Excelsior: Roman parisien
XI les Angoisses de M. Gilet
Et la duchesse Blanche ouvrit brusquement le portefeuille dont elle s'était munie, et l'étala grand ouvert sur la table du poète.
Mérigue, foudroyé, recula jusqu'à la fenêtre. Puis, à la pensée de cette femme qui venait acheter son amour et lui en lancer d'avance le prix à la face en billets de banque, il sentit bouillonner en son âme la plus épouvantable des colères.
Saisissant le portefeuille de la main droite et la duchesse de la main gauche, il jeta au front de Blanche la liasse de banknotes qui tarifait son déshonneur. Puis, confus de cet acte de violence, il tomba sur une chaise et prit sa tête dans ses mains. La duchesse, d'abord terrifiée, n'eut pas un geste, pas un cri. Elle demeura un instant immobile, puis un sourire affreux vint illuminer sa figure pâle. Elle reprit ses trente deniers et sortit lentement.
Arrivée au seuil de la chambre, Blanche dit d'une voix saccadée: «A revoir, monsieur», et referma sur elle la première porte. Puis, avisant une vieille jaquette suspendue à un porte-manteau, elle glissa dans une des poches un billet de mille francs:
—Ah! orgueilleux exécrable, murmurait-elle en descendant le long escalier, tu m'as deux fois vaincue, tu me soufflettes aujourd'hui. A moi la dernière manche!
XI
LES ANGOISSES DE M. GILET
La duchesse de Largeay, en quittant la rue des Saints-Pères, se rendit droit au bureau du commissaire de police. Elle demanda à parler à M. le commissaire en personne et, sur le vu de sa carte, on l'introduisit immédiatement dans la pièce la plus retirée du commissariat où se tenait M. Gilet. Le magistrat, qui à toutes ses autres qualités joignait une éducation parfaite, se leva respectueusement, salua avec déférence son illustre visiteuse et lui indiqua d'un geste plein d'urbanité le fauteuil de velours vert situé à la gauche de son bureau. Avec son flair habituel, M. Gilet vit dans le visage crispé et bouleversé de la duchesse qu'il devait s'agir d'une question grave.
—Madame la duchesse, fit-il avec une inclination de tête, je désire vivement que ce ne soit pas une triste communication qui me vaille l'honneur de votre visite.
—Hélas! monsieur le commissaire, nous ne dirigeons pas les événements, nous les subissons; ce que j'ai à vous confier dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. C'est à croire que je rêve et que je me trouve sous l'impression d'un hideux cauchemar.
—Veuillez vous remettre, madame la duchesse, j'occupe une position où je reçois tous les jours de bien terribles confidences, et je vous avouerai que, malheureusement, rien au monde ne saurait m'étonner.
—Vous avez, sans aucun doute, entendu parler de M. Jacques de Mérigue, candidat aux dernières élections municipales?
—Assurément, madame la duchesse.
—Jeune homme d'avenir, plein de talent et d'énergie, doué de facultés oratoires tout à fait remarquables!
—Je sais tout cela, madame la duchesse.
—Eh bien! monsieur le commissaire, ce que vous ne savez pas, ce dont vous ne sauriez vous douter, ce que vous aurez peine à croire, ce qui m'anéantit et me confond... Oh! non! c'est impossible... infâme... inimaginable...
—Achevez, madame.
—M. de Mérigue... est... un misérable... un...
—De grâce, madame, achevez.
—Un... un voleur!
M. Gilet bondit sur son siège. Il s'attendait au récit de quelque tentative de séduction et voilà qu'il se trouvait en présence du plus vil, du plus ignoble de tous les crimes.
Et commis par qui? Par un jeune homme, qu'il jugeait à tous les points de vue d'une nature supérieure, qu'il estimait, qu'il aimait, qui lui avait sauvé la vie. Blanche aperçut bien vite sur le visage du commissaire les traces d'une stupéfaction douloureuse; après quelques secondes de silence, M. Gilet reprit la parole:
—Veuillez m'exposer, madame, les circonstances qui ont accompagné l'acte délictueux auquel vous faites allusion.
—Très volontiers. Je suis venue pour cela. Je faisais une quête à domicile pour les pauvres de M. l'abbé de la Gloire-Dieu. J'avais prévenu par lettre les personnes auxquelles je comptais demander une offrande. M. de Mérigue était du nombre. Au moment même où j'entrais chez lui, il a avisé mon portefeuille d'un coup d'oeil rapide et a beaucoup insisté pour m'en débarrasser. A peine l'a-t-il eu déposé sur sa table qu'il s'est mis à parler avec une grande volubilité. Au moment où il a cru mon attention détournée, il m'a subtilisé assez adroitement un billet de mille francs. Vous savez, qu'il est candidat et n'a pas un sou. J'ai paru ne m'être aperçue de rien et j'arrive tout droit chez vous, monsieur le commissaire, pour vous prier d'agir immédiatement et de saisir le corps du délit avant que le coupable ait eu le temps de le faire disparaître.
M. Gilet avait appuyé son front sur sa main gauche et fermé un instant les yeux. Lui aussi se croyait en proie à un mauvais rêve.
—Eh bien! monsieur, poursuivit Blanche, vous attendiez-vous à cela? Vous que rien n'étonne, êtes-vous un peu surpris à cette heure?
—Je suis affligé, madame. Je ferai mon devoir; veuillez me dicter votre déposition et la revêtir de votre signature.
Pendant que, dévorée d'une affreuse soif de vengeance, la duchesse Blanche était en train de perdre celui qu'elle aimait pour le châtier de sa résistance inébranlable et de l'affront qu'il venait de lui infliger, le baron de Sermèze causait avec Jacques, auquel il apportait des renseignements électoraux. Le baron avait trouvé son ami sous le coup d'une émotion mal dissimulée, et attribuait cet état aux craintes que Jacques pouvait concevoir sur l'issue de la campagne engagée.
—Tu as absolument tort de t'inquiéter, mon cher, je t'apporte les meilleures nouvelles.
—Tu es bien aimable.
—J'ai fait avec plusieurs personnes fort entendues un pointage des plus rigoureux, et je vais te communiquer le résultat de cette opération. Évidemment, tu ne comptes pas sur la voix de M. d'Édelweis.
—Je n'y compte pas.
—Écoute-moi bien. Il y a vingt mille électeurs inscrits dans l'arrondissement. Il n'y a jamais eu plus de quatorze mille votants. Les républicains réuniront six mille voix environ au grand maximum. Restent huit mille conservateurs de toutes nuances. Tu auras contre toi la majorité des grandes familles, leurs gens et leurs fournisseurs. Presque tout le peuple marchera avec toi. Or, en bonne arithmétique, la classe populaire est plus nombreuse que la classe privilégiée. En mettant les choses au pire, remporteras au moins de cinq cents voix sur M. Belin, et il se produira un ballottage. M. Belin est un honnête et galant homme, il ne peut faire autrement que de se désister en ta faveur, et te voilà en chemin pour l'empire des étoiles.
—Tu as peut-être raison, cher ami. J'ai bien besoin de quelques compensations de ce côté-là... Je suis bien malheureux.
—Bah, elle est mariée maintenant. Tu n'as jamais voulu en faire ta maîtresse. Il faut donc absolument te consoler de l'envolement d'une chimère, et mettre toutes tes forces à conquérir la situation positive et brillante vers laquelle tu tends. Après ta réussite, toutes les belles héritières afflueront vers toi: tu n'auras que l'embarras du choix.
—Ah! puisses-tu dire vrai!... Comme ma pauvre famille serait heureuse... Pauvre vieux père! Chère bonne mère. Mignonnes et douces petites soeurs!
Comme Jacques achevait ces mots, un coup de sonnette retentissait à sa porte. C'était le commissaire de police; M. Gilet, après avoir reçu la plainte de Blanche, s'était immédiatement dirigé sur la rue des Saints-Pères.
Par égard pour l'homme qu'il allait interroger, il avait tenu à paraître seul et sans le cortège habituel de son secrétaire. Chemin faisant, il songeait à la pénible mission qu'il avait à remplir, mais il se consolait en se disant:
—Ce n'est pas possible, la duchesse est folle, tous s'éclaircira.
Il ne put s'empêcher de tendre la main à Jacques et pria poliment le baron de Sermèze de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes. Sermèze pris congé de son ami en lui disant: «A ce soir, mon vieux, et bon courage.»
—Monsieur de Mérigue, excusez-moi de vous déranger. Il y a parfois des devoirs à remplir qui vous feraient souhaiter de vous briser bras et jambes. Du reste, je suis certain d'avance que les explications que vous allez me fournir réduiront ma mission au plaisir de vous avoir vu.
—Parlez, monsieur le commissaire.
—Eh bien, monsieur, je vous avouerai que la duchesse de Largeay me semble avoir perdu l'esprit.
Mérigue fronça vivement le sourcil et ce mouvement de physionomie n'échappa point au policier qui poursuivit:
—Cette dame vous accuse de lui avoir... excusez-moi un million de fois d'employer un mot pareil... de lui avoir... volé mille francs... ici... tout à l'heure.
Jacques partit d'un grand éclat de rire sonore et convulsif.
—Que dites-vous de cette inculpation, monsieur? ajouta le commissaire.
—Je dis, répondit Mérigue, que vous avez raison, la duchesse est montée dans le rapide de Charenton.
—A la bonne heure... Vous l'avez vue tantôt, n'est-ce pas?
—Parfaitement, monsieur.
—Ici... dans votre domicile?
—Rien de plus exact.
—Elle venait pour une quête, m'a-t-elle dit.
Jacques hésita une seconde et vit qu'il n'y avait pas moyen de répondre négativement.
—Oui, monsieur le commissaire, répliqua-t-il avec un soupir d'épuisement et d'énervement.
—Je suis obligé de faire une perquisition, continua M. Gilet. Je vous en demande pardon, mais comme cette formalité est indispensable et tournera du reste à la confusion de la plaignante, j'espère que vous daignerez ne pas m'en vouloir.
—Ah! vous pouvez fouiller et bouleverser; tout l'argent que je possède est dans ce tiroir. Il y a tout juste six cents francs en or, produit de mes économies sur mes émoluments de répétiteur.
Le commissaire constata l'assertion de l'inculpé et obtint de lui l'assurance qu'il n'était point sorti depuis la visite de la duchesse.
—C'est bien, dit le magistrat, je crois que je puis interrompre ma besogne, et vous demander simplement ce qui s'est passé entre vous et Mme de Largeay!
—Je ne l'entends pas ainsi, Monsieur le commissaire. Je n'ai point à redire notre conversation. La duchesse m'a accusé d'un fait précis. Poursuivez le cours de vos constatations. Ce ne sera du reste pas bien long. Mes meubles ne sont pas nombreux et je vais vous aider dans votre travail.
Je puis vous certifier que vous trouverez plus de grains de poussière et de toiles d'araignées que de billets de mille.
Sur les instances de Jacques, M. Gilet continua ses opérations de recherche, le lit fut tourné et retourné, tous les tiroirs de la commode et de la table minutieusement visités, tous les livres scrupuleusement ouverts et feuilletés, Mérigue vida ses poches malgré les gestes du commissaire qui se déclarait suffisamment édifié. Puis, ouvrant la porte de l'antichambre: Il y a encore là au porte-manteau, dit-il, une vieille défroque qui date de l'époque de mon baccalauréat, si vous désirez en examiner les poches et en sonder les doublures?
Machinalement, M. Gilet mit une main dans la poche la plus apparente de la guenille abandonnée et dit aussitôt:
—Vous y avez laissé un papier.
—Je ne crois pas, Monsieur le commissaire.
—Tenez le voilà! Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu... un billet... un billet de mille.
Le commissaire tremblant et abasourdi tenait le billet dans sa main défaillante.
Jacques s'approcha vivement, vérifia le fait horrible, et en quelques secondes sonda l'immense scélératesse de la femme humiliée qui se vengeait. Il revint à sa table de travail, pencha sa tête sur ses bras croisés et vit alors dans une sorte d'hallucination funèbre le prodigieux écroulement de sa renommée et de sa fortune. Il n'avait pas songé un instant à exposer la réalité des faits. Ses nobles instincts de gentilhomme, unis à l'élévation de son âme, l'avaient averti qu'il ne pouvait, même pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois aimée. Si quelque chose pouvait être plus colossal que l'infamie de son accusatrice, c'était assurément la prodigieuse grandeur du sacrifice qu'il allait accomplir. Évidemment il nierait jusqu'à la mort le fait odieux qui lui était imputé, mais rien dans ses moindres paroles ne laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vérité. M. Gilet épuisé d'émotions s'était assis et courbait la tête. Le billet de banque lui avait échappé et étalait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques fut le premier à reprendre la parole.
—Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas volé cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette négation d'un honnête homme. Je me refuse à vous faire connaître quoi que ce soit au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidèlement et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.
—Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix, si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en présence de ce qui se passe, je ne puis conclure qu'à votre arrestation.
—Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?
—Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.
—Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.
—Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis... voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...
—Assez, Monsieur.
—Des relations, d'une nature...
—Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.