Excelsior: Roman parisien
XIII le Duc de Belverana
—Une canaille qui m'a volé mille francs.
—Le misérable! Je le tuerai, je le tuerai!
—Ce n'est pas nécessaire.
—Comment! voler une adorable cousine comme vous. Je vous dis que c'est un homme mort... Je manquerai le «Crampton», cela m'est égal, mais j'aurai sa vie.
—Allez vous déshabiller, répondit Blanche.
Robert s'élança vers les appartements du duc où gisaient ses défroques militaires. Pendant cette deuxième toilette, Blanche songeait, avec un sourire amer mêlé de haussements d'épaules, au Mérigue idéal qu'elle avait étreint dans la personne de son cousin, revêtu des nippes de son mari. Quant à Vaucotte, il faisait un vacarme épouvantable au premier étage et rugissait en agitant son sabre vierge: «Je le tuerai. Je le tuerai!»
XIII
LE DUC DE BELVERANA
Une heure après le départ du commissaire, le baron de Sermèze accourait de nouveau chez son ami.
—Bonne, très bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras énergiquement appuyé par le duc de Belverana.
—Eh bien! mon pauvre Sermèze, j'ai quant à moi une nouvelle d'un tout autre genre à t'annoncer.
—Ayant trait à la visite du commissaire?
—Précisément.
—Que te voulait donc ce corbeau sinistre?
—Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je ne plaisante pas.
—Eh bien, mon ami, je t'écoute. Je serai charmé, je l'avoue, rien que pour la rareté du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te sers peuvent être justement appliqués à un fonctionnaire d'espèce peu sympathique.
—D'abord, je te demande la discrétion d'un confesseur.
—D'un tombeau, si tu le désires.
—Foi de gentilhomme?
—D'accord.
—Je considère mon honneur comme attaché à ton silence.
—Bien, va donc.
—La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je la repousse comme maîtresse. Furieuse de ma résistance, à l'issue d'une scène violente où j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a glissé un billet de banque dans la veste qui est à mon porte-manteau et à été m'accuser de vol. Je ne puis me défendre sans la compromettre. Je me laisse condamner. Est-ce clair?
—Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.
—En aucune façon.
—Ah ça, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter à la mer avec une pierre au cou?
—Que pourras-tu faire, mon bon ami?
—Tout révéler à la justice.
—Halte-là. J'ai ta parole d'honneur.
—Ah! tu perds la boule, mon ami?
—J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.
—Comment cela?
—S'il le faut l'épée à la main... Toi... le meilleur, le plus cher de mes amis... Je...
—Jacques... tu aimes cette femme?
—La question n'est pas là.
—Je te dis que tu l'aimes!
—Je la méprise. J'en jure sur mon âme.
—Tu la méprises... mais tu l'aimes?
—Que t'importe!
—Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.
—Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignité, ma conscience, mon honneur au point de leur sacrifier la considération des hommes.
—Et moi je t'aime au point de te sauver malgré toi.
—N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection, et pardonne-moi ma vivacité de tout à l'heure, mais ma résolution ne saurait changer.
—Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insensé. Je ne puis rester l'ami d'un homme condamné pour vol.
—J'ai réfléchi à tout cela, Sermèze... j'ai calculé toutes les conséquences de mon abnégation, mais je l'avoue bien franchement... que je n'aurais pas cru à ton abandon. Ce serait la dernière et la pire des croix que l'impitoyable Destinée pût jeter sur mes épaules... eh bien, je l'accepte.
—Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je m'éloignerais jamais de toi?...
—Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire reculer. Tu entends?... Rien au monde.
—Et ton vieux père, ta pauvre mère... Voyons, Jacques.
—Ah! démon, ne me tente pas... jamais.
—Tu veux les condamner à un deuil éternel.
—Je veux que leur fils reste un honnête homme.
—Mais enfin, tu n'as consulté personne, tu ne peux, en une question aussi grave, t'ériger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas t'en rapporter à mon opinion?
—Tu m'aimes trop.
—J'ai une idée... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je vais te désigner?
—Cela dépend, mon ami.
—Le duc de Belverana.
—D'accord, Sermèze. Je connais d'avance sa réponse.
—Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses appréciations sur une question d'honneur?
—Pleine et entière confiance.
—Et crois-tu aussi à sa discrétion?
—Comme j'espère en la tienne.
—Va le voir... à ce prix je ne dirai rien.
—C'est conclu, j'irai demain matin, à moins que je ne sois arrêté d'ici là.
—Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.
—Un innocent ne prend point la fuite.
—Don Quichotte, va!...
Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mérigue se rendit à l'hôtel de Belverana et fut introduit immédiatement dans le cabinet du chef de l'aristocratie française.
Le duc François de Belverana était la figure la plus sympathique et la plus justement honorée de la grande noblesse. Il joignait à l'esprit et à l'affabilité du XVIIIe siècle, le caractère chevaleresque de ses ancêtres du moyen âge. Il excellait, chose rare entre toutes, à allier ses obligations d'homme du monde à ses travaux d'homme de devoir. Magnifique dans ses réceptions, généreux à l'excès dans ses charités, d'une urbanité exquise dans tous ses rapports sociaux, époux et père de famille irréprochable, doué avec cela des grandes manières et du grand air presque disparus à notre époque démocratique, portant sur son visage et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour commander et pour charmer les hommes, le duc François était bien le chef unanimement accepté par cette pléiade de familles illustres qui furent jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeurées l'ornement et la splendeur.
Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques échantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les Prunière, les Saint-Benest étaient de rares exceptions dans une société universellement et justement respectée. On a dit que les peuples heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition, drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit appelé à décrire, on est fatalement amené à faire une place très exiguë aux gens entièrement dignes de considération et d'estime.
—Monsieur le duc, dit Jacques de Mérigue avec lenteur et gravité, je viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je vous constitue juge en dernier ressort.
L'aimable visage du duc revêtit aussitôt une expression inquiète.
—Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mérigue, mais je vous prie de ne vous considérer lié en aucune façon par ma manière de voir. Je suis loin de prétendre à l'infaillibilité, et j'estime qu'un homme dans ma situation ne doit pas assumer à la légère d'inutiles responsabilités.
—Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce secret doit être absolu et perpétuel.
—Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette précaution, c'était entendu par avance.
Mérigue fit alors à son noble interlocuteur le récit fidèle et minutieux des événements qui avaient abouti à la catastrophe récente et lui annonça ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondément ému, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment décourager une résolution héroïque? Comment, d'un autre côté, prononcer sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnête homme? Il répondit enfin:
—Vous m'avez constitué juge, monsieur?...
—Je ne m'en dédis point.
—Cette déclaration entraîne par avance votre complète soumission à mon arbitrage?
Ces mots firent pâlir Mérigue qui sut y lire très clairement l'immense pitié qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empêcher de dire:
—Oui, monsieur le duc.
Mais il ajouta:
—J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le Roi chevalier dont votre ancêtre fut le parrain.
Une cruelle angoisse s'empara du duc François.
—Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mérigue? demanda-t-il.
—Mais, monsieur le duc...
—Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout savoir avant de prononcer ma sentence. Je me récuse si vous ne parlez pas. Aimez-vous encore cette femme?
—Je suis attaché par-dessus toutes choses à l'accomplissement de mon devoir.
—Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.
—Alors, monsieur le duc, vous êtes de mon avis.
Le duc fit un violent effort sur lui-même. Des larmes vinrent au bord de ses paupières. Puis il se leva et ouvrit ses bras à Mérigue en lui disant:
—Vous avez raison.
—Merci!... cria Jacques. J'en étais bien sûr.
—Mais à une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le silence au sujet des événements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je, nier énergiquement l'action infâme qui vous est imputée...
—Cela va sans dire.
—Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamné avec un pareil système de défense.
—Je m'y attends absolument.
—Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pénible service que je viens de vous rendre, je vous demande expressément de vous présenter à l'une de mes réceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai à votre rencontre devant tout le monde et bien osé sera l'homme qui ne viendra pas vous serrer la main.
—Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir que je garde votre estime.
—Mon admiration, monsieur de Mérigue, mon admiration. Nous ramènerions le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Français comme vous.
Jacques courut immédiatement chez son ami Sermèze pour lui annoncer la décision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-même. Sermèze voulut le retenir à déjeuner.
—Non, lui répondit Mérigue, on pourrait venir m'arrêter pendant ce temps là, et je serais désolé qu'on ne trouvât personne.
—Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait naître au siècle des Prudhommes et des argentiers...
De retour à son domicile Mérigue écrivit à son père:
«Mon bien cher Père,
«Je suis faussement accusé d'un délit, et de malheureuses
circonstances m'enlèvent tout autre moyen de défense qu'une
négation sans commentaires.
«Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et
surtout croyez invinciblement que votre enfant est resté digne
de vous.
«J .»
Mérigue, après avoir mis cette lettre à la poste, rentra chez lui pour liquider toutes les questions relatives à sa candidature. Il travailla jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour faire connaître à ses principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement. Il fit une note exacte des dépenses engagées jusqu'à ce jour et indiqua d'une façon minutieuse les divers créanciers auxquels il était redevable de la moindre somme.
Puis, toutes choses étant réglées, il se croisa les bras et attendit la justice. Son imagination surexcitée s'égara longtemps parmi les étoiles, sa perpétuelle chimère, qu'il venait d'approcher et qui s'éloignaient sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer l'étroit espace qui sépare un siège à la Chambre de l'escabeau d'une prison. Puis, sa pensée se reporta tout à coup en Limousin, dans son Mérigue bien-aimé, au milieu de sa famille dont il était le soutien et l'espoir.
Seulement alors il pleura.
A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit à sa porte: Bon! se dit-il, mon lit est prêt à Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.
—Le comte Robert de Vaucotte, élève à l'école militaire, candidat cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la foudre.
Mérigue salua légèrement et introduisit son visiteur.
—Je parle, poursuivit Robert, à monsieur Jacques de Mérigue?
—Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il vous plaira.
—L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay et vous devez comprendre le but de ma visite.
—Pas du tout, monsieur, je vous assure.
—Il paraît que vous l'avez volée, monsieur.
—Et ensuite, monsieur?
—Je viens vous demander raison de cet acte infâme.
—Tiens, dit Mérigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.
—Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une épée et si vous avez du sang dans les veines...
—Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon sens dans la tête, vous n'auriez pas pris la peine considérable de monter mes six étages. Si j'ai volé madame la duchesse, vous devez savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas volée, que venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous êtes, permettez-moi le mot, un tout petit peu ridicule.