Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 17 sur 41

Pages du PDF

Excelsior: Roman parisien

XVII le Satyre.

XVII

 

LE SATYRE.

—Je ne comprends point les distinctions bizantines de cet excellent Sermèze, pensait Mérigue en avalant à la hâte un atroce dîner à vingt-cinq sous chez un mastroquet de dernier ordre—elle me gobe, dit-il; je ne suis pas une mouche que je sache.—Si elle a un penchant pour moi, ce qu'il avoue maintenant, ce sentiment-là, qui peut avoir des degrés, n'a pas trente-six noms dans le dictionnaire. Mes affaires sont diablement avancées, toute glace est rompue entre nous, aucune vaine retenue ne préside plus à nos entretiens— sa petite main est restée dans la mienne—sa jolie petite main, si fine, si blanche, si moelleuse au toucher avec ses ongles tellement brillants qu'ils ressemblent à des yeux et voilà qu'au lieu de penser à elle, il va falloir me rendre à cet affreux comité... passer deux heures sans autre consolation qu'une cigarette de la Régie offerte solennellement par le vidame du Merlerault. Ah mais, ils finissent par m'ennuyer avec leurs convocations! Ils me flanquent des blâmes. Ils ne se fendent pas d'un liard, et par-dessus le marché, ils me font venir trois fois par semaine, pour me donner leur appui moral. Je vais les arranger ce soir. Pourquoi me gêner? Quand je serai le mari de Mlle de Vannes... je lui ferai des papillottes avec leur appui moral.

La séance du Comité s'ouvrit à neuf heures du soir en présence du candidat. Le président, après l'avoir complimenté sur le succès de sa conférence, donna la parole au chevalier de Sainte Gauburge. Le vénérable burgrave pataugea, barbouilla et bredouilla pendant une grande demi-heure pour reprocher à Jacques la trop grande vivacité de ses attaques contre le gouvernement. Mérigue riposta avec une telle énergie que le président lui fit observer avec un sourire aigre doux qu'il se croyait sans doute dans une réunion républicaine.

—Bien pire que cela, dit Mérigue, je me sens au milieu d'une assemblée d'impuissants et d'inutiles.

—Vous êtes bien jeune pour nous juger, dit sentencieusement M. de Saint-Benest.

—Et vous bien âgés pour me commander, répliqua Jacques exaspéré.

La discussion se continua sur ce ton et se termina par cette apostrophe un peu méritée, mais assez dure de l'impétueux candidat.

—Je vous ai tout à l'heure traités d'inutiles: Messieurs, cela soit dit sans faire aucune personnalité. On a eu l'air de s'indigner. Des personnes dignes de foi m'ont pourtant affirmé que votre comité, qui renferme dans son sein les premières fortunes de la France, avait refusé de voter une cotisation hebdomadaire d'un franc par tête proposée par le vicomte d'Escal.

A l'issue de la réunion le vicomte d'Escal prit Mérigue à part et lui dit: «Mon cher ami, je vous adore, mais vous me compromettez... Je suis de votre avis sur bien des points, mais il y a des choses que l'on se contente de penser. Je ne pourrai plus vous soutenir avec la même liberté d'allures. Tâchez donc de vous calmer un peu.» Mérigue ne répondit pas et regagna son sixième étage.

—Quelle misère, s'écria-t-il en se jetant sur sa couchette, quelle misère d'être obligé de penser à toutes ces vieilles perruques, quand une jeune chevelure si splendidement soyeuse s'offre avec obstination aux baisers de mes lèvres.

Si j'avais osé dans cette grande église... ô sainte maman, pardonne-moi ce sacrilège, quelle distance pouvait-il bien y avoir de sa joue à la mienne? Dans combien de jours l'aurai-je franchie... vais-je lundi soir lui déclarer mon amour... pas encore... il est vrai que si son amabilité s'accroît toujours dans les mêmes proportions, elle m'aura sauté au cou avant la fin de la soirée. Elle m'a appelé mon cher... elle, Blanche de Vannes, fiancée au duc de Largeay! Ce duc me gêne. Mais en ce moment son étoile descend tandis que la mienne monte... Oh! quand je me promènerai dans les bois de Mérigue avec Blanche à ma droite et Jacqueline à ma gauche!

Le lundi suivant et cette fois à sept heures et demie très précise, Mérigue correctement équipé faisait son entrée dans le salon de l'hôtel Soubise.

—Vous êtes en retard, Monsieur, lui dit Blanche.

—Je ne crois pas, mademoiselle.

—Quant les bons amis n'arrivent pas une demi-heure d'avance, nous estimons ici qu'ils se mettent en retard; n'est-ce pas, maman?

—Je suis absolument de l'avis de ma fille, Monsieur de Mérigue, prononça rêveusement la comtesse douairière.

—Et moi aussi, dit le gros Théodore.

—La façon sympathique dont vous me recevez me rend véritablement confus, Madame, reprit Jacques.

—C'est que, voyez-vous, poursuivit Théodore avec un rire malin, comme je vous l'ai dit l'autre jour, tout le monde vous aime ici.

Mérigue rougit, Blanche resta impassible.

—Surtout, continua le terrible collégien, surtout vous savez qui?

—Je sais que c'est vous, mon cher Théodore, eut la force d'affirmer Jacques, tandis qu'il avait des tentations formidables de pulvériser son élève.

L'annonce du dîner mit fin à ce colloque désagréable.

Jacques, tout à fait enhardi, mangea comme quatre, parla beaucoup, et empêcha Théodore de placer un mot.

L'adolescent faisait de vains efforts pour recommencer la série de ses allusions inopportunes. Quand on fut revenu au salon, Jacques attira le jeune homme à part et lui souffla ces simples mots à l'oreille: «Si vous y revenez, je vous fais passer par la fenêtre.» Théodore se pinça les lèvres, se renferma dans un silence absolu et jeta à son professeur un coup d'oeil haineux. Il prétexta ensuite une grande fatigue et se retira dans sa chambre.

—Quel bon débarras! avoua Jacques en se penchant légèrement vers Mlle de Vannes.

—Quoi donc! vous faites attention à ce gamin, répliqua Blanche en haussant les épaules.

La comtesse douairière était complètement absorbée dans ses travaux manuels: «Nous allons causer littérature et poésie ce soir, dit Blanche en versant un petit verre de Kummel à son invité.

Mérigue répondit... De tout mon coeur Mademoiselle.

—Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la cendre, j'ai un talent tout particulier pour les réussir.

—Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les sentir.

—Eh bien! attendez, je vais vous préparer un petit régal, j'en ai quatre... Nous en mangerons deux chacun...

—Et madame la comtesse?

—Oh! elle brode.

A ces mots l'étrange petite cuisinière sortit de sa poche deux paires de châtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa délicatement sous la cendre chaude du foyer.

Puis elle resta assise sur le tapis et dit à Jacques:

—C'est l'affaire de cinq minutes.

Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette, les plaça avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de Sèvres et les présenta à Mérigue, le plus gracieusement du monde. Jacques prit le plus petit et le mangea. Il était entièrement pourri, mais par un phénomène tout psychologique, on le déclara supérieur à tous les marrons glacés de Boissier.

Au moment où Blanche en portait un à ses lèvres:

—Ma fille, soupira la comtesse, prends garde à ne pas casser tes dents.

—Oh! oui, prenez bien garde, dit Mérigue avec sollicitude.

La douairière se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler successivement trois châtaignes également avariées à son bien heureux admirateur.

Après cette petite collation, la quatrième Grâce s'approcha de la grande table de marbre entièrement couverte de journaux illustrés, de brochures, de romans, de poésies célèbres.

—Quel est votre poète préféré, Monsieur de Mérigue, commença Blanche en guise d'exorde.

—Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers appellent: mon cher maître.

—Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.

—Victor? interrogea la douairière.

—Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons très sérieusement avec Monsieur de Mérigue.

—Eh bien, Monsieur, je suis entièrement de votre avis, bien que je ne connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas en particulier m'a énormément plu... Ce ver de terre amoureux d'une étoile...

—Est mon emblème, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu'à l'âge de quatorze ans, j'avais le projet bien arrêté de conquérir les astres.

—Et vous êtes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal dans huit jours... député dans six mois.

—Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les météores politiques sont trop mesquins pour le ciel de mon âme.

—Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons à Hugo... à ce propos, voulez-vous me rendre un service?

—Je suis votre esclave, Mademoiselle.

—Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la Légende des Siècles intitulée le Satyre... je n'ai pas très bien compris ce que disait cette bouche d'ombre. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez tout?

—Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de Largeay?

—S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire qu'il ne me trouverait pas ce soir.

—Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!

—Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode. Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être charmée.

—Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.

Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide, et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la beauté dont resplendissent les habitants des cieux.

La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde; il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée, leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte dont la musique charmerait les astres.

Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit, contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est le seul à ne pas railler le nouveau venu.

Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.