Éroshima
VII. - 32 -
VII
92. Hoki n’a jamais voulu parler de là-bas. Là-bas, c’est le Japon. Elle dit : « Je suis née à Vancouver. Je suis une Nord-américaine. »
Alors, pourquoi ces brusques accès de désespoir ?
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VIII
93. Keiko est partie pendant que je dormais. Le kimono, roulé en boule, sur le parquet. Dernier signe de vie. Je commence ma journée en faisant quelques exercices de yoga. Couché. Je n’entends pas quitter mon lit quoi qu’il arrive. Je n’ai besoin de rien, ni de personne.
94. Keiko a placé un bol de soupe aux asperges sur la table basse, près de ma tête. Je mange copieusement. J’arrose le tout avec du saké. Je compte vivre le plus longtemps possible.
95. Le premier homme fut un Nègre. Le dernier sera également un Nègre. UN NÈGRE COUCHÉ.
Si la Bombe ne vient pas tous nous cueillir un beau jour, le dernier homme mourra dans un hamac. Aucun Blanc ne peut tenir plus de deux heures dans n’importe quel hamac.
96. Je reste couché dans le loft ensoleillé de Hoki. Keiko a perdu une boucle d’oreille. Elle brille sur le plancher, près du kimono. La fenêtre est restée ouverte. J’entends la rumeur de l’avenue du Parc.
97. J’aime bien cette avenue. J’aime les artères de la ville, les bars, les voitures, les filles dans leur robe d’été. Le côté ensoleillé de la rue, le vin, l’après-midi. J’aime par-dessus tout Billie Holiday.
98. Je suis urbain jusqu’au bout des ongles. Mes vaches sont des voitures. J’ai horreur de la campagne. J’ai horreur de la banlieue. J’aime le parc du mont Royal, les écureuils de ville et les restaurants grecs. Ça fait près de huit jours que je crèche chez Hoki. Hoki est à New York. À cause de John Lennon. Vous savez ce qui est arrivé à ce gosse ? Pauvre Lennon !
99. J’aime aussi flâner seul. Sans rime ni raison. Comme ça. Pour voir. Le Timénés est tout à côté, avec sa terrasse. Je ne connais pas de plus vif plaisir (à part un hypothétique week-end avec Rita Hayworth) que celui qu’on trouve à s’asseoir à la terrasse d’un café pour siroter un verre de vin vers deux heures de n’importe quel après-midi d’été. Je dis deux heures pour être sûr du soleil et des filles. On s’assoit et on regarde. C’est l’unique règle. On regarde passer les filles. QUI VEUT ENCORE PENSER QUAND IL SUFFIT DE LAISSER FAIRE LES PIEDS. On regarde et on boit du vin. Le temps passe. La lumière du jour se dégrade. Les phares des voitures deviennent plus rutilants. On dirait des pépites dans la nuit. Tant mieux, cette tristesse dans l’air fait très chic avec le vin.
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