Du feu de Dieu (French Edition)
Chapitre 4
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GARY
Le vent froid me fouette le visage dès lors que je franchis les portes de la Divinity. L’hiver approche à grands pas, j’ai intérêt de ressortir manteau et bonnet si je ne veux pas me transformer en sculpture de glace d’ici les prochains jours.
Sur le parking, je déverrouille d’un tour de clé, l'antivol de mon vélo pour le glisser dans mon sac à dos. Pied sur la pédale, je me lance, roulant à travers les avenues du Campus. J’ai toujours préféré me déplacer ainsi ; cheveux au vent, le plaisir de voir les choses autrement, ne plus subir, ne plus penser, quiétude, liberté… et tant d’autres sentiments… Mais pour l’heure, j’ai beaucoup de mal à faire le vide dans mon esprit après la scène que je viens de vivre. En boucle, je me repasse, ressasse, reclasse toutes les informations, pourtant j’en arrive toujours à une seule et unique conclusion :
QUEL GOUJAT, CE TYPE !
« Ça… »
Je n’ai pas rêvé ? C’est bien ainsi qu’il m’a nommée !?
Ça… comme si j’étais sans identité, sans personnalité !
Ça… il m’a prise pour le clown terrifiant de Stephen King ou quoi ? Mis à part les cheveux roux, je n’ai absolument rien en commun avec l’horrible
Penny Wise 6 !
« Ça… »
Moi aussi je peux le faire !
Rustre.
Impoli.
Mufle.
Grossier personnage.
Malotru.
Impertinent.
J’ai rarement été témoin d’un tel comportement ! Comment cet énergumène a-t-il bien pu devenir inspecteur ? Il n’a pratiquement pas ouvert la bouche si ce n’est pour râler ou se moquer de son collègue. Heureusement, celui-ci avait du savoir-vivre. Un très bel homme, il faut le reconnaître, à l’attitude on ne peut plus professionnelle. Un mélange de Brad Pitt et Ryan Phillips… La grande classe ! Rien à voir avec Môssieurlegrosmalélevé. Entre son crâne pratiquement rasé, ses ridicules chaussures d'alpinisme ou encore son blouson en cuir de voyou, il peut en prendre de la graine !
Grrrr… Il m’a mise hors de moi !
Étonnement, je reconnais qu’en entrant dans le bureau du directeur, se sont ses iris que j’ai vus en premier. Des iris à la couleur insolite qui m’ont détaillée de la tête aux pieds pendant que je balançais sans réfléchir mon problème de voisinage avec Willy.
Mon Dieu, ils ont dû me prendre pour une attardée mentale !
Ces mêmes iris dont la teinte ambrée me désorientait, me déroutait, me déconcertait, puis… il a parlé.
Je secoue la tête, avant de bifurquer sur Beacon Street tout en accélérant dans la descente. Ce genre de situation a le don de m’agacer. Déjà que l’on me juge à longueur de journée dans ma famille, dans mon quartier, dans tout le Département de Harvard… j’en ai bien assez ! Heureusement, mes cours pour ce lundi sont terminés…
À l’entrée de Somerville Avenue, je me redresse, position debout pour prendre encore plus de vitesse, pédalant à un rythme effréné afin d’évacuer ma colère du mieux que je peux. Un grognement enragé passe mes lèvres.
« Ça… » a-t-il dit !
Pitoyable agent des forces de l’ordre !
Perdue dans mes pensées, à l’instant où je débarque devant le Snack de Dany, je ne vois que trop tard la flaque d’eau qui s’étend sur le trottoir. Prise de panique, je freine en grimaçant, tourne le guidon au dernier moment afin de l’éviter. Raté ! Ma roue arrière dérape, je perds l’équilibre, éclaboussant la quasi-totalité de mon jeans ainsi qu’une partie de la vitrine.
Saperlipopette !
Bien fait pour moi… Généralement, je suis prudente, concentrée sur mon « deux roues ». À l’inverse, j'ai laissé ce flic de malheur s’insinuer dans mon esprit et me faire perdre les pédales, c’est le cas de le dire ! Non loin de là, un groupe de jeunes qui se baladent dans la zone commerciale a l’air d’avoir apprécié mon arrivée fracassante. Nul doute, ils se moquent. J’entends vaguement les mots : « tête de citrouille », « sac à patates » ou encore « danger public ».
Ne pas prêter attention.
Ne pas prendre en considération.
Après tout, ce ne sera ni la première fois, ni la dernière.
J’ai l’habitude…
Même si leurs paroles acerbes me nouent de l’intérieur, j’assume pleinement ce que je suis...
Sans leur accorder le moindre regard -ils n’en valent pas la peine- je dépose ma vieille bicyclette face au Little Hunger, puis pousse la porte battante dont la clochette résonne à travers toute la salle rétro du restaurant. Il n’est pas encore midi, mais plusieurs tables sont déjà remplies tandis qu’une dizaine de clients se presse au comptoir, préférant la formule « à emporter ». Dany a bien mené sa barque. Son établissement au style vintage allié au concept Sandwichs du Monde attire à la fois des étudiants, des gens du quartier ainsi que de nombreux touristes impatients de goûter un véritable hot-dog américain, un jambon-beurre français ou encore un bahn-mi vietnamien…
J’examine la salle à la recherche du seul homme de ma vie -sans succès-avant de finalement prendre place sur l’un des tabourets. Épuisée, je lâche mon sac sur le sol damier et m’avachis sur le bar tel un poids mort. Je dois avoir l’air irrésistible ! Ma tête qui semble peser une tonne repose au creux de ma main. Je soupire, clos les paupières lorsqu’une voix plus que familière me sort de ma torpeur :
— Hey, ma puce !
Je me redresse, ouvre les yeux pour tomber nez à nez avec ce grand brun que j’aime tant. Il sort à peine de la cuisine située à l’arrière, un plateau bien garni dans une main, un torchon qu’il fait suivre partout dans l’autre. Un léger sourire, presque imperceptible se dessine au coin de mes lèvres. Néanmoins, Dany n’est pas dupe, il me connaît par cœur.
— Houlà, dure matinée ? me demande-t-il, amusé.
Je hoche la tête pour toute réponse.
— Je reviens, ajoute-t-il tandis qu’il file rapidement à travers les tables, déposer les commandes aux clients qui patientent.
Visage discrètement tourné dans sa direction, je le lorgne du coin de l’œil. Chaleureux, sociable, sûr de lui, Dany plaît, ce n’est pas un scoop ! Ses cheveux mi-longs aussi bouclés que les miens, ses yeux noirs profonds, sans parler de cette expression joviale qui ne le quitte jamais… tout cela attire bien évidemment l’attention de la gent féminine, même s’il n’est l’homme que d’une seule femme ! Le voilà qui revient tout droit vers moi, de sa démarche affirmée.
— Ça ne va pas, ma puce ? m’interroge-t-il après avoir placé son plateau sur le comptoir pour mieux m’enlacer.
Je ne me fais pas prier et lui rends son accolade. Le menton posé sur le haut de mon crâne, il me caresse doucement le dos du plat de la main.
— Pas vraiment, marmonné-je, à demi-cachée contre son épaule.
— Tu veux en parler ?
— Non. Rien d’important.
Dany se détache de quelques centimètres. Machinalement, il baisse la tête.
— WOW !!! Gary, t’es au courant que ton pantalon est trempé ? Qu’est ce qui t’est arrivé ? C’est pour ça que t’as mauvaise mine ?
— Arrête avec tes questions ! T’es de la police ? rétorqué-je un peu trop sur la défensive.
La police…
Automatiquement, je repense au gros mal élevé.
Le brun éclate de rire, replaçant par la même occasion sa casquette rouge au logo du Little Hunger sur son front, duquel dépassent quelques boucles brunes. Je soupire pour finalement rendre les armes.
— Il y avait une grosse flaque d’eau sur le trottoir juste devant, expliqué-je en désignant l’extérieur. Je l’ai vue trop tard et…
— Tu es blessée ?
— Naaan, maman ! Je vais bien, ajouté-je sur un ton moqueur. Pourtant, il n’a pas plu ces derniers jours, je ne comprends pas…
— Moi oui. J’ai lavé le pick-up en arrivant ici ce matin. Dans notre quartier, c’est interdit alors…
— Te fatigue pas, j’ai pigé. Bon… faut que j’y aille, j’ai beaucoup de boulot.
Dany secoue la tête, rejette le torchon sur son épaule, avant de regagner l’arrière du bar en râlant.
— Gary… tu passes ta vie à bosser, ton joli nez dans les livres et les cahiers. On pourrait quand même sortir un de ces soirs, faire un truc nouveau, tu sais… genre aller au cinéma, ou en discothèque, ou…
C’est reparti pour un tour !
Nous avons déjà eu ce type de conversation des centaines de fois. Il m’agace. Le regard noir que je lui lance suffit à mettre un terme à ses propositions. Il me fixe, levant les mains en signe de reddition.
— OK. C’est bon, oublie. Fais comme si je n’avais rien dit, se défend-il d’un clin d’œil. Tu prends la même chose, aujourd’hui ?
— Oui, merci.
Je ne peux pas lui en vouloir, il aimerait qu’on sorte, qu’on s’amuse, qu’on rencontre du monde, comme le font tous les jeunes adultes de notre âge. La vérité, c’est que je n'ai jamais aimé ça. Lui, craint que je me réveille un beau matin, croulant sous le poids des regrets. Peut-on un jour regretter des choses que l’on n’apprécie pas ? J’en doute fort…
Au moment où Dany passe la porte qui mène à la cuisine, je lui crie :
— Sans beurre, le Grilled-Cheese !
Hors de mon champ de vision, je l’entends grommeler un : « je sais ». Oui, il sait. Forcément. Je viens ici plusieurs fois par semaine et prends toujours la même chose, mais ça ne l’empêche pas d’oublier la plupart du temps…
***
Encore quelques mètres à pédaler et me voici devant chez moi. La petite maison de briques ocres, la seule du quartier qui n’a subi aucun changement depuis toutes ces années, la seule à avoir gardé son charme d’autrefois malgré les remarques régulières de nos voisins. Je traverse l’allée bordée d’hortensias blancs qu’elle aimait tant, celle qui mène directement à la porte d'entrée. Mon vélo enfin déposé sous l’auvent, j’essuie mes chaussures sur le paillasson avant de glisser mes doigts dans l’une des fissures de la façade, juste derrière l’applique murale extérieure. Je saisis la clé qui s’y cache, ouvre le battant et la repose ensuite à sa place initiale.
Dès l’instant où je pénètre dans le hall, l’odeur familière de cire d’abeille m’enveloppe agréablement. Alors que je suspends mon sac à la patère, mon pied heurte quelque chose ; le ballon de Willy. Zut ! J’ai promis d’aller le lui rendre. Ce garnement prend ma maison pour cible en permanence. Hier après-midi, pendant que je préparais un de mes cours, ce fut la goutte d’eau : au bout de deux heures à écouter le bruit de la balle cognant sur les pierres de la façade, j’ai dit stop. Dans un élan de courage, je suis sortie et lui ai confisqué son bien le plus précieux. Le petit chameau ne m’en croyait pas capable. Moi non plus d’ailleurs ! Ça ne l’a guère empêché de proférer des menaces. Crapule ! Je me baisse, attrape le ballon, mais au moment où je me tourne, je sursaute et le relâche aussi sec. Le paternel de Willy se tient devant ma porte, les bras croisés, une expression hargneuse plaquée sur sa face de molosse. Il en baverait presque ! Quant à son modèle réduit, le cancrelat se tient derrière, un sourire narquois sur son visage factice d’angelot.
— Monsieur Sanders, justement j’allais…
— Écoutez-moi bien, Garcy, la prochaine fois que vous vous avisez de punir mon fils…, tonne-t-il tout en me pointant de son index menaçant… Vous aurez affaire à moi !
Mes pieds sont comme englués dans le sol, néanmoins j’inspire à fond pour lui tenir tête.
— C’est Gary, pas Garcy. Willy n’a… en aucun cas, le droit de jouer contre mon mur, il abime les briques et…
Le voisin fronce ses sourcils aussi broussailleux qu’un champ de ronces. Quant à son rejeton caché dans son dos, celui-ci en profite pour m’adresser en douce les pires grimaces : langue dehors, yeux exorbités, nez retroussé, toute la jolie panoplie y passe. L’envie de faire de même me démange.
Non, Gary, tu n’as plus l’âge !
— Abime les briques ? répète Sanders en ricanant. Votre vieille bicoque est déjà une ruine !
Je me penche pour récupérer à nouveau le ballon de basket que je tends à Molosse. Aucune envie de m’étendre avec lui sur ce sujet, ça ne le regarde en rien. La maison est loin d’être une ruine, elle a simplement conservé son style d’origine. Je n’ai pas l’intention d’en faire une pâle copie de toutes les habitations modernes du coin. C’était son souhait le plus cher à elle aussi.
— Si vous avez terminé, Monsieur Sanders, j’ai du travail.
Il m’arrache brutalement la balle des doigts. Son regard noir me toise de haut en bas. Cet homme aimerait me réduire à néant, c’est évident, et même si je me force à garder la tête haute, je n’en mène pas large. Je l’observe faire un pas en avant dans le but de réduire un peu plus la distance entre nous.
— Méfiez-vous, Garcy ! souffle-t-il, son haleine de poney polluant l’air.
C’est Gary, pauvre inculte !
D’un pas déterminé, le voisin quitte enfin mon devant de porte, main dans la main avec son fils qui me renvoie au passage un rictus vainqueur. Sale chenapan ! Je ferme aussitôt le battant contre lequel je colle mon front. Paupières closes, je respire un grand coup. Ce verrou que je tourne, retourne, qui me détourne de l’extérieur sonne comme une libération.
Ma geôle bien-aimée.
Ma forteresse de liberté.
J’ouvre les yeux, ôte mes baskets, les range dans le petit meuble bas. En chaussettes, j’avance de quelques pas, puis descends les deux marches à droite qui mènent au salon pour ouvrir les rideaux. La lumière s’infiltre au cœur de la pièce, éclairant de prime abord le gros fauteuil à oreilles en velours safran sur lequel elle brodait.
Souvenir amer.
Image éphémère.
Ma gorge se serre.
Impossible de faire machine arrière.
Il faut accepter, avancer…
Réalisant que mon jeans est toujours mouillé, je me dis qu'une bonne douche ne serait pas du luxe. Mes pas aussi lourds que mon cœur, me traînent avec peine à l’étage. J’entre dans la salle de bains, après être passée par ma chambre prendre des vêtements propres : une chemise à carreaux rouge, une culotte et de grosses chaussettes en laine. L’eau brûlante me fait beaucoup de bien, mon corps semble apaisé, revigoré. Prête pour attaquer la révision du cours de demain.
La grande pendule affiche près de 13h30 lorsque je descends l’escalier en bois avec la ferme intention de me mettre au boulot. Il y a des jours où je suis impatiente de m’installer à cet endroit que j’apprécie tant : ce bureau qui trône contre le mur du salon, juste derrière le canapé. Là où règne le « bazar organisé de Garance ». Tels étaient ses mots…
Rapidement, je récupère dans mon sac, le sandwich que Dany m’a préparé ainsi que mon portable et dépose le tout sur l’espace de travail. À l’aide de la télécommande, je n’oublie pas d’allumer la télévision. Même si je la regarde rarement, le fond sonore me rassure, il en a toujours été ainsi chez nous. Je prends enfin place sur ma chaise, une jambe pliée, le pied reposant sur l’un des barreaux.
— Donc…, dis-je pour moi-même en nouant mes cheveux à l’aide d’un crayon de papier. Le cours de demain après-midi avec les élèves de première année sera sur le thème de L'Annonciation.
Je classe les différentes références à projeter, leur histoire, leur description, leur analyse… la tâche me prend facilement deux heures. En pleine réflexion sur la reproduction d’un retable, mon estomac se manifeste. « Garance, quand vas-tu te nourrir convenablement, qui plus est aux heures de repas ! » J’ai l’impression d’entendre encore sa voix émanant de la cuisine. Dans un soupir, je lâche mes feuilles, ouvre alors le petit sac en plastique du Little Hunger. À moi le délicieux Grilled-Cheese ! Je mords à pleines dents le pain croustillant dont le beurre fondu envahit toutes mes papilles.
Eurk ! Bon sang, Dany !
Avaler cette bouchée si écœurante m’est intolérable. À quoi cela sert-il de lui répéter cent fois les choses ?! J’ai l’impression de parler à un mur. Agacée, je repose le sandwich, m’empare de mon téléphone pour lui passer un coup de fil. Il va m’entendre ! Je compose le numéro lorsque je relève vivement les yeux en direction du téléviseur, les mots de la présentatrice ayant capté mon attention.
« … depuis Juillet, nous comptons cinq jeunes femmes assassinées dans des circonstances troublantes… ».
« … la police reste très discrète quant aux pistes éventuelles… ».
Je quitte mon siège, m’empresse de monter le son. Pour la première fois, j’écoute avec intérêt la chaîne qui diffuse l’actualité en boucle. La journaliste donne le nom des différentes victimes. Leurs portraits apparaissent, me clouant sur place. Toutes rousses apparemment. Cependant, à aucun moment, je n’entends parler de torture, de religion, de Moyen-Âge… Rien de ce dont les inspecteurs m’ont fait part ce matin. Il est évident que cette enquête reste un mystère aux yeux de la presse. En écoutant les témoignages de certains membres des familles, je réalise combien l’affaire paraît complexe et sordide. Face à leur peine, leur incompréhension, leur colère… je m’écroule sur le canapé. Avec inquiétude certes, mais avec une certitude. Je me dois de faire quelque chose. Je n’ai sans doute pas les capacités requises, néanmoins je suis tenue d’essayer. Si une autre femme venait à mourir… en sachant que j’aurais pu aider à éviter ça…
Le poids de la culpabilité serait trop lourd à porter.
Demain, je me rendrai au BPD, c’est décidé.
Grand-mère disait que seule la vérité comptait.
Vérité de l’âme.
Vérité du cœur.
Rien ne doit tenir plus grande place.
Cessons de nous voiler la face.
De se cacher sous une carapace.
La vie ne règne pas dans les livres et les atlas.
Amicus Plato sed major amicus veritas.7
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