Éroshima

Dany Laferrière · Chapitre 5 sur 32

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Éroshima

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V

 

 

56. Hoki avait organisé une party avant son départ pour New York. Elle avait expédié des invitations à des amis un peu partout. C’était écrit sur une carte blanche (simplement) : FÊTE CHEZ HOKI.

57. Hoki a toute sorte d’amis. Des hommes d’affaires, des journalistes, des mannequins (je l’ai déjà dit, mais vous étiez aux toilettes), des professeurs d’université, des écrivains, des peintres, des homosexuels, des chimistes, des boxeurs, des travestis et un Nègre. L’univers de Hoki. Son cosmos portatif.

58. Hoki m’a donné un nom japonais : Tosei. Tosei veut dire pêche verte. Je suis le premier fruit nippon de race noire.

59. On a fait le marché. Un peu partout. C’est un très beau quartier. Un quadrilatère. Van Horne, au nord. Sherbrooke, au sud. Saint-Laurent, à l’est et l’avenue du Parc, à l’ouest. Juifs, Grecs, Vietnamiens, Portugais. Des pâtisseries. Des charcuteries. Des épiceries. Fruits, légumes verts, épices. Des poissonneries. Toute sorte de volailles. On a acheté des bagels chez Himie, sur la rue Saint-Viateur, et quelques bouteilles à la Société des alcools, sur l’avenue du Parc. Pain et desserts sur Saint-Laurent.

60. On a fait le marché dans la Volks jaune de Hoki. Hoki avait cette Volks quand elle était encore à l’université de Vancouver. On baisait à quatre là-dedans (selon la légende). Comment faisait-on ? Je ne sais pas. Je ne connaissais pas encore Hoki à cette époque. Paraît que ça se faisait, et cette vieille Volks était connue de tout le campus comme un véritable BAISODROME.

61. En revenant dans la Volks. Vers cinq heures. On a tourné sur la rue Saint-Denis. Fleurs et encens. La Volks craquait. Elle n’en pouvait plus.

62. Le soleil tapait encore fort. Ciel pur (bof ! autant qu’un ciel de Montréal peut être pur). Nuages immobiles, fixes. La vieille Volks s’enfonçait résolument dans un paysage de Magritte. Hoki gardait les mâchoires serrées. Elle réfléchissait. J’avais la tête perdue au milieu d’un fouillis d’odeurs de poisson, de légumes, de fruits, de fleurs et de pâtisseries.

63. Les choses (bon, je veux dire les voitures, les gens, les arbres, les maisons, les nuages, l’après-midi) n’arrêtaient pas de défiler. La vie rapide.

64. Hoki conduisait vite. Un peu tendue. Je regardais ses poignets à la dérobée. Crispés. Sa longue veine bleue. Le pouls contre la tempe. Elle réfléchissait.

La Volks fait un brusque U turn et retourne vers le quartier chinois.

65. Retour. Soir.

Un de ces couchers de soleil qui vous brûlent les yeux à force de beauté. Merveille de cuivre en fusion. Spectacle incroyablement délicat créé par la pollution. Il n’y a que le smog pour engendrer d’aussi magnifiques couchers de soleil.

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