Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 38 sur 41

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Excelsior: Roman parisien

XVI le Rendez-Vous

XVI

 

LE RENDEZ-VOUS

Ce même soir, suivant sa promesse, le duc de Largeay, qui était en délicatesse avec Zoé, vint dîner chez sa femme. Blanche n'apprécia guère cette rare amabilité, d'autant plus que son mari la taquina tout le temps du repas au sujet de sa démarche au ministère de la justice.

—Eh bien, chère amie, avez-vous réussi dans vos intentions miséricordieuses?

—Parfaitement, cher duc.

—Vous allez rendre ce jeune drôle aux douceurs de la liberté?

—Certainement. Ce sera fait sous trois jours.

—Vous aurez la bonté de m'indiquer la conduite que je dois tenir envers lui. Faut-il le provoquer, lui trouver un éditeur, lui loger une balle dans la tête, lui faire des excuses, le souffleter, patronner sa candidature, le tuer, le ressusciter, le calotter, l'adorer...

—C'est vrai tout de même, mon pauvre ami, vous avez à peu près fait tout cela.

—Si vous m'en gardiez au moins un atôme de reconnaissance.

—Oh! duc, c'est vous qui me devez de la gratitude pour les services que je vous demande.

—C'est juste. Merci de me rappeler aux vrais principes de la galanterie. Mais enfin, veuillez, de grâce, me faire connaître quel visage il me faudra faire à votre voleur favori, la prochaine fois que j'aurai l'heur de le voir?

Blanche était profondément vexée de voir son mari la «blaguer». Elle essayait bien de lui riposter par quelques-unes de ses pointes habituelles, mais son état de préoccupation émoussait les traits les plus acérés de son carquois.

Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, le duc, ce soir-là, eut un avantage marqué sur la duchesse et parvint, en très peu de temps, à l'exaspérer. Aussi, quand il lui fit la proposition de passer la soirée avec elle ou de l'emmener dans le monde, provoqua-t-il cette simple réponse, sèchement formulée:

—Allez donc à votre club, ou à votre...

—Ou à mon...

—Ne m'agacez pas... ou je vous lâche le mot... Bonsoir.

Le duc sortit le sourire aux lèvres.

Quelques minutes après on apportait à la duchesse une lettre dont elle reconnut l'écriture et qu'elle décacheta fiévreusement. Elle lut:

«Ma chère cousine,

«Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je

obtenir l'insigne faveur d'être de nouveau choisi par vous

comme lecteur extraordinaire? J'ose vous assurer que je mérite

bien quelque amabilité de votre part: Je suis allé l'autre jour, par

amour pour vous, tirer les oreilles à ce misérable Mérigue qui a

filé doux comme un agneau, et a péremptoirement refusé de se

mesurer avec moi sur le terrain. A demain, chère cousine.

«Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma très humble supplique.

«Votre affectionné cousin,

«R ».

La duchesse répondit à son médiateur plastique:

«Venez à neuf heures et demie.»

«V , D L .»

«P.S.—Soyez un peu vraisemblable dans le récit de vos

prouesses.»

Blanche, à la lecture de l'épître élaborée par son jeune parent, le dépit et l'agacement aidant, fut prise tout à coup du désir très net de renouveler la pantomime galante du dimanche précédent, en y ajoutant même quelques fioritures encore inédites. Quant à Robert de Vaucotte, il n'eut pas plus tôt lu la réponse affirmative de sa cousine qu'il prit le solennel engagement devant la poignée de son sabre de ne pas se laisser berner comme la dernière fois et d'obtenir de plus sérieuses faveurs...

Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixée au candidat cavalier en dînant seule au cabaret du Lion-d'Or, à l'effet d'émoustiller un peu son humeur tant par la nourriture pimentée des mets de restaurant que par l'éclat des lumières et le va et vient des jeunes élégants autour du linge éclatant des petites tables.

Cependant l'abbé de la Gloire-Dieu avait résolu ce soir-là d'avoir une entrevue avec la duchesse pour éclaircir l'affaire si étrange du procès Mérigue, et tâcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir, d'être de quelque utilité à son pauvre ami. Sans prévoir la vérité des faits dans son intégralité monstrueuse, il connaissait assez les personnages du drame qui venait de se dérouler, et en particulier la duchesse, sa pénitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de Jacques, et de quelque trame machiavélique ourdie par Mme de Largeay. Il ne s'arrêta point à la considération que sa visite vespérale pourrait être critiquée. Après avoir terminé sa journée d'apôtre et rempli toutes les obligations de son ministère paroissial, il allait droitement et simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiéter de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.

L'abbé se présenta à neuf heures à l'hôtel de Largeay et se fit introduire d'autorité dans le salon, où il trouva déjà couché sur un divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'était jadis confessé au premier vicaire de Saint-Barthélémy, il le respectait et le craignait; son désappointement égala sa gêne quand, au lieu des volants de soie rouge qu'il attendait, il vit onduler à ses yeux les plis noirs de la soutane du prêtre.

—Vous ici, Robert, seul à cette heure! Que faites-vous, mon enfant? demanda l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Ah! bonjour, monsieur l'abbé... je suis bien charmé... je ne pensais pas à vous... J'attends ma cousine qui va venir à neuf heures et demie.

—Je vous conseille de vous retirer, mon enfant. J'ai de graves questions à traiter avec la duchesse.

—Mais elle m'a donné rendez-vous, monsieur l'abbé.

—Eh bien, dit le vicaire en fronçant le sourcil, je me charge de lui dire que je vous ai renvoyé.

—Mais, monsieur l'abbé... monsieur l'abbé...

—Laissez-moi seul ici, Robert, retirez-vous, mon enfant.

Vaucotte n'osa point résister à l'injonction de l'abbé, prononcée d'une voix ferme et douce.

Il sortit lentement du salon et alla se blottir dans la salle à manger en se disant: «Quand il aura fichu le camp, je reviendrai. En voilà encore un qui ne me prend guère au sérieux.»

A neuf heures et demie très précises, le coupé de la duchesse s'arrêta devant le perron de l'hôtel. Elle en sortit leste, pimpante, éméchée, jeta précipitamment son chapeau et sa casaque dans l'antichambre et demanda au laquais de service:

—M. le comte de Vaucotte est-il arrivé?

—Oui, madame la duchesse, lui fut-il répondu.

Elle s'élança dans le salon: La haute et maigre silhouette de l'abbé de la Gloire-Dieu émergeait seule parmi le clair obscur des lampes baissées.

La duchesse poussa un petit cri de surprise désagréable.

—J'ai à vous entretenir d'une importante question, madame, dit le premier vicaire, aussi me suis-je permis de me présenter devant vous à une heure un peu insolite. Je compte que vous voudrez bien m'excuser?

—Certainement, monsieur l'abbé... Excusez vous-même mon étonnement. J'attendais... un de mes cousins.

—Je l'ai trouvé ici, madame, il n'y a pas vingt minutes. Je connais très bien Robert... bon enfant, un peu trop léger, peut-être... Bref, il eût empêché ou gêné notre entretien. Je l'ai prié de se retirer. Il a déféré au voeu que je lui exprimais.

—Ce nigaud de valet de chambre qui me dit que mon cousin est là, et ne m'avertit pas même de votre présence, observa Blanche sur un ton peu gracieux.

—Ne grondez pas vos gens, madame la duchesse. Ils ont rempli toutes leurs instructions. J'ai même eu quelque difficulté à pénétrer jusqu'ici, mais j'étais décidé à forcer la porte.

—Êtes-vous belliqueux ce soir, dit Blanche en essayant de sourire.

—Oh! madame, reprit l'abbé; ce que j'ai à vous dire est très sérieux.

—Ah! fit Blanche anxieuse et intimidée.

—Ma chère enfant, excusez cette appellation peu mondaine, mon âge me donne quelque droit à l'employer... Je vous ai baptisée, je vous ai fait faire votre première communion. Vous voulez bien vous adresser à moi de temps en temps pour éclairer et diriger votre conscience... Ne voyez toutefois en ce moment ni le prêtre, ni le confesseur, ni le directeur, mais un ami... affligé; un de vos meilleurs amis, j'en puis jurer, l'ami de votre âme.

Blanche, troublée, ne répondit rien. L'abbé poursuivit:

—Vous avez accusé M. de Mérigue d'une action infâme, je vous adjure, au nom du Dieu qui nous entend et qui nous jugera, de m'avouer la vérité.

La duchesse garda le silence.

—Vous vous taisez, mon enfant. C'est là un aveu d'une formidable éloquence, je l'interprète ainsi: «J'ai porté contre ce jeune homme une accusation calomnieuse.» Niez un peu, je vous prie. Niez donc... vous vous taisez... Une troisième fois, par Jésus-Christ notre Seigneur, opposez-moi une négation si vous n'êtes point coupable... Rien, rien... quel crime horrible, mon enfant!... Maintenant, pourquoi avez-vous commis cet acte odieux?

—Oh! monsieur l'abbé, je me sens bien souffrante!...

—Pourquoi avez-vous commis ce forfait? M. de Mérigue vous aimait... Vous l'aimiez peut-être... N'est-il pas vrai?

—Monsieur l'abbé, vous me torturez.

—Encore un aveu, ma pauvre enfant... mais ce jeune homme autrefois était en droit de vous aimer, et vous-même pouviez lui rendre amour pour amour. Vous êtes aujourd'hui la duchesse de Largeay. Il vous est interdit de penser l'un à l'autre.

—Oh! monsieur l'abbé, de grâce...

—Il fallait l'épouser, si vous l'aimiez... Du jour de votre mariage votre devoir était de l'oublier comme il vous a oubliée lui-même.

—Il m'a oubliée!... il m'a oubliée... que dites-vous?...

—Calmez les cris de vos passions. Vous n'avez plus le droit de faire entendre que les gémissements de votre pénitence. Que s'est-il passé entre vous? Je l'ignore. Toujours est-il que vos sentiments illicites probablement repoussés par cet honnête homme...

—Il vous a donc tout dit?

—Rien, mon enfant, rien. Laissez-moi poursuivre; je disais que votre amour déshonnête, probablement repoussé, avait dû, sous l'influence de quelque accès de folie, se transformer en un mouvement de colère féroce. Quand nous laissons dominer notre âme par ces deux passions, la luxure et la violence, il n'y a pas de monstruosités dont nous soyons incapables. Et vous, madame, enfant de Dieu et de l'Église, élevée par une mère chrétienne, croyant à notre sainte religion et la pratiquant, vous, placée au sommet de l'échelle sociale pour donner l'exemple aux faibles et aux petits; vous, dont les mains servent de canal aux divines aumônes; vous, qui faites chaque matin votre prière devant le crucifix, et qui courbez votre front dans l'ombre des temples; vous, qui vous indignez contre les blasphèmes proférés et contre toutes les profanations accomplies dans le monde; vous, qui n'avez pas assez de dégoûts et assez de flétrissures pour stigmatiser la débauche des malheureuses qui meurent de faim; vous, la duchesse de Largeay, infidèle à votre foi, à votre honneur, à votre Dieu, vous précipitez de gaieté de coeur dans un abîme d'opprobre, un homme irréprochable, parce qu'il vous respecte, vous ayant aimée!

—Purifiez-moi, mon père, sanglota la duchesse brisée.

—Je ne le puis en cet instant et en ce lieu. Venez me trouver demain à l'église. Je suis venu ce soir essayer d'éveiller au fond de votre conscience les échos de nos enseignements et de nos exhortations. Je bénis le Seigneur, car je ne crois pas avoir parlé en vain. Répondez-moi, êtes-vous coupable et vous repentez-vous?

—Oui, mon père, soupira Blanche à voix basse.

—Bien, mon enfant, mais sachez que ceci n'est rien. Il faut expier et réparer. Je vous épouvanterais si je vous exposais comment les chrétiennes des temps anciens auraient fait pénitence de pareilles indignités. Qu'auriez-vous cependant à m'objecter si je vous disais: «Pour recevoir l'absolution, vous confesserez à la justice toute l'étendue de votre crime, vous consentirez à être avilie à tous les yeux, vous subirez dans quelque prison obscure, côte à côte avec la lie des misérables, la peine édictée dans les codes humains contre la calomnie et le faux témoignage; après cette expiation préliminaire et insignifiante, vous revêtirez une robe de bure dans un monastère de carmélites, et, séparée à jamais du monde par une grille de fer, vous pleurerez toute votre vie la honte et l'horreur de votre forfait.» Dites-le-moi, en vérité, si je vous tenais un pareil langage, trouveriez-vous dans votre coeur ou dans votre conscience la force de me répondre: «Mon Père, vous dépassez la volonté de Dieu!»

—Grâce, grâce! murmurait la duchesse agenouillée.

—Debout, madame, vous ne pouvez rester ainsi... Eh bien! si vous eussiez vécu au temps de la primitive Église, une pénitence semblable vous eût été imposée. Mais Dieu proportionne la rigueur de ses ordres à l'abaissement de nos caractères et à la lâcheté de nos moeurs... Voici la réparation que je vous demande d'accorder à votre victime... Vous m'autoriserez verbalement à écrire à sa famille désolée, que M. de Mérigue a été condamné sur de fausses apparences, et que le fait qui a donné lieu aux poursuites est tout entier à son honneur. J'ajouterai que l'auteur, repentant des infortunes de ce jeune homme, m'a chargé expressément d'être auprès des siens l'interprète de la vérité...

—Mon père, répondit la duchesse, qu'il soit fait ainsi que vous le décidez.

—Et maintenant, ma pauvre enfant, priez le bon Dieu qu'il vous pardonne...

L'abbé de la Gloire-Dieu se leva sur ces dernières paroles. Il salua la duchesse anéantie et sortit lentement. Quand il se fut éloigné, Blanche entendit un pas rapide approcher du salon. La porte s'ouvrit bientôt. C'était Robert de Vaucotte.