Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 24 sur 41

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Excelsior: Roman parisien

II Lune de Miel

—Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.

—Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.

Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles. En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur, il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.

 

II

 

LUNE DE MIEL

—Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?

—Tout à fait, maman.

—Tu me dis cela d'un air peu convaincu.

—Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?

—Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?

—Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.

—Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.

—Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame pas davantage.

—Tu ne veux pas que je lui dise.....

—Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.

—Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours d'une conversation...

—De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.

—Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?

—Suffisamment.

—Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et d'amour?

—Oh! comme je le désire.

—Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?

Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.

—Et que peux-tu bien faire de six à onze?

—Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées; la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans nouveaux.

—Et ton mari, pendant ce temps-là?

—Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans ma chambre.

—Dieu! est-ce possible?

—A quatre heures de l'après-midi.

—De l'après-midi, ma petite Blanche?

—Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.

—Il t'envoie encore des bouquets?

—Ah! vous plaisantez, maman.

—Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent donc aller ces fleurs?

—That is the question. Je m'en soucie peu.

—Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas seule.

—Non, je fais venir ma femme de chambre.

—Mais, la nuit, chère enfant?

—Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.

—J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.

—Nous sommes une famille pleine de contrastes.

—Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?

—Je déjeune à la vapeur.

—Avec ton mari, j'espère?

—Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.

—Est-il au moins bien mignon pendant le repas?

—Toujours à moitié endormi.

—- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?

—Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.

—Dans les cheveux?

—Parfaitement, ça le fatigue de se courber.

—Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?

—Il ne m'a pas encore gifflée.

—Ah! vraiment.

—Ni même maltraitée.

—Quel époux modèle!

—Ni même injuriée.

—Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.

—Et puis il sait bien que je lui rendrais.

—Après déjeuner que se passe-t-il?

—Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières, mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures, après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.

—Avec le duc?

—Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la mienne.

—Oh! fi, le vilain.

—Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.

—Et tu ne le vois plus de la soirée?

—C'est très rare.

—Il ne t'amène jamais au théâtre?

—Il ne me défend pas d'y aller seule.

—Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.

—Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.

—Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.

—Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois... de jolis petits romans, dans mon imagination.

—Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.

—Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de Mérigue?

—M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et qui s'est présenté aux élections, je crois.

—Précisément... Le répétiteur de Théodore enfin... vous avez l'air de tomber des nues...

—Il n'est plus répétiteur de Théodore, il a dit à ton frère qu'il ne pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats à fouetter, je crois. J'espère bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-là à mon fils...

—Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve très bien ce jeune homme... décidément.

—Il n'est pas de notre monde, mon enfant.

—Ah! c'est ça qui m'est égal! Si vous croyez qu'ils sont toujours drôles les gens de notre monde? Je suis sûre que lorsque M. de Mérigue se mariera il rendra une femme joliment heureuse.

—Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux à faire qu'à nous occuper de ces petites gens?

—Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de l'ingratitude... Ce pauvre garçon qui gagne peut-être vingt-cinq louis par mois à la rue de Monceau, vous en a donné cinq d'un seul coup à votre dernière quête.

—C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'étais obligée d'avoir de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoyé leur offrande, je n'aurais plus le temps...

—De broder, chère maman.

Blanche de Vannes avait sommairement raconté sa vie quotidienne à la comtesse douairière, mais elle n'avait fait aux pensées qui l'agitaient qu'une bien légère allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait aucunement pénétrée. Elle avait singulièrement débuté dans la vie matrimoniale en consignant son mari à la porte de sa chambre à coucher. Celui-ci n'avait éprouvé qu'une légère vexation toute passagère et non suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'était pendant cette première nuit solitairement écoulée, que la jeune duchesse avait rempli, à l'adresse de Mérigue, la singulière lettre de change dont le texte était si bref et si catégorique. Elle avait attendu une réponse pendant de longues journées, et courait souvent elle-même à la loge aux heures de passage des facteurs. Le «béguin» qu'elle avait eu pour le jeune candidat se transformait décidément et invinciblement en un sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion folle et irrésistible. La solitude presque absolue où vivait Blanche était un aliment de plus à cet étrange amour, et compliquait les mouvements de son coeur d'une violente excitation cérébrale. Les quelques moments passés avec le duc irritaient et exaltaient ses pensées; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'appréciation peu impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle, et l'auréole du fantôme qu'elle poursuivait dans ses rêves. Ce duc, si froid, si compassé, si correct dans sa tenue irréprochable, si uniforme dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si ardent, si dédaigneux de l'étiquette, si impétueux dans ses ambitions hardies, ces deux êtres, si dissemblables, ne pouvaient s'équilibrer dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en était même venue à admirer vaguement, comme un trait inouï d'audace, cette prétention insensée de Jacques, qui avait d'abord révolté son orgueil. Elle cherchait à cet acte fou des circonstances atténuantes, et elle découvrait comme telles, avec un frémissement intime, la séduction de ses charmes et l'attraction exercée par sa beauté, bien capables sans doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point encore comprendre, c'était que l'explosion de son dédain eût fait à Mérigue une incurable blessure. Aussi était-elle de jour en jour plus stupéfaite du silence implacable où le poète se renfermait.