Éroshima
Harlem River drive. - 60 -
Harlem River Drive
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TÔT LE MATIN, chez Basquiat, le téléphone sonne. Le téléphone se trouve au fond du couloir. Basquiat se lève lentement. La chambre baigne dans une pénombre.
Basquiat est nu. Il s’enroule dans un drap blanc avant de longer le couloir. Le téléphone a eu le temps de sonner une dizaine de fois.
— Quelle heure est-il ?
— Cinq heures.
— Oh ! merde.
Basquiat poursuit son chemin vers la cuisine. Il se prépare un déjeuner : œufs, bacon, petits pois. Il place deux verres sur la table et un pichet de jus d’orange. Tout se passe dans une atmosphère douce et ouatée de petit matin new-yorkais. Basquiat regarde par la fenêtre les voitures longer le Harlem River Drive.
Basquiat traîne toujours, enroulé autour de son corps, ce drap blanc avec de grandes plaques jaunes de sperme. Il essaie de s’en faire une toge romaine. Un pan du drap trempe dans le poêlon dans lequel il fait frire les œufs.
Basquiat achève de dresser la table. Une jeune femme nue (confondue avec la pénombre du couloir) se faufile jusqu’à la salle de bains. On entend tout de suite après couler l’eau du lavabo.
La table se trouve sous la fenêtre (versant est). Basquiat peut voir cet énorme placard publicitaire (Oh, Calcutta !) représentant une femme de dos aux trois quarts nue, à côté d’une affiche des Témoins de Jéhovah annonçant pour très bientôt la FIN DU MONDE.
— Tu te lèves aussi tôt chaque matin ?
— Pas chaque jour. Seulement quand j’ai à travailler.
— Et ça arrive souvent ?
— Cinq à six fois par mois.
— C’est la fête, ton boulot ?
— C’est pas facile.
— Tu appelles ça pas facile, Basquiat ?
— Ce sont des journées de vingt-quatre heures, ce qui fait cent vingt heures par mois. C’est comme si je travaillais quatre heures par jour.
La fille applaudit.
— Malin, hein !
Elle referme la porte de la salle de bains. Immédiatement, on entend l’eau couler de nouveau. Pourquoi, dès qu’une fille ferme une porte de salle de bains, entend-on toujours l’eau couler ?
Basquiat est assis à la table de cuisine et nettoie un appareil photographique. Il essuie minutieusement les lentilles, le boîtier. C’est un solide boîtier, fait d’un alliage d’aluminium et muni d’un obturateur métallique, avec une synchronisation/flash allant jusqu’à 1/90 de seconde. Il pèse exactement quatre cent soixante grammes. Basquiat est absorbé par son travail. Ses gestes sont à la fois secs et précis. La lumière naturelle de la pièce est très douce.
Basquiat regarde, par la fenêtre, l’affiche des Témoins de Jéhovah annonçant la FIN DU MONDE. Basquiat essaie de s’imaginer l’apocalypse à New York. Le char de feu frôlant les buildings de verre de Manhattan. La pluie de sauterelles. Les ténèbres. Vraiment, il n’y a rien de pire qu’une grève de métro à New York.
Il y a pire : c’est de ne pas être connu. À New York, on est célèbre ou on n’est RIEN !
La jeune femme sort enfin de la salle de bains. On la voit de profil et un peu de dos. Elle porte, enroulée autour de sa taille, une serviette jaune.
— C’est gentil d’avoir préparé le déjeuner.
— C’est un déjeuner classique.
— J’aime l’école classique, Basquiat. Pourtant j’ai jamais pris un petit déjeuner classique. Qu’entends-tu par là ?
— C’est le même déjeuner que des millions de gens prennent à New York en ce moment : œufs, bacon, jus d’orange et pain grillé.
— As-tu du fromage ?
— Tu en trouveras dans le réfrigérateur.
La jeune femme se dirige vers le réfrigérateur, l’ouvre, prend le fromage et revient s’asseoir tranquillement.
Pendant quelques minutes, ils mangent en silence.
— Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui, Suzanne ?
— Quelques courses. Je rencontre Sandy en début d’après-midi et j’irai voir l’exposition de Van Der Zee, après.
— Tu ne jures que par ce type.
— T’inquiète pas, Basquiat. Tu as beaucoup de talent. Mais que veux-tu, tu n’es quand même pas un vieil homme qui vit tout seul dans un appartement avec, pour unique compagnon, son génie.
— Ah !… et qu’est-ce que je suis ?
— Un jeune homme qui vit en ville, qui a un talent fou et qui en profite bien.
— Tu crois ça ?
— Je t’ai entendu au téléphone tout à l’heure.
— Et alors ?
— T’es pas mal occupé, ces temps-ci.
— C’est mon travail, ça. Je dois convaincre Ebony de me filer ce contrat.
— Et qui sont ces filles ?
— Des mannequins. Je fais un truc avec elles pour Ebony.
— Il te faut uniquement des modèles exotiques ?
— Qu’est-ce qui est exotique ?
— Ce sont des Portoricaines.
— Dis pas de conneries, ça dépend uniquement de mes acheteurs. Pour Ebony, c’est préférable d’être noire ou métisse.
— Je te crois, mais reste que tu favorises les mannequins noirs.
— Que veux-tu que je te dise, c’est la jungle. Si je ne délimite pas mon terrain, je n’ai aucune chance.
— Je ne te crois pas. Tu as assez de talent pour dépasser ça.
— C’est vrai. Seulement, les autres, les acheteurs, ne le savent pas encore. Un photographe noir doit débuter avec des mannequins noirs, il n’y a pas à sortir de là.
— Justement, il faut en sortir.
— Écoute, Suzanne, c’est pas simple, alors ne simplifie pas, s’il te plaît. Il me faut Ebony d’abord. Et ensuite, Vogue.
— Ne tarde pas trop.
— Ne t’inquiète pas, ça viendra…
Ils achèvent de manger en silence. Des miettes de pain sur la nappe. Le soleil (comme un projecteur) éclaire l’affiche des Témoins de Jéhovah. C’est l’heure des reproches.
— Tu n’es jamais venu à aucune de mes expositions.
— Je ne suis jamais à New York, Suzanne, quand tu fais tes trucs.
— Tu seras à New York, le 20 ?
— Le 20, c’est après-demain. Alors, promis.
— Oh ! faut que je file.
Elle l’embrasse. Il reçoit le baiser distraitement.
Basquiat s’enferme dans la chambre noire. Suzanne a laissé la porte ouverte derrière elle. Elle croise les jeunes filles dans l’escalier. Sophia traîne un gros sac vert. Sophia et Una entrent et vont directement dans la grande pièce. C’est une salle presque nue avec deux projecteurs et un appareil photographique sur trépied placé dans un angle de la pièce. Le plancher de bois clair. Una en profite pour faire ses exercices de yoga. Son corps est légèrement en sueur.
Ensuite, elles attendent Basquiat. Le téléphone a sonné une dizaine de fois avant que quelqu’un ne se décide à répondre. C’est la consigne.
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