Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 11 sur 41

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Excelsior: Roman parisien

XI une Lecture

XI

 

UNE LECTURE

Le duc de Largeay, prétentieusement accoudé à la grande cheminée du salon blanc et or, pince du bout des lèvres une cigarette du Levant dont il envoie la fumée au plafond en petits cercles bleuâtres géométriquement mesurés. La comtesse douairière de Vannes se concentre sur une broderie d'un dessin compliqué; sa fille, Blanche, à demi vautrée sur un divan, regarde les bibelots et les candélabres d'un air distrait et maussade.

—Eh bien! dit-elle tout à coup, voyant que personne ne se décidait à rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles du boulevard ou du club?

—Oui, ma chère. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent toutes ces jours-ci. Ouvrez la première feuille venue, royaliste ou intransigeante, matinale ou vespérale, c'est Mérigue, toujours Mérigue, encore Mérigue. J'ai précisément dans ma poche son discours à la réunion publique.

—Voudriez-vous être assez aimable pour nous en donner lecture?

—Si cela peut vous être de quelque agrément?

—Certes.

—Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...

—Oh! moi, je brode, répondit la douairière interpellée.

—Eh bien, ma chère Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire connaissance avec la prose de votre admirateur.

—J'écoute, monsieur le duc.

—«Messieurs, dès l'ouverture de la période électorale un groupe de royalistes, sans s'arrêter aux considérations d'âge, de fortune ou de notoriété qui devaient me dérober à l'attention publique, est venu m'engager à poser ma candidature aux élections de notre quartier. J'ai cédé à leurs instances, et je suis descendu résolument dans l'arène.

—Très gentil à la fois de modestie et de crânerie, observa Blanche.

Le duc poursuivit en se mordant les lèvres:

«La démagogie triomphante déclare une guerre sans merci à toutes nos forces constituées: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut détruire, protéger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle bat en brèche; nous sommes les assiégés de la grande citadelle de l'ordre!...

—Belle image! dit Blanche.

—Mauvaise rhétorique, répliqua Largeay.

—Oh! ne parlez pas de rhétorique, répliqua Mlle de Vannes, vous n'avez pas encore fait la vôtre...

Le duc, muselé, continua: «Examinons d'abord comment nos édiles entendent appliquer la devise surannée dont ils noircissent les murailles de tous nos édifices publics. La liberté qu'ils exigent pour eux, ils la refusent péremptoirement aux autres, et les honnêtes gens, bon gré, mal gré, verront leurs enfants courber la tête sous les fourches caudines de l'athéisme gratuit et de la polissonnerie obligatoire...»

—Bravo! fit Blanche en applaudissant.

—Vous applaudissez des violences, ma chère.

—Essayez donc d'en faire des violences, vous!

—Oh! Blanche! Je reprends:

«La fraternité signifie aujourd'hui la proscription des frères et des soeurs...

—Charmant! murmura Blanche.

—Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: «Quelles sont les oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent à leurs aimables Calédoniens des fonds de déplacement et des indemnités pour «travaux extraordinaires».

On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...

—Où vous seriez incapable d'entrer si jamais vous étiez ruiné.

—Ne m'interrompez donc pas à toute minute.

«Maintenant, j'aborde le côté politique de ma profession de foi, je suis catholique et royaliste...»

—Franc, loyal, splendide! s'écria Blanche.

—Et fortement maladroit.

—Je voudrais vous y voir.

—Vous serez privée de ce spectacle.

—Je m'en doute, cher duc... Vous à la tribune! Ah! ah! ah! J'en pâme, rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...

—«La République engendre la licence, le désordre, la perversion; elle abaisse les caractères, amollit les courages, émousse les forces vives de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et livre, en fin de compte, le pays désarmé à l'âpre convoitise des hordes conquérantes...»

—Très bien! très bien! appuya Blanche.

—Du pathos pur et simple.

—Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!

—«Je veux lutter galamment contre les républicains convaincus, mais une juste colère s'empare de moi à la vue des acrobates et des jongleurs politiques. Que je voie venir à ma rencontre un ennemi franc et probe, je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons le duel, à la chute du jour, nous échangerons peut-être des présents comme les héros d'Homère...» Aïe, aïe, des réminiscences classiques, à présent.

—Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La raillerie vous est malséante... Allez!...

—«Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des engins perfides, pour les espions et les délateurs, pour les fabricants et souteneurs de l'article vu et autres ordures...»

—Ah! quelles expressions. Quel langage!

—Allez donc... Opoponax!...

—«Je ne les épargnerai pas, car je le déclare hautement, je ne redouterai jamais ni leur plume, ni leur épée...»

—Fier, crâne, charmant!...

—Une simple provocation, ma chère!...

—Que vous dédaigneriez, n'est-ce pas?

—Certes, ma bonne amie.

—Comme je vous connais bien... Ensuite!

—«Quelques jours à peine nous séparent de l'ouverture du scrutin; que ma personnalité s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul l'ardeur de nos âmes. Ne nous inquiétons pas du résultat de nos peines et de nos fatigues. Quand on s'est tracé une route, on doit la suivre invariablement... Le royaliste qui a gardé une plume ou une épée à la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrogé sa conscience, doit affronter le sort. Va où tu peux. Meurs où tu dois!»

—Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.

—Tout bonnement de l'épigramme.

—Vous dites, cher duc?

—Pardon, pardon, je voulais dire mélodrame.

—Diable! je vous souhaiterais sincèrement des réminiscences de langue française puisque vous paraissez si fort mépriser les autres... Voulez-vous continuer?

—C'est fini, chère amie, le journal ne donne que des extraits.

—Déjà terminé? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso, c'est-à-dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous êtes de mon avis?

—Ah! moi, j'ai brodé, répondit la comtesse douairière sans lever les yeux.

—Vous n'avez pas le goût bien sûr, ma chère, dit Largeay en froissant le journal qu'il venait de parcourir avec un dépit mal dissimulé, vous lisez trop les auteurs modernes.

—C'est une petite différence qui existe entre nous. Bref, ce Mérigue est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres gens bien peignés.

—Un homme... Je n'en suis donc pas un à votre compte?

—Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et parlons un peu des choses qui vous intéressent. Quoi de nouveau au club?

—Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.

—Et puis?

—Prunières plaide en séparation avec sa femme qui, paraît-il, l'a battu.

—Dame! elle a dû le secouer comme un Prunières.

—Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais goût, ma chère amie.

—Après, après, pas de paroles oiseuses!

—M. du Merlerault a gagné mille louis sur M. de Senlis, à Chantilly.

—Est-ce tout?

—Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.

—Pourquoi cela?

—Ces deux messieurs s'étaient rencontrés dans l'antichambre d'une femme légère.

—Dites donc d'une cocotte, allons!

—Pardon! il y a une nuance.

—Et cette femme légère s'appelait...?

—Je n'ai pas retenu le nom.

—Mlle Zoé, peut-être!

—Connais pas, chère amie, connais pas.

—Celle qui aime tant les soupers fins.

—Ah! je ne savais pas!

—Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!

—Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir inventé la candidature Mérigue, d'avoir été le Christophe Colomb de cette Amérique.

—Ah! encore, cher duc, vous êtes exécrable. Non, je vous en conjure, ne faites pas d'esprit, je vous préfère à votre état naturel.

—Toujours ce Mérigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches vertes ou sans entendre parler de lui.

—Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.

—Je ne vous cacherai pas que je commence à être agacé d'ouïr ce nom ressassé par tous les échos.

—Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.

—Comme vous allez vite en besogne, chère amie. Croyez-vous que je me commettrais avec un aventurier?

—Non, non, duc, je ne le crois pas.

Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit brutalement et livra passage au gros Théodore, chancelant, titubant, les yeux pochés et les habits en lambeaux.

La comtesse douairière se précipita pleine d'inquiétude.

—Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se déranger, il est encore dans les brindezingues. Ce n'est que la troisième fois depuis deux jours. Il y a du progrès.

—Comment?... de quoi?... grognait Théodore en s'appuyant aux murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller... éveiller l'Académie... Vous savez, l'Académie, à l'Institut... pour donner le prix Montyon... à mon ami Mérigue... le prix Montyon, ce n'est pas trop... il m'a sauvé la vie. Voilà! il ne s'agit pas d'aller au lit, il s'agit du prix Montyon... de Mérigue... et de l'Académie... vous savez, à l'Institut, là-bas, la maison est au coin du quai.

Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un commissionnaire apporta une lettre ainsi conçue:

«Madame la Comtesse,

«Mon cher élève Théodore, presque au sortir du collège, a été

attaqué par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de

l'Europe. Fort heureusement je me suis trouvé passer sur le

terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les

agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je ne

l'ai quitté qu'à la porte même de votre hôtel, et je l'eusse même

certainement accompagné jusqu'auprès de vous, si je n'avais

eu la crainte de commettre une indiscrétion.

«Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond

respect.

«J M .»

—Mais c'est un ange, cet homme! s'écria Blanche avec un enthousiasme sincère.

—Ou du moins un brave garçon, opina la comtesse douairière.

—Il n'a fait que son devoir, reprit sèchement le duc de Largeay.