Du feu de Dieu (French Edition)
Chapitre 2
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GARY
Trois coups brefs frappés contre la porte de l’amphi interrompent ma présentation. Debout devant l’écran, je me tourne avec surprise, sans distinguer qui se trouve derrière le battant à peine entrouvert. L’obscurité règne dans cette salle immense. Seule la faible lumière du vidéo projecteur éclaire discrètement l’estrade. Tandis que je m’avance d’un pas rapide, je découvre Margaret, la secrétaire en chef du Département, visiblement gênée de me déranger.
— Je suis désolée d’intervenir ainsi, mais le directeur voudrait vous voir immédiatement, chuchote la petite femme aux cheveux gris en frottant ses mains frêles.
— Maintenant ? Que se passe-t-il ?
— Tout ce que je sais, c’est que deux inspecteurs du BPD veulent s’entretenir avec vous. Ils attendent dans le bureau de Monsieur Mars.
— Des inspecteurs ?! répété-je, stupéfaite.
— Chut…, susurre la secrétaire, un doigt timide posé sur ses lèvres.
Embarrassée, je jette un coup d’œil derrière moi. Les étudiants commencent à s’impatienter, murmurer… Certes, il ne restait qu’une demi-heure de cours, mais tout de même ! Sans plus attendre, j’appuie sur l’interrupteur à ma droite. La lumière criarde envahit soudain l’espace alors que je retourne près du bureau où est posé le micro dont je presse le bouton :
— Le cours est terminé. Nous reprendrons la semaine prochaine.
Les remarques vont bon train. Huées, râles, sifflements pour les mécontents. A contrario, la majorité se hâte de sortir, un sourire ravi sur le visage.
Saperlipopette ! Mon cours était-il si nul que ça ?
Trois mois que je suis entrée au sein de l’équipe enseignante de la Divinity School, trois mois à essayer de me faire une place, trois mois à travailler comme une acharnée afin de leur prouver que je suis à la hauteur.
Après mon diplôme, j’ai déposé ma candidature pour être assistante-stagiaire. Mon profil a été sélectionné parmi de nombreux postulants. J’ai donc intégré le prestigieux Département de Théologie, sous le tutorat de Monsieur Watkins. Malheureusement, le destin a voulu que sa voiture fasse une embardée sur une route inondée, l’envoyant tout droit dans un fossé. Et comme si cela ne suffisait pas, le verdict est tombé : traumatisme crânien, amnésie partielle. Tout le campus a été sous le choc. Richard Watkins était une figure emblématique de Harvard, un homme admiré, envié, respecté.
L’année scolaire déjà bien entamée, le directeur n’a eu d’autre choix que de me donner son poste, dans l’attente d’un professeur affecté plus compétent. Me voilà donc parachutée du jour au lendemain pour le remplacer. Si les premières semaines m’ont paru particulièrement difficiles, les suivantes l’ont été davantage. Je dois à la fois gérer un cours de Théologie des seconde et première année, ainsi qu’une option en Histoire de l’art médiéval.
Je fais de mon mieux, mais je n’ai pas des années de métier derrière moi. À vingt-sept ans, on peut même dire que je suis novice en la matière. Certes, mes résultats ont toujours été au-dessus du niveau requis, et ce depuis la petite école. Je passe la plupart de mon temps libre, le nez dans les ouvrages de la bibliothèque du campus ou sur internet à effectuer des recherches… Pourtant, cela me paraît insuffisant.
On m’a souvent traitée « d’intello ».
Je ne peux les blâmer, c’est sûrement la vérité.
On m’a souvent traitée de « coincée ».
Tout dépend de quel côté on se place… question de relativité.
Selon mon entourage proche, c’est une certitude alors que pour certains élèves guindés de l’université, ces « fils à papa » à la fois arrogants et condescendants, je reste un abîme, une énigme, quelque chose de rarissime. Je le vois à leur manière de me toiser, de me détailler. Comme en cet instant, pendant qu’ils vident les lieux peu à peu, le regard rivé sur mes baskets montantes en cuir rouge, ou bien sur mon épaisse chevelure rousse dont les boucles retombent négligemment dans le bas de mon dos.
Je comprends leur incompréhension.
Dans ce décor grandiose, la rouquine se détache, entache, gâche et fait tache.
Dès lors que l’amphi est désert, je respire à nouveau…
Rapidement, j’éteins tous les appareils, récupère mon sac à dos militaire que je place sur une épaule avant de fermer la salle et de suivre Margaret à travers les couloirs.
Nous sortons de l’aile Ouest, empruntons à l'extérieur le petit chemin pavé du grand parc dont les feuilles mortes de l'automne, aussi roussâtres que mes cheveux, tapissent le sol humide. D’habitude, ce paysage me ravit, mais en cet instant, la brume qui lui donne ce côté désenchanté, mêlée au rythme régulier des talons de la secrétaire claquant sur les pierres tel une vieille montre, ne fait qu’augmenter mon stress. Des agents du BPD ici à Harvard… C'est quoi cette histoire ? Font-ils une enquête sur l’accident du professeur Watkins ? Ou bien m’accusent-ils de quelque chose en particulier ?
— Vous ne savez vraiment pas pourquoi ces inspecteurs veulent me voir ? demandé-je, inquiète.
— Non, je vous assure. Ils ont juste téléphoné hier pour dire qu’ils souhaitaient un entretien avec Monsieur Mars, ce matin. Rien de plus.
Je fronce les sourcils. Tout se bouscule dans ma tête. Pour quelles raisons la police voudrait-elle m’interroger ? Je n’ai rien à me reprocher. Consciencieuse, sérieuse, studieuse. Pas de factures impayées, aucune infraction au code de la route. En même temps, en roulant à vélo… on a peu de chance de faire un excès de vitesse ou griller un feu rouge ! Ma vie est ce qu’on appelle un long fleuve tranquille. Trop tranquille selon Dany. D’après lui, je subis ma vie… Ce n’est pas totalement faux, il fût un temps où je disais « oui » à tout, mais aujourd’hui, c’est bien fini ! Du moins, je le pense… Il m’arrive d’avoir mes petits moments de gloire, comme hier après-midi où… où… Oh, Seigneur ! Se pourrait-il que ce soit ce chameau de Willy Sanders qui ait cafté ? À la manière dont les parents sont à ses ordres dès qu’il ouvre la bouche, je ne serais pas étonnée. Qu’a-t-il bien pu raconter ? À coup sûr, ce petit cancrelat a dû m’accuser de vol ! Est-ce que je risque gros pour ça ? La panique me gagne. Ma respiration se veut chaotique. La sueur coule le long de ma colonne vertébrale, aussi je soulève mes cheveux afin de pouvoir sentir l’air frais caresser ma nuque. La chemise à carreaux noirs et blancs que je porte me semble soudain bien lourde… J’inspire profondément, clos les paupières une fraction de seconde lorsqu’une voix familière m’interpelle au loin :
— Professeur Olden ! Attendez, s’il vous plaît !
Je pivote. D’un coup, mes yeux s’ouvrent en grand. Je grimace en toute discrétion.
Et flûte !
Encore lui ! Anton Burney. Un étudiant de première année qui a toujours besoin d’être rassuré sur son travail, qui n’hésite pas à vous courir après pour parler de ses écrits. Dans les couloirs, dans la cafétéria, à la bibliothèque ou encore à la sortie de l’université. Jour après jour… Encore et encore… Parfois, ça dure longtemps, cependant je ne peux me résoudre à passer mon chemin, il est de mon devoir d’aider mes élèves. Même si Anton peut devenir très vite envahissant, il reste malgré tout un gentil garçon. Je me retourne doucement vers lui, le regarde cavaler jusqu’à nous, plaquant sa cravate contre son torse pour qu’elle ne s’envole pas.
— Professeur Olden, c’est une chance de vous trouver là ! J’aurais aimé avoir votre avis sur mes recherches concernant la prochaine rédaction d’architecture, dit-il en replaçant correctement sa besace en cuir sur son épaule. Vous savez, celle sur la Cathédrale de la Sainte-Croix.
— Bonjour Anton. Hum… nous en parlerons une prochaine fois si tu le veux bien, car là, je…
— Ce serait avec grand plaisir ! me coupe-t-il. Je compte développer la seconde partie de ma composition sur les effets dramatiques de la lumière qui donnent à la Nef du bâtiment une ambiance fascinante, propre au recueillement…
Ça y est ! Le voilà reparti dans sa frénésie médiévale ! Des élèves passionnés, il en faut, mais passion ne doit pas rimer avec obsession. Il est des gens qui par leur seule présence vous hypnotisent, d’un mot, d’une phrase… C’était le cas de Richard Watkins. Et d’autres comme Anton, à qui on aurait envie de jeter un sort, lequel scellerait leurs lèvres à tout jamais. Margaret toussote, elle s’impatiente tandis que le petit brun nous sort son parfait monologue de l’étudiant-modèle. Ou devrais-je plutôt dire le pack « spécial-migraine ». J’ouvre la bouche plusieurs fois, cependant je n’arrive pas à en placer une.
Rhooo… quelle pipelette !
J’inspire profondément avant de lâcher dans un grand sourire :
— Tu me parleras de tout ça demain. Je suis désolée de t’interrompre, mais nous devons partir.
Sans lui laisser le temps de revenir à la charge, je tourne les talons, avec la secrétaire à mes côtés qui se passe de tous commentaires. Je crois n’avoir jamais réussi à me défaire du spécimen aussi vite ! Une autre petite victoire. En parlant de victoire, je me remémore celle gagnée sur Willy Sanders, hier après-midi. L’angoisse me tord à nouveau l’estomac. Ce n’était qu’un ballon de basket après tout…
Mes semelles en cuir crissent sur le parquet vitrifié dès lors que nous pénétrons dans le hall principal. Tête baissée, je suis Margaret comme un prisonnier mené au bûcher suivrait son geôlier. Plus que quelques pas et nous voici devant la porte du directeur. Mon inquiétude grimpe en flèche. La vieille dame m’annonce en ouvrant le lourd battant acajou, puis se décale légèrement pour me laisser passer. Rassemblant tout mon courage, je rejette mes boucles vers l’arrière d’un revers de la main et entre dans la pièce où je vais enfin connaître les raisons pour lesquelles mon cours magistral a été interrompu.
Quelle qu’en soit la cause, cela ne peut être qu’une erreur, sans conteste.
Un mauvais tour céleste.
Une méprise funeste.
Un malentendu manifeste.
Alea Jacta Est.4
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