Éroshima
XIII. - 45 -
XIII
132. Chez Keiko. Quelques filles qu’on vient à peine de fabriquer. Leur peau neuve. Leurs dents qui étincellent. Elles ont des cheveux formidables, d’une seule couleur : noir, vert, orange ou aluminium brillant. Leurs jambes n’en finissent pas. Elles sont les filles d’Outremont telles que Kenzo les a conçues.
DES MÉCANIQUES ULTRA-MODERNES.
133. Une fille miniature. Je n’en ai jamais vu une si petite et roulée comme tout. Elle essaie de grimper un géant de McGill, un champion de football. Il la prend d’une main, la soulève jusqu’à sa bouche. Elle fait battre ses longs cils noirs. Il la regarde avec des yeux fous.
134. Betty Boop dans les bras de King Kong. Betty Boop vient de Tokyo. Elle travaille à la télévision japonaise. Son nom est Mariko.
135. Des Asiatiques ovales, luisantes, jaunes, dont les yeux sont un trait de pinceau.
Des Indiennes pur cuivre.
Un Nègre avec un nom japonais : Tosei.
MATCH THE COLORS IN LOVE.
136. DANS LA SALLE DE BAINS.
Keiko est assise, nue, sur le bol de toilette. Elle se savonne l’entrecuisse.
Sur le bol (en face) : Reiko, omoplates par en arrière, et tirant sur les coudes. Son thorax au zénith. Sous la chair translucide du poignet, les veines bleu foncé dessinent la lettre H. Comme la Bombe du même nom.
Sexes très bombés, étroits, lisses, fendus.
137. Je circule dans cet espace comme un zombie. Des gens affalés sur des poufs multicolores. Il n’y a pas de party à Outremont sans poufs. Désormais, il n’y aura pas de party sans Nègre. C’est essentiel pour le décor. Sa présence cautionne tous les phantasmes. Keiko l’avait dit au téléphone à une de ses amies (je tiens ça de Reiko) : « On aura un Nègre. »
138. Une jeune Eurasienne, qui allaite un enfant, quoiqu’elle soit très jeune, toute mince et diaphane, traverse la pièce. Keiko lui touche un de ses seins gonflés avec un stylet. Un filet de lait gicle, puis une minuscule tache de sang apparaît et se coagule aussitôt.
139. Misako s’approche de Reiko dans la salle de bains. Elle sort un pistolet du placard. Du pouce, elle relève le chien dont le cran présente le gland. Reiko, toujours nue, les jambes écartelées, semble interroger l’arme.
— Ne t’inquiète pas, dit Misako, ce sont des mécaniques bien faites.
— Je ne suis pas inquiète.
140. Misako prend alors un objet dans un des tiroirs. Un truc un peu rond, épais et noirâtre, de l’épaisseur d’une pelote d’aiguilles et l’adapte à la crosse. Elle pose le pistolet au bas de son ventre, à l’intersection précise de ses cuisses. Reiko voit une sorte de sexe tendu vers elle, le nez ouvert, dont la racine est camouflée dans une épaisse toison de poils roux (teints).
— Cela fait mal, je te préviens, dit tranquillement Misako.
141. Keiko, qui a coupé ses ongles au ras des chairs, saigne des dix doigts : elle s’est taillé la chair rose à l’aide d’une paire de ciseaux. Le sang coule de ses doigts. Elle dénude son ventre et y trace cinq traînées écarlates.
Deux filles entrent au même moment dans la salle de bains. L’une semble une véritable sérigraphie. Sa chair mince et dure scintille. Le sexe brillant, épilé jusqu’à l’os. Elle montre ses seins (deux boutons roses). « Dans trois jours, dit-elle, je me fais sauter ces trucs aux ciseaux. »
142. Reiko et Misako.
Joues contre joues, les doigts emmêlés, les genoux rivés à l’étau des cuisses, le sexe enflammé collé au sexe.
Le coup de pistolet part.
143. J’ai une tête, deux bras, deux jambes, un ventre, un sexe, tout ça est noir. Mon ventre s’est creusé, mes aisselles ont été rasées, mon sexe est de glace.
Quelqu’un (Reiko ou Keiko) m’a pris par les aisselles puis m’a déposé dans un taxi.
144. Je me suis réveillé dans le loft de Hoki. Hoki est encore à New York. Je suis couché dans la grande pièce qui donne sur l’avenue du Parc. Lao-Tseu (vieux complice), que je retrouve sur son buffle, me sourit doucement. QUOI QU’IL ARRIVE, JE NE BOUGERAI PLUS DE CE LIT. C’EST ICI QUE J’ATTENDS LA BOMBE.
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