment le savez-vous ?

Le jeune homme me regarde, ses yeux bleus traduisant l’incompréhension.

— Euh… Je n’en savais rien, je parlais de Cops, indique-t-il en se tournant vers son supérieur, lequel me fixe à la fois surpris et admiratif.

Son regard me captive, alors avant de partir à la dérive, je préfère prendre une autre alternative : celle de l’esquive. Je joue l’offensive et quitte mes deux convives de façon plutôt expéditive.

— Il faut que j’aille aux toilettes.

Je me lève, me dirige droit vers les sanitaires qui ne sont pas très loin. Toutes les femmes cherchent et repèrent obligatoirement l’icône des W.C. dès lors qu’elles entrent dans un espace public. Je n’ai pas échappé à la règle en passant les portes de cette cafétéria.

Je referme derrière moi, prends une grande inspiration. Contrairement à ce que j’imaginais, l’endroit est plutôt propre. Je m’avance lentement face au miroir qui occupe une large partie du mur. Sous cette lumière criarde, mes boucles paraissent presque rouge grenat. Contraste saisissant avec les carreaux de faïence blanc immaculé qui recouvrent la quasi-totalité de l’espace. J’actionne l’un des lave-mains lorsque la porte principale s’ouvre à la volée, cognant brutalement contre la cloison. D’un bond, je me retourne, la main sur le cœur. Cops. C’est une manie d’entrer là où on ne l’attend pas !

— Ce sont les toilettes des dames ! m’écrié-je en rabattant vivement une mèche de mes cheveux vers l’arrière.

— Tu crois que c’est la première fois que j’y entre ?!

Consternée, je l’observe vérifier toutes les cabines afin de s’assurer qu’elles sont vides, dans des mouvements secs et mécaniques.

— Je n’en doute pas, vu ton succès auprès du sexe opposé ! m’indigné-je en croisant les bras.

Dos à moi, Cops se raidit. Furieux, il pivote et me rejoint en trois enjambées. Par réflexe, je recule, pressant au maximum mes fesses contre le meuble-vasque, mes doigts agrippant le rebord derrière. Nos corps se frôlent, mais se contrôlent. Vifs, mais craintifs. Fébriles, mais immobiles. Il suffirait juste que j’inspire pour que nos bustes se touchent, pourtant mon souffle semble bloqué dans les moindres recoins de ma poitrine. L’air se fait rare. Au plus près de moi, mon assaillant me surplombe de toute sa hauteur, de toute sa force. L’intensité de ses iris me cloue sur place. Il me détaille en silence : mon visage, mes yeux, mes cheveux… Ce n’est pas la première fois qu’il agit ainsi. Durant ces secondes clandestines, j’ai l’impression qu’il essaye d’en mémoriser chaque courbe, chaque détail, chaque nuance, comme s’il cherchait un lien à quelque chose qui le retient, comme s’il espérait une liberté qu’il n’obtiendra peut-être jamais. Soudain, il cligne des paupières.

— Tu es en colère après moi, Bouchon ? À cause de toutes… ces conneries ? se donne-t-il la peine de préciser en indiquant la porte d’un bref signe du pouce, sans même se détourner.

— Je ne suis pas en colère, mais… Bon sang, Cops… Même la cuisinière ?! riposté-je, exaspérée.

— Écoute, je… je…, hésite-t-il en reculant légèrement.

— QUOI ?

Il pose sa main sur sa poitrine d’une manière très théâtrale et annonce :

— Je souffre de solitude.

Je le fixe avant de pouffer de rire bruyamment. Je m’attendais à tout sauf à ça ! C’est l’excuse la plus absurde que j’ai entendue.

— Tu n’es qu’un malade ! Laisse-moi passer, ordonné-je en le bousculant.

— OK, OK, j’avoue, ajoute-t-il en me barrant le passage. C’était le soir du nouvel an. J’étais bourré ! Autrement, je n’aurais jamais touché Doris. Imagine, elle est sûrement ménopausée. Elle a au moins soixante balais et soixante kilos de…

— Tais-toi ! Par pitié, je ne veux pas de détails !

Un coin de sa bouche s’étire en un rictus sournois, preuve qu’il n’en a pas fini avec moi.

— Quant aux autres, elles sont majeures et vaccinées. Je n’y suis pour rien si elles veulent toutes un second round ! Je ne leur promets rien. De plus, je ne mens jamais, tu le sais très bien.

— Pourquoi tu me racontes tout ça, Cops ?! lui demandé-je, agacée.

Il paraît réfléchir un instant.

— Je n’en sais rien. Tu es mon assistante, Bouchon.

— C’est Reynolds, ton assistant !

— Pfff… Ce gamin est juste un figurant ! se défend-il, sa voix montant dans les aigus.

Je soupire, croise une fois de plus les bras sur ma poitrine en contemplant le sol carrelé pour le moins insignifiant. Un silence passager s’installe.

— Tu aurais dû m’appeler…, murmure-t-il.

Sur ces mots, je relève vivement mes pupilles ébahies vers lui.

Ai-je bien entendu ? C’était à moi de l’appeler ? Quel mufle !

— Pourquoi moi personnellement ? C’est toi qui es entré chez moi sans autorisation, encore toi qui m’a fichu une peur bleue, mais c’est moi qui aurais dû t’appeler ?! m’alarmé-je, les mains sur les hanches alors qu’il m’observe sans se défaire de son air narquois. Tu es puant d’orgueil, Cops !

— M’inquiéter pour ton p’tit cul, c’était orgueilleux ?

— Rhooo, grogné-je en me massant l’arête du nez. Tu es impossible…

Je l’ignore un instant, concentrée sur le battant abîmé d’une des cabines en face. Lorsque je me focalise de nouveau sur lui, que je tombe sur cette moue amusée soulignant une confiance en soi à toute épreuve, je ne peux m’empêcher de sourire aussi. Je l’étudie, le considère avec attention. Poser la question qui me brûle les lèvres depuis le début du repas refait surface.

La curiosité me dévore.

La timidité s’évapore.

— C’est quoi ton prénom, Cops ?

Surpris, il me fixe, puis son expression joueuse s’accroît, devient espiègle. S’il me répond Gustave ou Archibald, je ne réponds plus de rien ! Impatiente, je lève un sourcil.

Il fait durer…

Il va me tuer…

— Jonas… Je m’appelle Jonas.

Jonas…

— Merci, Cops, dis-je rapidement, sans faire un seul commentaire. Bon, tu ne crois pas qu’on devrait rejoindre Reynolds ? Le pauvre doit se demander où on a bien pu passer.

Jonas…

Le brun opine du chef. Après quoi, je le contourne et me dirige vers la sortie, bien consciente qu’il me dévisage toujours de la tête aux pieds.

— Au fait, Bouchon…, m’appelle-t-il alors que je m’apprête à pousser la porte.

Je me stoppe brusquement. Mains dans les poches de son blouson de cuir, il s’avance en fixant d’un air étrange mon haut noir et jaune.

Qu’y a-t-il encore ?

— Joe Dalton voudrait récupérer sa chemise ! m’annonce-t-il avant de sortir de la pièce, me quittant d’une allure triomphante.

Je pince les lèvres en baissant la tête sur mes vêtements. Goujat ! Cependant, j’esquisse un sourire malgré moi.

Depuis le début, cet homme est apparu, il m’a vue, il m’a vaincue.

Je devrais le détester pour ces plaisanteries.

Je devrais l’injurier pour tout ce qu’il dit.

Mais il ne m’a rien promis et ne m’a jamais menti.

Son sourire franc à lui seul n’a pas de prix.

Veni, vidi, vici21

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