Excelsior: Roman parisien
XII Deux Rencontres.
Pour le coup, Blanche n'y tint plus.
—Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.
—Blanche! Blanche! fit la douairière scandalisée.
Cependant Théodore s'était pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait avec un bruit de crécelle, les bras pendants et les jambes écartées. Entre le frère ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement la main de sa fiancée, salua cavalièrement sa future belle mère et s'éclipsa sans autre formalité. Dès qu'il eut tourné les talons, Blanche dit à la comtesse:
—Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de Mérigue, c'est un devoir indiscutable.
—Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.
XII
DEUX RENCONTRES.
Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise. Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège, poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant d'attendre sa constatation par les intéressés.
Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison qui lui remit un billet ainsi conçu:
«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de
Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner chez elle
demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette occasion
pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à son grand
étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier soir.
«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.
«C M .»
Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui, par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil, et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule. Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:
—Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.
—De ce poulet?
—Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre... enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...
—Pardieu! un peu!
—As-tu seulement un habit?
—Diable! je n'y songeais pas...
—Étourneau! Un claque?
—J'en ai un qui date d'avant la guerre.
—Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?
—L'adjectif serait présomptueux.
—Des souliers vernis?
—Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela. —Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...
—J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première mensualité au collège que dans trois semaines.
—Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.
—Tu es un dieu, Sermèze.
—Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question d'équipement et ne fais pas de gaffe.
—De ce pas, cher baron...
—Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.
—Ah! tu crois, ami?
—Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et déclamer la Rédemption des Damnés, ou autre fantaisie dantesque. Dans le monde, on porte très court.
—Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.
—Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins obscurs.
—D'accord, le fait est brutal.
—Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te renouvelle mes compliments.
—C'est heureux.
—Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien peigné.
Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.
—Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.
—Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par cette incisive entrée en matière.
—Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et déjà il veut faire le jeune homme... hein?...
—Mademoiselle...
—Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle pitié, n'est-ce pas?...
—Oh! mademoiselle...
—Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît, monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être poète...
—Mademoiselle...
—Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous étiez en train d'écrire sur la Rédemption des Damnés.
—Mademoiselle...
—Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...
—Assurément, mademoiselle.
—Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?
Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un violent afflux de sang...
—Mademoiselle, je... je ne sais pas...
—Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il y a trois semaines?...
—Je crois... mademoiselle...
—J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez, monsieur?
—Mademoiselle! Comment donc?...
A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.
—Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout de suite mes compliments et mes remerciements.
—Madame!...
Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être embrassé.
—Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.
—J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.
—En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.
—Je l'espère, mademoiselle.
—Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des miracles.
—Oh! mademoiselle!...
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de contrebasse annonça:
—Madame la comtesse est servie.
—Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée de vous présenter.
Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:
—Très honoré, madame...
Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion devant un étranger.
Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque, mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard, pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non». L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle. Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques et lui dit à brûle pourpoint:
—Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici. Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le cours de la soirée.
Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main de Mlle de Vannes.
—Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai même que j'aimerais assez...
—Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez rien, monsieur de Mérigue.
—Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les cigarettes d'Orient.
Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner Théodore.
—Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je vous donne toute licence.
—Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie, un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant candidat, M. Jacques de Mérigue.
Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»
—Très heureux, fit Jacques.
—Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.
—Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal va-t-il me ficher le camp!
Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.
—Déjà, Monsieur? fit la comtesse.
—Avant dix heures? appuya Blanche.
—J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.
Il insista sur le mot désolé, en jetant du côté du duc un regard peu sympathique.
Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:
—Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je sais que vous aimez ces bagatelles.—Et Jacques emporta dans ses plombs du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.
—Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat se fut éloigné.
—Mais il est très bien.
—Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.
—Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.
—Je l'ai trouvé bien mis.