Excelsior: Roman parisien
XIV la Peau de L'ours
XIV
LA PEAU DE L'OURS
«Mon bien cher père,
«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en
pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer
toutes les conséquences des événements qui se passent ces
jours-ci à mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures
et tous les professorats du monde ne sont que des fétus de
paille. Au reste toutes choses concordent pour me préparer le
plus splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves
d'amour paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois
donc un peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule
femme qui ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme
m'apporte la splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et,
ce qui est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des
contes de fées. Mes débuts politiques ont été assez
retentissants pour me permettre d'aspirer aux plus hautes
destinées dans la vie publique. Et quand je serai riche, puissant,
honoré, j'aurai la plus douce des satisfactions, celle de faire du
bien d'abord à vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez
vécu, souffert et espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres
où se consume votre existence, à notre pauvre pays, à notre
France bien-aimée. Le premier résultat des événements qui
approchent sera de créer entre nous des liens plus intimes.
Vous viendrez auprès de moi, et j'irai auprès de vous. Nous ne
nous quitterons plus jamais. Comme cette chère petite
Jacqueline sera mignonne à nos grandes réceptions! Comme
tout le monde en raffolera! Comme nous lui trouverons une
perfection de mari, qui ajoutera une perle nouvelle à ta
couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté. Mathilde incarnera le
dévouement et la fidélité aux yeux émerveillés des gens du
monde si peu habitués au contact de ces vertus. Marianne sera
la sagesse vivante, l'oracle des grandes résolutions et je
transporterai sur un théâtre digne d'elle cette prudence
impeccable et cette infatigable activité. Maman, la pauvre et
douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la sainte qu'on
vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras à tous les
yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces rameaux
de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une petite
anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain petit duc
fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de charmes. Je me
laisse peut-être entraîner à des divagations, mais mon coeur et
mon esprit débordent et où épancherai-je ce trop plein de
sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes qui veillent
sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes d'église
qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père. Je compte
un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle. Pauvre
vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines aimées,
nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez de vie
pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va venir.
«J .»
Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph par cette missive de voyant et de stigmatisé. Cela n'eût pu se comparer qu'au résultat d'une étincelle électrique au milieu d'un paquet de dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille. Marianne elle-même paraissait convaincue et tout le monde se mettait à tirer de petits plans conformes aux désirs et aux aspirations de chacun.
Le chef de la famille parlait d'aller trouver immédiatement un architecte pour entreprendre la restauration de Mérigue commencée depuis vingt ans et à peine ébauchée pendant cette longue période pour des raisons financières faciles à découvrir. La pieuse Caroline demandait qu'avant toutes choses, on transformât en chapelle un vieux souterrain où l'on conservait les pommes de terre.