Éroshima
VI. - 26 -
VI
66. Hoki, en kimono.
Moi, en boubou.
En guise de geisha : deux jumelles lesbiennes : Keiko et Reiko. Keiko, boudeuse. Reiko, artificieuse.
67. Hoki avait placé des amuse-gueule un peu partout dans la pièce. Dans des endroits plutôt inattendus. Des noix d’acajou, des noix de ginkgo taillées en forme hexagonale et du poisson séché. On a joué, un moment, à retrouver les sachets de noix.
68. De la cuisine, Hoki a apporté un consommé de crevettes au tofu dans des bols de laque rouge. Au fond de chaque bol, une feuille d’épinard, un morceau de fugu et une fine languette de citron. Hoki a disposé les bols sur une demi-douzaine de tables basses de quarante-cinq centimètres de hauteur.
69. Un type à côté de moi raconte comment il a failli s’empoisonner au fugu dans un restaurant des environs de Tokyo.
— Qu’est-ce que c’est que le fugu ?
— Vous ne savez vraiment pas !
— Oh ! vous savez, je ne connais même pas la Californie.
J’avais la nette impression que chacune des personnes présentes dans cette pièce avait déjà fait le tour du monde au moins cinq fois. Moi, ça ne me gênait pas, puisque j’ai horreur du mouvement. J’ai peur que la Bombe ne m’atteigne en plein vol (au-dessus de l’Atlantique).
— Bon, le fugu est un poisson dont le foie et les ovaires contiennent un poison violent.
— Capable de tuer ?
— Mortel.
— Et les Japonais le mangent ?
— C’est le plat le plus apprécié au Japon.
70. Hoki s’est amenée avec un grand bol de concombres farcis au gingembre.
Je pensais encore aux Japonais en train de bouffer du poisson empoisonné. Quel rapport avec Hiroshima ?
71. Hoki avait raison. Les poètes se sont amenés en même temps que les musiciens, les mannequins, les danseurs, c’est-à-dire vers onze heures. On s’est installé sur des coussins. Enfin, les filles ! Des mannequins avec des châssis à tout casser et des nichons à vous décoller la rétine.
72. QUI PEUT BIEN M’EXPLIQUER POURQUOI, BON DIEU DE MERDE, CHAQUE FOIS QU’ON S’INSTALLE UN PEU CONFORTABLEMENT QUELQUE PART, IL Y A TOUJOURS UN ZOZO POUR CROIRE QU’ON NE SURVIVRAIT PAS SANS SA MUSIQUE.
Le type de service, ce soir-là, était un grand blond avec des pieds de marcheur dans des sandales de lanières de cuir. Visage doux, sensible. Bronzage californien. Il a joué deux bonnes pièces. Les filles ont adoré. Raison de plus : j’ai haï.
73. Reiko a tout de suite remarqué la fille qui accompagnait un des danseurs. Une splendide brune au corps ficelé dur dans un « Danskin » blanc. Mince, assez grande, le visage long. France n’est pas jolie, au sens reposant du terme. C’est un cratère.
Reiko voulait France. Dès le premier coup d’œil. Elle la voulait à tout prix. Tout de suite.
74. Hoki est arrivée avec des plats de sushi (sorte de riz au vinaigre roulé avec des languettes d’omelette, du cresson, des champignons, des copeaux de courge et quelques fines tranches de poisson cru). France s’est levée pour aider Hoki. Des jambes minces acier.
75. Le type à la guitare – Nigel – jouait un truc de Genesis. Assis dans la pénombre, presque caché par un paravent, il jouait comme si personne d’autre n’existait à part lui et sa saleté de musique. Des types comme ça, on en ramasse à la pelle à McGill.
76. Sarah a traversé la pièce, tout en longueur, pour venir draguer Nigel. Ça prend un sacré culot ou un nom. C’est la saleté de fille du président du Canadian Pacific. Pieds nus, jambes et aisselles poilues. NATURE. 10 millions de dollars en nature.
77. Hoki est au four et au moulin. Reiko, déjà mouillée. Les mannequins semblaient en transe rien qu’à regarder passer la sauce verte de soja. Un type, à l’autre bout de la table, expliquait les véritables causes du boom économique japonais tout en avalant du tofu. C’est pas les raseurs qui manquent en Occident.
78. Cohen, resté seul dans son coin. Seul. Visiblement, il ne voulait engager la conversation avec personne.
— Bonsoir, je suis Kate.
Le visage de Cohen s’est fermé aussitôt comme une huître.
— Vous êtes Cohen ?
— Non.
— Vous êtes bien Cohen ?
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire !
— J’ai vu votre gueule sur des pochettes de disque.
— Écoutez, je ne suis pas Cohen.
— Prouvez-le alors.
— Je n’ai rien à prouver.
— Alors vous êtes vraiment Cohen.
— Je suis ici parce qu’on m’a dit qu’il n’y aurait pas d’emmerdeurs.
— Cohen ! Léonard Cohen !
— Vous vous trompez.
— Si vous n’étiez pas Cohen, vous seriez déjà à me baratiner à propos de mes jambes.
Vrai, Kate a de superbes jambes.
— Bon, dit Cohen, qu’est-ce que vous voulez ?
— Baiser avec vous.
— Et où donc ?
— Ici.
— Ici !
— Tout de suite.
— C’est pas mon genre.
— C’est précisément pour ça.
— Allez voir ailleurs.
— Oh ! ils bavent rien qu’à me voir aller.
— Qu’est-ce que ça peut me foutre !
— Sauf vous.
79. Reiko ne s’occupait que de France. France était pourtant accompagnée d’un ami. C’est un jeune danseur de la Compagnie de ballet Eddy-Toussaint. Il ressemble à ce danseur russe fort connu et, naturellement, il essaie d’accentuer la ressemblance. Reiko n’arrêtait pas de faire des clins d’œil à France. Elle lui servait du saké sans arrêt, essayant de la saouler, là, sous le nez de Baryshnikov. France riait. Reiko est une vraie pro.
80. D’autres personnes arrivaient. Tout le monde semblait connaître tout le monde. Hoki continuait le service. L’ambiance était bien partie. Les hommes d’affaires avaient desserré leur cravate. Le saké ne chômait pas.
81. Baryshnikov s’est retourné vivement. L’air inquiet. France n’était plus à ses côtés.
82. Reiko avait placé à côté d’elle différents pots d’onguent. Elle massait les pieds de France. France a le visage pointu, les yeux aigus et la bouche légèrement tordue. Biche frémissante sous la chevrotine des caresses. Reiko paraissait calme.
83. Keiko essayait un jeu avec Baryshnikov déjà saoul. Keiko Pavait sciemment saoulé. C’est ainsi que les jumelles opéraient. L’une s’occupait de la fille pendant que l’autre mettait K.-O. le type. À tour de rôle.
84. Keiko avait placé devant Baryshnikov une minuscule tasse remplie, à moitié, de saké.
— Nous allons verser du saké dans cette tasse, l’une après l’autre. Le premier qui fait déborder le vase est le perdant.
— Et quel est l’enjeu ?
— Si tu gagnes, je suis à toi.
— Et si je perds ?
— Tu pars sans France.
Un temps, comme suspendu dans l’air.
— Je commence, rugit Baryshnikov.
85. Reiko, comme recueillie, caressait les jambes nues de France. France se tordait, se ramassait en chien de fusil. Reiko la poursuivait. Lui ouvrait tranquillement les cuisses et y glissait sa main.
86. Ses hanches s’arrondissent. Ses seins, un peu lourds mais admirablement bien retenus, montrent leurs pointes qui durcissent. Leur érection est marquée par une succession concentrique de teintes. Le corps du sein est rose. En approchant du sommet, la chair pâlit sous sa propre tension. Le mamelon, enfin, se durcit, se dresse, se teinte d’un pourpre approchant du noir. France gémissait. Les jambes raides pointées vers le plafond. Reiko remontait avec sa bouche vers la naissance des cuisses. France se débattait.
87. Hoki apportait, en guise de surprise, encore du fugu. Du fugu cru. De fines tranches blanches, transparentes. Avec une sauce de ciboule et de raifort.
88. Keiko et Baryshnikov continuaient leur jeu. Baryshnikov, les mains tremblantes. La surface bombée du saké : un dôme.
— À toi, Keiko.
Zoom sur la nuque de Keiko (utiliser un objectif Tamron 35/80). Keiko se concentre. La goutte tombe. Danse sur le dôme et… reste.
89. France se débattait sous Reiko. Reiko la prenait. Bouche contre bouche. Ventre contre ventre. France jouissait. Reiko la faisait jouir.
90. D’un revers de main, Baryshnikov fait voler la tasse contre le mur, à deux doigts de la tête de Cohen. Kate, la fille qui est avec Cohen, reçoit tout le saké au visage.
91. France, couchée. Bouche ouverte. Domptée.
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