Éroshima

Dany Laferrière · Chapitre 16 sur 32

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Éroshima

Manhattan kosher. - 52 -

Manhattan kosher

 

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KERO, UNE AMIE DE HOKI (décidément, cette fille est en cheville avec la planète entière), avait invité le romancier Norman Mailer à venir prendre le thé dans son appartement, à Manhattan. Mailer est arrivé avec sa fille, Gloria, et Myriam Rosenberg. Gloria et Myriam ont passé leur enfance dans le quartier juif de Brooklyn.

Gloria et Myriam étaient deux petites filles identiques sur la photo de leur Bar Mitzvah avant que Gloria ne devienne, à Manhattan, cette pulpeuse beauté cachère.

Myriam habite encore dans le même quartier et elle n’est pas ce qu’on pourrait appeler une tornade sensuelle. En fait, elle ne casse rien, mais c’est l’amie d’enfance de Gloria Mailer.

Kero a tout de suite apporté les ustensiles qu’elle a disposés dans un coin de la pièce. Kero s’affaire ainsi, pieds nus, dans un kimono à grands motifs de bambou.

Nous sommes assis, à l’orientale, sur de minuscules coussins de soie jaune.

Norman Mailer s’intéresse vivement aux ustensiles. Il palpe chaque objet en s’inquiétant de sa patine, de son histoire, de son nom japonais et de son usage. Kero répond chaque fois en donnant de plus en plus de détails. Autant Hoki veut oublier ce qui s’est passé là-bas, autant Kero voue un culte à la mémoire. Tout ce qui est japonais est sacré. Elle veut faire prendre conscience à chaque Américain de la bêtise d’Hiroshima. Cette danse du ventre, c’est dans l’espoir que Norman Mailer écrive, un jour, un roman sur le Japon.

Kero est née à Londres où ses parents vivent encore. Elle suit de vagues cours d’art dramatique à New York. En réalité, elle est ici pour faire réparer la faute. L’Amérique doit une excuse au Japon.

Kero est très dure. Elle est mince, souple et féroce. Avec des yeux terribles. Faire l’amour avec Kero, c’est faire l’amour avec un samouraï dans un corps de geisha. LA CHAMBRE DES MILLE DOULEURS EXQUISES. Elle, sado. Moi, maso.

La fenêtre sur Central Park est notre unique source de lumière. Gloria Mailer en est inondée. Sa chevelure auburn, lourde, exhale un parfum de propreté et de fraîcheur. Avec ses formes coincées dans sa robe jaune et verte qui transpire un érotisme humide, impudique. Myriam Rosenberg est là pour montrer le chemin parcouru par une fille d’un quartier pauvre de Brooklyn.

Kero, sans bouger le torse, touche chaque objet avec une baguette de bambou. Elle les nomme d’une voix neutre :

Kensui : jarre à eaux résiduaires.

Hishaku : cuillère à eau.

Futaoki : reposoir pour couvercle de bouilloire.

Kobukusa : petite serviette en soie.

Sensu : éventail.

Fukusa basami : sac à main.

Chawan : bol à thé.

Chashaku : cuillère à thé en bambou.

Chakin : serviette à thé en toile.

Natsume : boîte à thé.

Chasen : fouet en bambou.

Mizusaki : jarre d’eau froide.

Shikiita : support en tuile pour le brasero.

Furo : brasero.

Okama : bouilloire à thé.

Kero a hérité du service à thé familial. Perdre un de ces objets serait un drame presque aussi terrible que celui d’Hiroshima. Cette cérémonie du thé, au cœur de Manhattan, est un rituel, une messe. Comme les Occidentaux pleurent, chaque jour, la mort du Christ.

Myriam Rosenberg, avec ses petits yeux apeurés, a tout à fait l’air d’une souris de Gaza. Gloria se tourne vers Kero.

— Myriam n’habite pas loin d’ici.

— Ah ! oui…

— Elle possède un appartement à un coin de rue de chez toi.

— En effet, c’est pas loin.

— Elle est en médecine à Columbia.

— Gynécologie ?

— Non. Neurologie. Elle est timide, mais ne te fie surtout pas à son petit air effrayé, c’est un génie.

Myriam Rosenberg, comme de fait, n’arrête pas de rougir. Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, c’est la fille du grand rabbin de New York. Elle est moche, orthodoxe et géniale. J’ai toujours été attiré par la laideur. La beauté expose. La laideur protège. Myriam Rosenberg est bien protégée. Oh ! je sais, je sais. J’entends d’ici (et distinctement) les envieux. Pour eux, les Nègres ne devraient baiser qu’avec des Négresses. Le mélange racial est une des formes vivantes qui subsiste, aujourd’hui, pratiquement sans changement depuis le dévonien et qui a des chances de survivre à la Bombe. J’imagine que nous sommes des amibes unicellulaires. Et que nous essayons, malgré tout, de tenter une sortie collective.

Kero prépare le thé en silence. Elle nettoie, d’abord, la cuillère à thé et les bols pourtant déjà propres. Elle essuie, ensuite, l’un après l’autre, à l’aide d’une serviette de soie, tous les ustensiles.

Soleil. Calme et sérénité.

Avec une louche de bambou (Kero utilise une louche neuve à chaque séance), elle puise l’eau dans la bouilloire pour la transvaser dans le bol. Elle utilise une pièce de tissu de forme oblongue qu’elle plie au-dessus des parois du bol pour la faire tournoyer ensuite entre ses mains.

Myriam Rosenberg est assise un peu en retrait de la flamboyante Gloria.

Kero bavarde à voix basse avec Norman Mailer tout en préparant le thé.

— Tu écris, ces jours-ci, Norman ?

— Hélas…

— Pourquoi hélas ?

— J’écris, j’écris et j’ai l’impression de tourner en rond.

— Ton truc sur l’Égypte ?

— Ouais… M’a l’air que cette fois j’ai attaqué un trop gros morceau.

— Tu es le plus grand, Norman, c’est donc à toi de prendre les plus grands risques.

— Bon Dieu ! des fois j’ai bien envie de jeter les gants.

— Norman, selon toi, qui est important aujourd’hui ?

— Oh ! il doit y avoir une vingtaine d’écrivains américains qui répondraient à cette question en vous citant un nom – le leur. John Updike dirait John Updike. Bellow dirait Bellow.

— Que dirait Norman Mailer ?

— Norman Mailer dirait Norman Mailer, tu peux compter là-dessus. La littérature américaine est actuellement dans une drôle de situation. Nous n’avons pas de géants. Jadis, nous avions Hemingway et Faulkner. À présent, nous sommes comme les rayons d’une roue. On ne peut pas demander quel est le rayon principal. Chaque rayon répondra : « À ma connaissance, je suis le seul. »

— Pour moi, Norman, tu es le seul. Mais qui d’autre, à part toi ?

— Il y a beaucoup d’auteurs pour qui j’ai de l’estime. Saul Bellow est un très bon écrivain. John Updike est très bon, John Cheever…

— Et Gore Vidal ?

— Vidal est un bel esprit et un bon essayiste. Ce n’est pas un bon romancier.

— Truman Capote ?

— Capote est un styliste, un très bon écrivain, mais il n’a rien donné d’inoubliable récemment. Bien sûr, il travaille depuis des années à Answered Prayers. Il faudra attendre et voir.

— Des auteurs surfaits ?

— Il est difficile pour un auteur de se maintenir très longtemps. Il y a en Amérique beaucoup plus de critiques littéraires que d’hommes et de femmes capables de gagner leur vie en écrivant des romans. Nous avons tous été examinés et réexaminés pendant vingt ou trente ans. Ce serait dur pour un ersatz de passer à travers.

Le bol à thé bien sec, Kero dispose la serviette sur le bord de la bouilloire et place ensuite le bol entre ses jambes. Avec des gestes très doux, elle ouvre la boîte à thé sans perturber la surface bombée du thé brillante comme un globe lumineux. Elle calcule minutieusement chaque portion qu’elle verse dans les bols. Ensuite, elle frappe cinq fois la cuillère contre la paroi pour la débarrasser des poussières de thé.

Je ne me suis pas encore familiarisé avec cette idée, cette RÉALITÉ de respirer, de tousser, de bouger dans la même pièce qu’une juive orthodoxe. Vous vous imaginez l’effet que ça peut faire sur la libido d’un goy nègre.

Kero, le visage imperturbable, introduit la louche de bambou dans la bouilloire, le côté incurvé vers le bas, la tourne doucement à mesure qu’elle l’enfonce en évitant le moindre geste maladroit. Elle la retire, ensuite, sans bruit, la place sur le bol à thé, l’incline doucement afin de verser le tiers de son contenu dans le bol. Je regarde avec fascination Kero exécuter ces gestes avec la plus grande précision.

Gloria Mailer n’est pas une héroïne de Woody Allen, le style de fille belle, juive, riche, intellectuelle et névrosée, le genre qui habite Central Park, s’habille chez Gucci, qui a tout pour être heureuse et qui passe ses après-midi sur le divan d’un psychanalyste de Manhattan. Gloria Mailer serait plutôt du genre Californienne gorgée de Torah qui travaille dans une station de télévision bourrée de snobs et de cocos… Ou encore Gloria est une de ces filles supercools, superbronzées, sans une pointe d’inhibition, pareilles à une orange made in Los Angeles. Pour toutes ces raisons, Gloria Mailer me laisse froid.

Kero se sert d’un chasen (un fouet de bambou muni, à une extrémité, d’une poignée et incurvé en dents de fourchette à l’autre). Cet instrument, en apparence simple, a nécessité diverses opérations avant d’atteindre cette perfection dans la forme et le sens. Je voudrais devenir cet objet très simple et tout à la fois complexe. Myriam Rosenberg a suivi très attentivement le rituel qui a duré quarante minutes. Le travail très lent, très organisé et en même temps très gracieux de la préparation du thé a imposé un rythme oriental à tous nos gestes et a imprégné la pièce d’une douce atmosphère de sérénité zen.

Kero nous a proposé un bain, après le thé. Occupant toute la largeur de la pièce, la cuve fait, dans sa longueur, 3,50 m. Décoration stricte : un rouleau japonais et un arrangement floral près de la fenêtre. L’eau est brûlante.

J’entends frapper discrètement à la porte. Myriam Rosenberg entre, et je bascule, la tête la première, dans le trou noir des phantasmes les plus pervers auxquels aucun Nègre, à ce jour, n’a jamais osé rêver. Soyons clair : Myriam Rosenberg n’a rien, à première vue, pour provoquer un tel bouleversement chez un quelconque animal sexuel, mais, justement, à cause d’une telle discrétion, elle m’apparaît terriblement sensuelle.

Deux révélations. Gloria Mailer est beaucoup moins bien nue et Myriam Rosenberg est beaucoup mieux quand on peut au moins deviner ses formes. Je ne suis pas attiré par Norman Mailer. Disons que Myriam a de belles jambes (ce qui n’était pas prévu) et de merveilleux seins (je n’en demandais pas tant). DES CHOSES QU’ON NOUS AVAIT CACHÉES DEPUIS LA CRÉATION. Encore une fois, ce serait malhonnête de laisser croire une seconde de plus que Myriam Rosenberg, selon la coutume japonaise, est en train de prendre son bain nue. En fait, elle porte une robe de coton assez large dont la tendance (tendance Archimède) est de flotter. Si la robe flotte ainsi, il faut croire que la partie immergée du corps s’est complètement libérée de toute entrave.

Théorème : Tout corps plongé dans l’eau reçoit une décharge électrique égale à la somme de désirs circulant dans l’eau multipliée par le nombre de races (trois dans ce cas) et divisée par la somme de verges à froid présentes. POUR MA PART, JE BANDE À FAIRE SAUTER LE VOLTMÈTRE.

Ce serait encore malhonnête de laisser croire une seconde que Myriam Rosenberg a participé de quelque manière que ce soit à la vérification de ce théorème. Je l’ai expérimenté seul et à mes dépens.

Nouveau théorème : Tout corps en rut produit une charge électrique dix fois plus grande que sa production courante. On augmente cette puissance en plaçant sur son circuit une résistance quelconque. Dans le cas d’une juive orthodoxe, on estime la nouvelle puissance capable de causer mort d’homme. Myriam Rosenberg est une bonne conductrice de la chaleur animale.

Ciel clair, temps calme, pas de vent (c’est le temps qu’il a fait, le matin d’Hiroshima).

Je peux donc larguer la Bombe. Dieu ! j’avais complètement oublié l’Ancien Testament. Ça regorge d’orgies, de bacchanales, de stupre et de luxure. Tous ces prophètes qui troussent à qui mieux mieux les vierges du temple, tous ces frères qui violent leurs sœurs, tous ces rois qui se nourrissent de pubères, j’avais oublié ce secret bien gardé : le peuple de Dieu est plus que tous les autres celui de la chair. TOUTES LES SARAH, DÉBORAH, RACHEL, RUTH, ESTHER, SALOMÉ, AGAR, BETHSABÉE, THAMAR, MARIE, MYRIAM SAVAIENT FAIRE ÇA.

Je ne devrais pas le dire, mais cette révélation m’a touché à un point tel que, me tournant vers Myriam et voyant en elle une de ces filles de la Bible (mon premier livre érotique), il m’est arrivé cette chose incroyable, incroyable pour ceux qui n’ont pas la foi : j’ai eu l’orgasme le plus fécond, le plus enthousiasmant, le plus excitant et le plus glorieux que jamais bipède n’ait osé rêver depuis l’HOMO ÉRECTUS.

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