Du feu de Dieu (French Edition)
Chapitre 3
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COPS
Une minute de plus et je me barre ! Ça doit faire un bon quart d’heure qu’on poirote là-dedans. Qu’est-ce qu’elle fout la vieille ? Elle est passée par Compostelle pour aller chercher ce prof ?! Je n’en peux plus ! Les bras toujours croisés à patienter devant cette fenêtre, je m’ennuie ferme. Ce parc voilé de brouillard matinal me rappelle mon Irlande natale, c’est d’un pathétique ! Mon collègue, comme à son habitude, lèche les bottes… Comment peut-il encore avoir une langue celui-là ? L’écouter converser avec le directeur sur « l’atmosphère spirituelle de son école » me fout la migraine, et je ne parle même pas de la statue du pauvre gars crucifié, accroché sur le mur d’en face qui me lorgne depuis notre arrivée !
Doucement, la porte s’ouvre. Nos trois têtes pivotent à l’unisson pour découvrir un truc pas possible ! Un truc étrange, orange, qui dérange. Oh
putain, 5 Mufasa a ressuscité ! Et on ne m’a même pas prévenu ! Je suis face à une épaisse crinière rousse comme je n’en ai encore jamais vue de ma vie. Les mèches partent dans tous les sens, je me demande de quelle manière tient tout ce bordel… On pourrait y planquer un tas de choses là-dedans. Aussi frisés que des poils de cul, les cheveux tombent en pluie torrentielle sur une chemise à carreaux immense qu’aurait pu porter Hagrid, le gardien de Poudlard.
Sa tête se relève vers nous…
OK, il s’agit bien d’une gonzesse.
Du regard, elle balaye rapidement la pièce avant que ses prunelles noires ne croisent les miennes.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Ce con de Reynolds vient briser ce lien visuel, aussi curieux soit-il, d’un raclement de gorge. Je refais surface en clignant des yeux, puis m’exclame après avoir tourné la tête en direction du vieux assis derrière son bureau :
— Bon, il est où votre professeur ?
— Juste devant vous.
— Bonjour, dit la rousse dans un filet de voix incertain.
C’est une blague ? Il y a une caméra cachée quelque part ? Je jette un coup d’œil interrogateur à mon coéquipier qui me répond par un haussement d’épaules. Abasourdi, je la fixe, bouche ouverte. Elle semble pétrifiée, serrant fermement l’anse de son sac à motif camouflages contre elle. Elle aimerait bien se cacher, se terrer, aucun doute là-dessus.
— Messieurs, je vous présente Garance Olden qui remplace Richard Watkins depuis environ deux mois, précise notre hôte en désignant de l’index cette nana haute comme trois pommes. Je suis navré d’avoir interrompu votre cours, Mademoiselle Olden, mais ces inspecteurs souhaitent vous poser quelques questions.
Garance…
D’où sort ce prénom ? Du Moyen-Âge ? Je m’attendais à voir débarquer un type chauve à lunettes, pas un petit bouchon déguisé en épouvantail d’halloween ! Le dénommé Gary est donc une gonzesse… Enfin, je crois. Entre cette tignasse démentielle qui lui mange le visage et ces fringues visiblement trop grandes pour elle, il est difficile de savoir à quoi elle ressemble exactement. D’un geste, le directeur lui propose de s'asseoir dans le second fauteuil, tout près de Reynolds, ce qu’elle fait sans plus tarder. Docile. Facile. Inutile. Néanmoins, je ne peux détacher mon regard de ses cheveux.
— Monsieur Mars, je vais devoir vous demander de sortir, annonce mon coéquipier. Cette affaire est strictement confidentielle. Si vous le permettez, nous aimerions interroger Mademoiselle Olden en toute discrétion.
L’homme en costume semble peser le pour et le contre –comme s’il avait le choix…- avant de se décider à quitter la pièce, sous le regard inquiet de la rouquine. Dès l’instant où la porte se referme, je me déplace lentement, puis m'installe carrément sur le bureau afin d’être face à la scène qui va se jouer devant moi. Assis, le dos voûté, mes jambes se balancent. Pareil à un gosse qui attendrait le lever de rideau. Place au spectacle ! Pas question d’en rater une miette ! Craquement de phalanges. Hâte que ça commence. Ce n’est qu'après quelques lourdes secondes de silence que nous assistons au plus cocasse des aveux.
— Je suis vraiment désolée d’avoir fait ça ! Ce n’était pas du tout prémédité… il m’y a poussée, s’écrie la jeune femme dans un élan de panique. Des heures qu’il tapait avec son ballon sur ma façade, alors oui ! J’avoue, je le lui ai confisqué, mais j’allais le rendre, c’est juré ! Ce matin, je n’ai pas eu le temps…
Mais qu’est-ce qu’elle raconte cette folle ?
J’arque les sourcils, l’écoute déblatérer à toute vitesse cette histoire à dormir debout, hypnotisé malgré moi par cette petite bouche couleur abricot qui ne cesse de jacter.
— … je vous assure que je rendrai son ballon à Willy dès mon retour à la maison et…
— Qui est Willy ? interroge mon collègue, de manière à abréger son monologue ô combien gonflant sur la baballe en question.
Elle cesse aussitôt de parler tout en dévisageant mon équipier. Attentif, je l’observe lever la tête pour me lancer une œillade fautive, furtive, fugitive, avant qu’elle ne poursuive :
— C’est… euh… mon voisin, mais… vous n’êtes pas là pour ça ?
— Non, Mademoiselle. Je suis l’agent Reynolds et voici l’inspecteur Cops. Nous sommes de la brigade criminelle du BPD. Nous venions consulter le professeur Watkins. On ne savait pas pour son accident. Comme vous le remplacez…
— Abrège, Reynolds, merde… On ne va pas y passer la nuit, lancé-je en étirant mon corps, les mains croisées derrière ma nuque.
Le sosie de Brad Pitt soupire, pince les lèvres. Ce qu’il peut m’énerver quand il se la joue pro ! Redescends de ton nuage, tu n’es qu’un stagiaire, mon joli coco !
— Bien… hum… Vous avez sûrement suivi dans la presse ces meurtres épouvantables qui ont eu lieu dans notre ville au cours des cinq derniers mois, reprend-il.
La jeune femme fronce les sourcils, elle se demande probablement en quoi cette affaire la concerne. Son pied qui remue avec nervosité attire mon attention sur ses Converse en cuir. Elle porte un jeans baggy délavé beaucoup trop large, il serait parfait pour quelqu’un qui souhaiterait rejoindre les clowns du cirque Barnum, mais ici… Peu orthodoxe comme tenue quand on enseigne aux « bourges » de Harvard ! Mon regard investigateur ne cesse de faire des va-et-vient entre ces baskets usées et cette bouche qui se veut bien plus jolie lorsqu’elle reste fermée. J’analyse ses réactions pendant que le blond lui explique les raisons de notre venue : ce qu’on attendait d’un historien professionnel comme Richard Watkins, une réponse, une piste, quelque chose qui puisse nous faire avancer. Avec tact, mon partenaire n’hésite pas à ménager cette nana, lui passant les détails sinistres voire morbides sur lesquels nous planchons depuis juillet dernier. Son expression change au fur et à mesure, passant de la surprise à la crainte, de la méfiance à l´incompréhension…
— Pardon, mais… je ne saisis toujours pas pourquoi… euh… En quoi Monsieur Watkins aurait pu vous aider ?
Je vois qu’on a affaire à une rapide ! Je baisse la tête, me voûte davantage, poussant un râle digne d’un animal préhistorique. Je m’ennuie, Bonté divine !!! Faites que cette conversation stérile prenne fin le plus vite possible avant que je ne pique du nez sur cet affreux tapis en jute qui doit dater de la guerre de cent ans !
— En fait, d’après nos experts, il semblerait que le tueur se soit inspiré des méthodes de torture qu’on utilisait sur les femmes, précisément en Europe à l’époque médiévale pour…
— Dieu du ciel, quelle horreur ! s’alarme-t-elle.
L’effroi se lit dans ses yeux. À quoi s’attendait-elle ? Elle pensait peut-être qu’on était venus jusqu’ici pour lui dresser un P.V. sur le port illégal de chemise monstrueuse ?
— Le directeur nous a dit que vous étiez diplômée en Histoire médiévale européenne, continue Reynolds. Tout comme le professeur Watkins, vous avez également une double spécialisation en Art et Théologie. Peut-être pourriez-vous nous aider à y voir plus clair dans notre enquête…
— Moi ? Bon sang, mais je ne suis pas assez compétente pour ça ! Cela fait seulement trois mois que j’enseigne ici, je n’ai aucune expérience…
— Ameeeen ! clamé-je en bondissant sur mes deux pieds, sous leurs expressions étonnées. On met les voiles, Columbo !
— Cops, je pense que…
— Tu penses mal ! On a assez perdu de temps. On devait voir un historien, pas une, une…
Je bloque en pointant du doigt celle qui me dévisage amèrement. Ses sourcils ne forment plus qu’une unique ligne droite lui barrant le front.
— Enfin… ça, conclus-je sans ménagements sur un ton las.
Reynolds me supplie de ses iris bleus angéliques. Pfff… il ne lui manque plus que l’auréole ! Il semble résigné. Je l’observe se lever, sortir son portefeuille afin de tendre une de ses cartes à la jeune femme.
— Je m’excuse pour l’attitude de mon collègue, Mademoiselle Olden. Si jamais vous changez d’avis, ce que j’espère sincèrement, n’hésitez pas à me téléphoner ou passer à mon bureau.
Le petit sourire qu’elle lui renvoie ne me plaît guère. Tout comme la façon dont elle serre sa main pour lui dire au revoir. Je ne sais même pas pourquoi ! Ces conneries m’agacent, aussi je préfère sortir en ajoutant :
— Je te laisse finir ton numéro de charme, je vais voir s’ils ont un stand gratuit d'hosties et de vin de messe dans ce bouge !
RAPPORT DE POLICE :
Un tueur qui toujours circule.
Des meurtres qui s’accumulent.
Une conversation qui frise le ridicule.
Un regard noir qui me brûle, qui me bouscule.
Je secoue la tête, quitte la pièce sans scrupules.
Cependant, je n’ai pas dit mon dernier mot, hors de question que je capitule !
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