Excelsior: Roman parisien
VIII Diversion
Blanche pâlit horriblement, quant à Mérigue un tremblement involontaire agitait tous ses membres. L'amour et la fierté se livraient en lui un suprême combat.
—Adieu, dit la duchesse après un moment de silence, je vous pardonne à mon tour l'humiliation que vous m'infligez.
VIII
DIVERSION
Après son entretien avec la duchesse, Jacques était retombé dans toutes ses perplexités et dans toutes les amertumes de son âme. Le contentement qu'il ressentait de sa victoire s'effaçait rapidement sous l'impression croissante de ses regrets et de sa douleur. Dans la crainte où il se vit de succomber aux appels enchanteurs de la sirène qui avait juré de l'ensorceler, le poète prit immédiatement la résolution de se jeter sans plus tarder dans les tracas sans nombre et les travaux multiples résultant d'une candidature à la Chambre des députés. Il fit insérer le soir même une note dans les journaux et se rendit chez le président du comité royaliste. Cette assemblée venait d'être réorganisée sur des bases entièrement nouvelles. Les braves gens un peu vieux et un peu mous avaient été remplacés par des personnages plus jeunes, plus actifs et possédant une certaine habitude des choses politiques et parlementaires. Jacques espérait trouver auprès d'eux un accueil plus chaleureux et surtout plus effectif qu'auprès des vénérables bornes-fontaines qui lui avaient récemment donné leur appui moral assaisonné d'un petit blâme. Le président actuel du comité était un homme d'une soixantaine d'années qui avait rempli sous l'Empire d'importantes fonctions diplomatiques.
Fort bien de sa personne, possédant un visage très officiel, où ceux qui ne le connaissaient point s'imaginaient découvrir la plus auguste gravité, le baron d'Édelweis passait auprès de ses intimes pour un simple homme de plaisir. Il parlait avec aisance et volubilité, possédait une dose suffisante de bagou administratif et était surtout fort bien doué pour pratiquer de petites intrigues de couloir, sous un gouvernement parlementaire, paisible et bien établi. Derrière son attitude d'apparat, on sentait un viveur élégant et enjoué, aimable et galant, quand il en était besoin, impertinent par occasions. Sa physionomie, même dans les cas les plus solennels, reflétait toujours quelque arrière-pensée se rapportant à ses bonnes fortunes, dont la dernière assurément serait un petit fauteuil à l'Académie, parmi le groupe douceâtre des bénins et des inoffensifs. Un tel homme était peu fait pour accueillir le sincère et impétueux Mérigue, recommandé par sa valeur seule, sans la plus petite rente à la clef.
—Monsieur le président, je viens vous faire connaître mon intention de poser ma candidature dans notre arrondissement.
—Mais, monsieur, vous ne pouvez avoir la moindre intention sans avoir d'abord soumis vos vues au critérium du comité, répondit le baron avec un mouvement de tête légèrement dédaigneux.
—Je suis venu dans ce but, monsieur le président.
—Que désirez-vous, Monsieur?
—Votre appui, monsieur le président.
—Notre appui ne s'accorde pas ainsi à la légère. A quel titre venez-vous?... Je ne vous connais pas.
—Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler de ma dernière candidature au Conseil municipal, qui a été appuyée par le comité alors en fonctions.
—Le comité d'aujourd'hui, monsieur, ne saurait, en aucune façon, être solidaire du comité d'hier.
—Aussi viens-je causer quelques instants avec vous pour faire connaissance et nous entendre.
—Le comité, Monsieur, n'a pas à s'entendre avec les candidats. Il délibère sous sa responsabilité à huis-clos et donne des ordres qui doivent être obéis sans contestation.
—Je n'ai pas l'intention de m'insurger ni de violer le secret de vos délibérations, je viens simplement me présenter à vous.
—Et qui vous dit, monsieur, que le comité n'a pas déjà fait son choix?
—Je vous serais reconnaissant de me l'apprendre.
—Comment l'entendez-vous? Est-ce une mise en demeure, monsieur?
—Non, monsieur, une question pure et simple. Si je dois être le candidat du comité, j'ai intérêt à le savoir promptement.
—Alors, monsieur, nous sommes obligés de prendre votre heure?
—Nullement, mais je ne suis pas tenu moi-même à attendre la vôtre; pour mener une campagne sérieuse, je dois connaître d'ores et déjà sur quelles ressources je puis compter.
A ces derniers mots de Mérigue, d'Édelweis eut un plissement de lèvres empreint d'un dédain suprême.
—Je vous entends, monsieur, vous venez demander des subsides?
—Certainement, je suis sans fortune.
—Et vous songez à briguer une candidature?
—J'ai déjà conduit une campagne électorale et non sans un certain éclat.
—J'aime à vous entendre, monsieur.
—Vous devez bien le savoir, monsieur le président.
—Voici que vous me questionnez, maintenant.
—Rassurez-vous, je ne suis pas plus Hernani que vous n'êtes l'empereur Charles-Quint.
—Vous avez un charmant esprit, monsieur.
—Non, j'ai simplement le désir de mettre mon activité et mon énergie au service de mes convictions.
—Vous n'êtes pas le seul, monsieur, et je dois vous dire sans plus tarder qu'à égalité de capacité et de dévouement, le comité ira au candidat pourvu d'une situation de fortune qui lui permette de solder tous les frais de son élection.
—Pardon, monsieur, mais s'il n'y a pas égalité de talent et d'énergie?
—C'est presque de l'outrecuidance, monsieur.
—Un instant, monsieur, le mot me paraît un peu gros.
—De la susceptibilité, maintenant. Elle est malséante, monsieur.
—Je vous prie, monsieur le président, de modifier cette expression qui me paraît inacceptable.
—Dois-je être à vos ordres, monsieur?... enfin, soit. Mettons présomption, si vous le daignez vouloir.
—Je daigne, monsieur.
—C'est bien heureux, monsieur.
—Concluons, monsieur.
—Bon, me voilà sur la sellette. Vous plairait-il de formuler vos désirs?
—Avez-vous lu mes conférences publiques?
—Si je devais passer mon temps à parcourir la jeune prose de tous nos Éliacins!
—C'est vrai, j'étais présomptueux... Le comité me donnera-t-il audience?
—Le comité, monsieur, n'a pas de temps à perdre.
—Je désirerais entretenir quelques-uns de vos collègues, monsieur, pour ne pas être jugé sans avoir plaidé ma cause.
—Inutile, monsieur, le comité, c'est moi.
Jacques prit congé sur cette parole en disant à part lui: «Va donc, eh Louis XIV!»
Puis sa résolution fut immédiatement prise. Il n'attendrait pas la signification des volontés toutes puissantes de l'olympien baron et se mettrait à l'oeuvre dès le lendemain. Les premiers frais seraient couverts par les cinq cents francs d'économies qu'il avait faites sur ses émoluments de la rue de Monceau. Le coeur lui saigna bien quelque peu, en sacrifiant ce petit trésor prédestiné dans sa pensée à venir en aide à ses chers parents. Il en écrivit à son père, qui répondit courrier par courrier:
«Mon cher Fils,
«D'abord le devoir et l'honneur. La restauration de nos vieilles
murailles viendra ensuite. Va de l'avant sans hésiter; tu es la
joie et l'honneur de ma vieillesse.»
«J , M .»