Éroshima

Dany Laferrière · Chapitre 26 sur 32

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Éroshima

Un paysage du Douanier Rousseau retouché par V.S. Naipaul - 87 -

Un paysage du Douanier

Rousseau

retouché par V.S. Naipaul

 

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1. CHOUPETTE SAUPOUDRE son chicken basquet de ketchup, de sel fin ou de poivre et l’asperge d’eau de vinaigre. Marie-Flore scrute encore la carte. Le serveur n° 7 s’impatiente et part finalement prendre la commande qui attendait sur le comptoir de la cuisine.

Marie-Erna et Michaelle filent vers les toilettes. Marie-Flore attrape le n° 7 au vol et fait venir du poisson et de la salade. Pasqualine achève son rhum-sur-glace et commande un strawberry. Le soleil pénètre de toutes parts au National Bar. Les vitres sont brûlantes. D’autres filles arrivent et se dirigent directement vers le fond.

2. La vieille Buick 57 pointe son cul devant la boucherie Oso Blanco pour se ranger dans le parking du National Bar. Naipaul file au Food Store s’acheter une pierre à briquet. Le type au nez rouge et boutonneux de la caisse lui conseille de descendre à Little Europe. Naipaul traverse la rue, jette un rapide coup d’œil vers la Buick étincelante au soleil et pousse la porte vitrée du National Bar. Le n° 9 abaisse, au même moment, deux stores pour régler l’entrée d’ombre et de soleil dans la pièce.

3. Le groupe change de table pour s’installer en plein soleil. Marie-Erna et Michaelle sortent des toilettes avec, chacune, un chou-black au coin de l’oreille. Leurs cheveux ruisselant d’eau de réglisse et peignés à la garçonne, avec une raie au milieu. Marie-Flore vide d’un trait son orangeade et pêche la cerise, au fond du verre, avec une tige jaune en plastique. Marie-Erna regarde distraitement le mode d’emploi sur la bouteille de pommade avant de la glisser dans son sac. « Pour conserver des cheveux jeunes et éclatants, prenez un peu de moelle de bœuf que vous répartirez sur vos mains et procédez à un léger massage du cuir chevelu ainsi qu’à l’imprégnation de la pointe des cheveux. » Michaelle secoue vigoureusement sa tête, et des gouttelettes volent partout.

4. Naipaul s’assoit à une table d’où il peut voir facilement la Buick. La masse noire étalée de la vieille Buick comme une flaque d’encre de chine sur l’asphalte brûlant. Naipaul étudie minutieusement la carte et finit par faire son choix.

5. Marie-Flore change de place avec Marie-Erna pour être plus proche de Naipaul et Michaelle prend la place de Pasqualine pour se mettre à côté de Marie-Erna. Marie-Flore fouille dans son sac pour chercher une cigarette, et Naipaul l’allume. Choupette se tortille sur sa chaise en regardant sa montre. Le n° 7 ramasse les verres vides, essuie la table et change le cendrier. Les filles se lèvent d’un bond. Marie-Flore règle l’addition à la caisse. Choupette glisse un pourboire au n° 7.

6. La vieille Buick respire fortement à l’odeur des filles. Choupette allume la radio. Naipaul tourne au coin de la Firestone et descend la rue Pavée. L’asphalte fume. Naipaul s’arrête au coin pour s’acheter un Alka-Seltzer. Marie-Erna rit derrière avec deux types dans une Subaru jaune. Michaelle passe sa tête par la fenêtre de la portière pour respirer le vent chaud de midi.

La Buick s’enfonce dans l’après-midi. Un petit garçon à la peau luisante bombarde d’eau sa petite sœur. Des gouttes de sueur perlent le long de l’échine de Pasqualine.

La Buick s’arrête d’elle-même au coin de la Station Shell. Les filles se ruent dans un bar à côté. Naipaul verse un seau d’eau dans la gueule rouge de soif de la Buick et asperge longuement les roues. Les filles arrivent avec des boissons gazeuses. Pasqualine file plonger sa tête dans le réservoir d’eau de la station d’essence. Le pompiste fait un clin d’œil à Naipaul : « C’est dans la poche, vieux. » Il fait 90 degrés à l’ombre.

7. La Buick tourne au coin de la Nova Scotia Bank et s’arrête devant Anson Music Center. Les filles descendent promptement de la voiture en claquant la porte. Le corps maigre de Pasqualine éjectée par la portière ondule dans une minuscule robe verte à peine plus grande qu’un mouchoir. Juchée sur des échasses noires, elle traverse la chaussée brûlante. Marie-Flore se retourne un quart de tour en poussant la Porte-tambour et fait un sale clin d’œil à Naipaul. Un immense poster représentant une paire de fesses nues dévorant un énorme hamburger qui dégouline de ketchup au-dessus d’un aquarium de poissons rouges. Le dernier disque de Volo Volo joue à pleins tubes le succès de l’été. L’aiguille glisse sur un grain de poussière. Une fille cool avec un superafro balance ses fesses moulées dans un jean. L’air conditionné rafraîchit les corps en nage. L’atmosphère sombre et douce d’une pièce d’eau. Pasqualine s’allume une cigarette et relaxe, s.v.p. baby. Un type en T-shirt pop explose tout au fond sur un disque des Skah Shah. Marie-Flore glisse dans son sac un peigne nacré. Deux filles entrent et sortent avec trois disques de Bossa Combo. Marie-Erna jette subtilement dans son sac un flacon de V05 pour cheveux gras. Choupette veut faire jouer un nouveau disque. Les filles crient en hurlant de laisser aller Tabou et elles s’éparpillent quand Pasqualine sort un vieux disque de Gary French.

8. Silence. Naipaul, seul dans la Buick, monte toutes les vitres. Les camionnettes passent dans un bruit mou de fumier. Paysage enfumé, noyé sous une teinte métallique. Naipaul sort son calepin et note quelques flashes pour son reportage. Il fait un papier hot pour le magazine Rolling Stone. Un truc sur Port-au-Prince. Naipaul en sueur. Il commence à sentir cette ville foldingue. Un type avec une dizaine de montres autour de son bras crie quelque chose à Naipaul en levant le poignet. Une main noueuse de femme traîne un petit garçon habillé dans un costume de marin neuf. Plan gauche sur Bazar La Poste : un goulot de bouteille de cola, entre des lèvres lippues et des dents blanches ivoire, laisse couler un liquide rosâtre. Une petite fille plaque son visage contre la vitre chaude. Une hanche avec ceinture de chair brûlée passe dans le champ. Au ralenti : gorge rouge de poisson de grands fonds aspirant sa nourriture. Zoom sur main baladeuse se fermant sur une paire de boucles d’oreille. Plan intérieur : Naipaul se noie dans sa sueur, et les grains de poussière glissent sur les vitres en flonflons de soie liquide, en dégoulinades rougeâtres et en sarabande d’ectoplasmes déchirant la rétine de l’œil.

9. Lumière rouge. Sur la longueur d’un pâté de maison entre les rues Pavée et Des Césars, quatre rangées d’automobiles attendent au croisement, pare-chocs contre feux arrière. Les moteurs ronflent, les tubes suintent. Buick et Chrysler américaines. Peugeot et Citroën françaises. Toyota et Datsun japonaises.

Lumière verte. Les moteurs s’affolent. Les leviers grincent en première vitesse. Les autos s’espacent entre les magasins, la foule et les couleurs vives des affiches.

Dans un moment, toutes ces bagnoles crevassées, repeintes, vont se diluer dans Port-au-Prince, la ville étagée sur ses quinze collines (Saint-Martin, Sans Fil, Bel Air, Canapé Vert, Bourdon, Fort National, Saint-Gérard, Turgeau, Pacot, Morne-à-Tuf, Poste-Marchand, Nazon, Bois Verna, Bolosse, Nelhio) avec ses taxis fourmis qui escaladent les rues monte-au-ciel.

La vieille Buick ralentit devant le marché en fer, tourne au coin du vieux terrain d’aviation avant de filer droit vers un motel climatisé de Delmas.

10. Le corps ficelé dur de Pasqualine debout sur la pointe des pieds coupant la lumière crue dans une métallique dureté. Le torse arqué fléchit à l’aine. La nette épure des cuisses graciles.

Marie-Erna feuillette des romans-photos sur le divan. Marie-Flore marche pieds nus sur le ciment frais et elle pose sa joue contre la vitre de la fenêtre.

La pièce est éclairée de la fenêtre. Le rayon de soleil divise la chambre en deux pénombres moites.

Michaelle brosse les cheveux soyeux de Pasqualine devant un grand miroir ovale. Choupette file chez Le Chinois et revient avec du riz-poulet dans des assiettes en carton et des bouteilles de coke.

11. Michaelle caresse la nuque de Pasqualine et l’embrasse légèrement au cou. Elle lui frotte ensuite le dos avec de Peau de Cologne. Vent de fraîcheur. Et lui masse le visage avec de la crème Nivea (contre le teint brouillé de peau à tendance sèche) et de l’émulsion à la maldivienne.

Pasqualine trouve un vieux rasoir, s’assoit sur le tabouret et ramène doucement une jambe sur la coiffeuse. Elle courbe l’échiné. Le rasoir remonte lentement vers l’entrecuisse. Pasqualine s’épile complètement la jambe, la bassine avec de l’alcool à 60 degrés, se soulève légèrement pour déposer l’autre jambe sur la coiffeuse.

Michaelle lui caresse un moment la jambe bien galbée allongée sur le bois clair. Le tranchant du rasoir fait un bruit métallique.

12. Pasqualine se tortille dans une merengue de sang. Suées livides aux poreuses voilures de la peau. Cou gonflé comme un saxo de jazz. Artères stellaires. Yeux couperosés. Lacération tamisée.

Marie-Erna mitraille Pasqualine dans tous les sens avec une vieille Nikon. Les flashes éclairent un corps luisant.

13. Naipaul regarde. Le dos noir de la blatte comme un tesson de verre sombre. Ses fines antennes bougent sans arrêt. Le pied de Naipaul l’écrase et elle vomit une matière blanchâtre.

14. Le soleil s’est retiré complètement de la pièce. Des bruits sourds parviennent encore de la rue. Un vent léger chasse l’odeur sure du riz-poulet.

Choupette, légère, traverse la chambre en s’essuyant avec un Kleenex imbibé de coke et s’allume une cigarette qu’elle aspire lentement. La pièce en pleine noirceur (fenêtre fermée) tangue comme un bateau dans un rêve d’enfant pervers. Les chiures de mouches glissent en grosses chéchias molles sur du papier à mouches. Le bout rouge de la cigarette grésille à la face de Choupette comme une plaque de magnésium.

15. La Sainte Nuit se pose sur la ville. Un soleil drogué titube dans le Golfe. La Buick remonte ventre à terre une petite colline de terre ocre. Plein volume sur le tube des Scorpions (le dernier groupe de l’été). Les filles se maquillent dans le rétroviseur. La Buick prend le tournant au coin de Chez Maxime. Les filles rient derrière en s’aspergeant de parfum et de poudre. Naipaul se retourne et reçoit un plumeau dans les yeux. Les filles continuent à rire. La Buick (une masse oblongue noire) file. On n’a pas de destination. Ça roule, cool, vers l’Apocalypse.

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