Éroshima
Vague sourire d’un chat chinois. - 70 -
Vague sourire d’un chat chinois
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J’AI L’HABITUDE D’ALLER REGARDER les visages des gens dans le métro. Ce n’est pas recommandé. Les gens ressemblent drôlement à des oiseaux, des tortues, des singes, des hiboux. Jamais des aigles. Si, un seul. Une seule fois. Et je ne l’ai vu qu’une seconde ou deux. Il entrait dans le train au moment où je sortais. Un aigle. Un vrai. Bec et griffes, œil rond et regard qui plane. Je ne connais que très peu de contemporains à qui j’aimerais ressembler. Lui, oui. Un œil hautain et Carnivore. Vivre là-haut. Très haut. Et descendre quelques fois en vol plané parmi eux. Me nourrir de leur chair. Piquer dans la foule mon souper, aussi simplement que ça. Et remonter, au soleil couchant, vers la plus haute solitude.
Berri-de-Montigny. J’entre dans la station. Je regarde. Je cherche ma direction. Tout est bien éclairé. Direction Atwater. Je descends un étage plus bas. Je n’attends pas longtemps. Le train arrive dans un sifflement de métal. Les portes s’ouvrent. J’entre. Elles se ferment. Je suis dans un autre monde. Je regarde mes voisins. Avez-vous déjà regardé un visage humain ? La peau, le grain de la peau, les os sous la peau. Les poils (cils, moustache, barbe). Les trous (yeux, nez, bouche). Les dents, les lèvres, le menton. Drôlement faits, les humains. Tout ça terne ou vivant, frémissant ou épuisé, lisse ou granuleux, frais ou en sueur. Je m’installe dans un coin et j’observe. J’apporte toujours un calepin avec moi. Je note les gestes naturels, des bouts de dialogues (je peux suivre trois ou quatre dialogues à la fois), les visages perdus dans des monologues intérieurs. Je note. Des traits hachurés, rapides, presque des flashes. Le train bouge. Avec nous dans son ventre. Un bref voyage de quarante-cinq secondes pour ceux qui descendent au prochain arrêt. Faut dire que quarante-cinq secondes, c’est amplement suffisant pour faire sauter tout ça.
Saint-Laurent. Très peu de gens entrent. Plusieurs en sortent. Quartier populaire. Marchés. Poissonneries, boucheries, épiceries. Station Soleil. Beaucoup d’immigrants. Bonheur d’entendre toute sorte d’accents. Je ferme les yeux et je fais un voyage éclair dans une multitude de pays.
Place-des-Arts. Pourquoi est-ce que je prends toutes ces notes ? Parce que je sais que c’est la fin. Je suis un amateur. Une sorte de notaire. Je suis chargé de faire l’inventaire des êtres et des choses. Pour faire des réclamations quand ils auront fait sauter la planète. Dans ce cas, il faut tout noter. Tout est précieux. La haine est aussi précieuse que l’amour. Le bien est égal au mal. Tout nous appartient. À qui penses-tu qu’il faudra adresser ces réclamations ?
McGill. Elle porte un T-shirt aux couleurs de l’Université McGill. Longue, les yeux bridés et le regard tourné vers l’intérieur. Le genre de fille à s’appeler Lo. Lo est entrée dans le train et a trouvé une place libre en face de moi. Je n’en demandais pas tant. Pourquoi les Asiatiques m’intéressent-ils autant ? Parce que c’est loin, l’Asie. Lo est assise sagement, le visage tourné vers la Chine. Je voudrais être Mao. Elle me jette un regard, style Bande-des-Quatre. Je n’ai pas insisté.
Peel. Je ne vous l’ai pas dit : la clientèle a changé. Ça sent le Dior. Les femmes de quarante-cinq ans vont prendre d’assaut les parfumeries des grands magasins. Lo n’a pas bougé. L’Asie est un continent stable. Enfin, était stable.
Guy. Lo a bougé. Le monde tremble. Je ne perds aucun de ses gestes. Gestes en accord avec l’une des plus vieilles aristocraties de la terre. Elle sort un livre. Je me penche légèrement pour pouvoir lire son titre. C’est un bouquin de Mandiargues. La Motocyclette de Mandiargues. Éros dans le train.
Atwater. Elle descend. Je descends. Moment crucial pour l’humanité. Flottement. La foule nous happe. Seconde déchirante. Juste au moment de se perdre, elle se retourne et me fait un vague sourire. Un sourire de l’autre côté des choses. Un sourire de fin du monde. Comme le sourire de la Joconde qui annonçait les temps modernes et la Bombe. Regardez bien Mona et vous sentirez le choc d’Hiroshima. Tout ça n’aura duré que cent vingt-huit secondes (depuis le moment où Lo est entrée dans le train jusqu’à ce sourire). TOUT DISPARAÎTRA.
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