Excelsior: Roman parisien
XXII la Récompense du Petit Duc
«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège
au Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse
tous comme je vous aime.
«Votre pauvre J , comme devant.»
A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant au galop ces quelques lignes:
«Cher fils,
«Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis.
«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent livrer
à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des Titans.
Ton père toujours fier de toi.
«J , M .»
Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive (considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.
XXII
LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC
—Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.
—Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai eu un moment d'irritation contre cet homme.
—Pourrais-je en connaître le motif?
—Cela ne vous intéresserait pas du tout.
—Cependant, ma chère...
—N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible pour ce Limousin-là!
—C'est votre fort d'avoir des faibles.
—Tiens! son contact vous a rendu spirituel!
—Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous ai bien obéi?
—Assez convenablement.
—Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?
—Pas mal.
—Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?
—Pas pour un fou.
—Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?
—Que pouvez-vous bien désirer?
—Un prompt acquiescement à mes voeux.
—Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est invraisemblable.
—Florian?... connais pas!
—Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.
—Je voudrais que la fixation de notre mariage...
—Ah!... la fixation. Quel charabias.
—Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.
—Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du XIXe siècle.
—Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...
—Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?
—Quelle sainte dites-vous?
—Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous bachelier, cher duc?
—Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de Mérigue.
—Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?
—Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.
—Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions récentes.
—Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.
—Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec un enfant du Parnasse.
—Alors, je puis espérer...
—Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.
—Et fixer la cérémonie nuptiale?
—Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.
—Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la comtesse?
—Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.
Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.
Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche, profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires, semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs, tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes. Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue, et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès d'elle, pensif et hautain parmi la foule.
Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à voix très basse:
«Mademoiselle, Monsieur le duc,
«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop
grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer
comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui ont
donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous
marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres,
vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre fidélité
à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous, monsieur le duc,
par votre courage, votre grandeur d'âme, votre dévouement
sans bornes aux principes de probité et d'honneur qu'ont aimés
et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée glorieuse, et en
tous temps comme en tous lieux, vous servirez d'exemples et
d'impeccables modèles à l'immense foule des déshérités, qui
tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes les misères
d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»
Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.
—Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son seigneur et maître.
—Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.
Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes, elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.
Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.
Côté des dames: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.
—Toujours un peu bénisseur, ma chère.
—On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.
—Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force d'être peu en situation.
—Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon, ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes viennent d'Angleterre.
—La petite est pas mal délurée.
—Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de Vertus.
—Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler des bals, des clubs, des five o'clock, des premiers coiffeurs, des couturières à la mode.
—Il y pensait, ma chère.
—J'incline à le croire.
—Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.
Côté des hommes: Très joliment tourné, le discours.
—Qu'a-t-il donc raconté déjà?
—Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis si bien approprié.
—Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?
—Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.
—Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?
—Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.
—Vous êtes sûr de cela?
—Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.
—Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.
Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par l'opulente assistance.
Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune duc, il dormait.
On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.
—Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?
Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie. Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé. Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur coupé.
Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé pour Blanche à l'hôtel de Largeay.
La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée: Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina. «Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc sortit.
En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la meurtrissure de l'amour.
Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur, embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands sables un voyageur perdu.
Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles, harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre noir parmi l'avalanche confuse des nuages.
Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier leur langue.
—Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant son cigare.
—C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite indépendance...
—Je ne m'en plains aucunement, duchesse.
—Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.
Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la dernière pièce et s'y barricadait.
Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère amie.
—Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans votre salon?
—Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.
—Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.
—C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.
Blanche coupa court à l'entretien en disant:
—Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.
Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande de papier timbré pour billet à ordre.
Mérigue y lut:
«Mon coeur vous reste.
«D B L .»
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE