Éroshima
Rome aux doigts de pluie. - 78 -
Rome aux doigts de pluie
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MORAVIA A DES MAINS d’étrangleur.
Nous sommes assis à la terrasse d’un petit café que fréquente Moravia depuis trente ans. Il pleut sur Rome. Une petite pluie fine et oblique.
— Je suis venu vous parler du sexe et de la mort.
— Ça fait cinquante ans que tout le monde se croit obligé de me parler de ça.
— Je sais. Toute votre œuvre tourne autour de ce thème.
— Pourquoi moi ? Tous, ils ne parlent que de ça. Miller, de quoi pensez-vous qu’il parle ? Fellini, hein ! Antonioni. Cavafy. Gombrowicz. Et même le timide Pasolini.
— Pasolini. Timide ! ! !
— À vous aussi, il fait peur.
Moravia a l’air détendu. Des gouttes de pluie arrivent jusqu’à notre table. Des couples passent sous des parapluies multicolores. C’est une belle journée romaine.
— Vous en parlez d’une façon particulière.
— De quelle façon particulière ? Tout le monde en parle d’une façon particulière ! Alors que la mort et le sexe ne changent pas, eux. On essaie d’être original. Ce n’est pas un compliment, vous savez.
— Vous voulez un compliment ?
Moravia éclate d’un rire rauque. Son rire a attiré le garçon à notre table. Moravia commande pour lui et pour moi. Il a l’habitude de recevoir. Rome, c’est chez lui. Les gens ont leur tanière, comme ça. New York est à Mailer. Montréal, à Miron. Paris, à Sollers. Berlin, à Grass. Rome est à Moravia.
— Je veux dire que les gens en ont fait des tabous, alors que vous en parlez ouvertement.
— Vous écoutez trop les intellectuels. Allez dans la rue. On ne parle que de ça. Baise et mort.
— Peut-être, mais on ne parle pas de la Bombe.
— Vous avez raison, dit Moravia gravement.
— Je sais que la Bombe est une de vos obsessions.
— Je ne pense qu’à ça depuis vingt ans.
— Elle est là depuis plus longtemps que ça.
— Oui, mais ça m’a pris vingt ans pour le réaliser.
— Donc la mort n’est pas un fait banal pour vous ?
— Quotidien, mais pas banal. Le sexe ? Je ne sais pas. Vous savez, le sexe, ça va bien plus loin que la mon.
— Et l’orgasme ?
— Très peu pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est de regarder.
— Vous êtes voyeur ?
— Vous connaissez l’histoire du roi qui regarde son courtisan en train de regarder la reine ?
— Pourquoi est-ce mieux de regarder ?
— Le sexe et le cerveau, fiston.
— Alors ?
— La Bombe à neurones.
Moravia a des mains d’étrangleur. Il pleut sur Rome. Une petite pluie fine et oblique.
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