Éroshima

Dany Laferrière · Chapitre 28 sur 32

Pages du PDF

Éroshima

Éroshima. - 96 -

Éroshima

 

OceanofPDF.com

JE NE M’INTÉRESSE QU’AUX CLICHÉS, et le premier cliché sur le Japon, c’est l’érotisme. Je suis tombé amoureux fou d’une Japonaise à douze ans. Une estampe de Hokusai (je crois). Une longue jeune fille avec des yeux à l’horizontale. Plus tard, j’ai vu d’autres estampes avec une charge plus violente. Des corps contorsionnés. Ce qui est curieux, c’est que ça m’a fait rire. Les hommes gardaient un visage dur, le geste sauvage (la tête vivement tournée vers l’arrière), mais le pénis long, raide et d’aspect terriblement guerrier. Les femmes prenaient des positions difficiles : le vagin béant, les jambes violemment écartées et le visage de madone (un air de n’être pas tout à fait là).

Le châle de la fillette

trop bas sur les yeux

Un charme fou.

BUSON

Par contre, l’élégance suprême pour moi est nippone. Les vêtements des femmes. Surtout les tissus. Et bien sûr les pieds (que je devine). Là, je ne parle pas des Japonaises modernes. Les filles que je rencontre à Toronto ou à New York ont une ligne différente, plus libre, plus occidentale. On me dit qu’à Tokyo, c’est pareil. Le Japon s’est américanisé. Du moins, la nouvelle génération. Celle de l’électronique. Le Japon en jeans.

Sur les fleurs de lotus

Pisser

O-Shari.

SHIKÔ

C’est Malraux, une fois, qui parlait du jardin-sec. Il n’y avait aucune illustration, et j’ai passé des nuits à essayer de comprendre ça. Je suis né dans un coin de végétation luxuriante qui n’a rien à voir avec l’expression jardin-sec. Finalement, je me suis dit que c’était sûrement une de ces formules à la Malraux. Très Malraux : mettre dans la même valise ces deux termes opposés. Et un jour, comme ça, je suis tombé sur un vrai jardin-sec. Deux moines en train de ratisser un carré de sable avec quelques pierres, et j’ai trouvé ça reposant. Un peu comme la mort pourrait l’être.

Sur la cloche du temple

Un papillon dort

profondément.

BUSON

Ni Mishima, ni Kawabata. Le maître, c’est Tanizaki. J’ai lu deux de ses romans : Journal d’un vieux fou et Confession impudique. Tanizaki me plaît parce qu’il parle de Tokyo, d’Alain Delon, de la cuisine française, d’un boxeur noir, de la photographie, de la pornographie, tout cela avec une distance implacable. Presque avec dédain. Et pourtant Tanizaki ne suggère aucun cynisme chez le lecteur. C’est sans intelligence. C’est-à-dire sans aucune complicité avec le lecteur. Un constat froid. Une tragédie sans les cris.

Pluie fine de printemps

une fille apprend

au chat la danse.

ISSA

L’architecture : légèreté de la structure et cloisonnement mobile. Et surtout la lumière naturelle. C’est mon rêve le plus obsédant : vivre dans une maison japonaise. Circuler en chaussettes. Ils ne marchent pas. Ils glissent comme des cloisons.

Sur le ruisseau

elle court après son reflet

la libellule.

CHIYO-NI

À Manhattan, j’ai vu des Japonais en train de photographier le Rockefeller Center. Ils l’ont photographié sous tous les angles et ils ont pris tellement de photos que c’en était devenu un folklore. Subitement, devant moi, le Rockefeller était devenu un cliché. Un lieu commun.

Un vieux chien

en tête du cortège

on va visiter les tombes.

ISSA

La mort, là-bas ? Mishima, Kawabata, Dazai, Akutagawa. Ils n’ont qu’une façon de mourir, semble-t-il. Se suicider. Qu’est-ce qui pousse à ça ? L’orgueil ? La forme ? La beauté ? Une trop haute idée de la vie ? Ne cherchez pas la réponse.

Même mon ombre

est en excellente santé.

Premier matin de printemps.

ISSA

C’est incroyable ! L’idée d’écrire ce livre m’est venue un jour, brusquement. Une image. Voilà : un jeune couple en train de faire l’amour dans la ville d’Hiroshima, le matin de l’explosion atomique, en 1945. Et la Bombe tombe au moment même où ils parviennent à l’orgasme. Éros et Hiroshima. ÉROSHIMA. Le Sexe et la Mort. Les deux plus vieux mythes du monde.

Elles se cachent derrière les fleurs

les fleurs

Au mont Yoshino.

Tôfu

La dernière scène. Je me vois dans une petite ville du Japon. Sans savoir où je suis. Sans connaître la langue. Sans reconnaître le paysage. Ignorant les codes. Je me vois en train de flâner dans les rues. Pas comme touriste, ni comme voyageur, mais cherchant mon destin. Et trouvant ma mort.

OceanofPDF.com