Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 29 sur 41

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Excelsior: Roman parisien

VII le Salon Carré

Blanche reprit avec volubilité:

—L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce principe une fois posé, je ne puis croire un instant que vous vous dérobiez à mon désir...

... A après-demain deux heures.

 

VII

 

LE SALON CARRÉ

Dans l'intervalle des deux rendez-vous, Blanche, mettant de nouveau à contribution la complaisance de son mari devenue inépuisable depuis la menace de séparation, lui avait éloquemment démontré quel beau rôle était celui de protecteur des lettres. Elle avait fait intervenir dans son exhortation les noms de Mécène et des Médicis, en les faisant suivre naturellement d'une légende explicative à l'usage du duc de Largeay. En fin de compte elle chargea l'amant de Zoé de dénicher un éditeur qui voulût publier le poème de Jacques. Le duc obtint l'adhésion d'un libraire à la mode, le célèbre Benjamin Rouault qui consentit d'avance à faire paraître la Rédemption des Damnés à la condition qu'il lui fût préalablement consigné une somme de cinq cents francs. Blanche ne fut point arrêtée par une aussi mince considération, et elle se rendit, alerte et légère, au rendez-vous qu'elle avait fixé en apportant à l'auteur inconnu le moyen de franchir la première étape de la renommée. Mérigue se dirigea vers le Louvre avec une douleur poignante dans l'âme, mais en conservant la ferme résolution d'être impassible et implacable. Il prévoyait tous les assauts qu'il allait subir, mais lorsque les élans de sa passion toujours vivante lui faisaient craindre une défaite, il rappelait à sa mémoire, avec la force intense d'imagination qu'il possédait, cette minute inoubliable, où les voeux les plus purs et les plus sincères de son coeur avaient été dédaigneusement rejetés, comme des loques tombées par hasard aux mains d'une reine. Il avait bien songé un instant, soit à s'excuser par lettre, soit à manquer purement et simplement le rendez-vous, mais à la réflexion il avait compris que ce serait là un éclatant aveu de faiblesse, qui augmenterait d'autant l'impérieuse présomption de Blanche.

Il allait donc bravement à la bataille avec un bouclier de dignité et un casque d'orgueil. L'exactitude était une de ses vertus maîtresses, et à deux heures, le jour indiqué, il se trouvait devant le chef-d'oeuvre de Van Dyck, cherchant à modeler son attitude sur la fière allure de Charles Stuart. La duchesse était depuis quelques minutes en poste d'observation dans l'angle opposé du salon carré, près du grand tableau de Poussin. Par une antithèse singulière avec sa toilette de bal, elle portait un costume entièrement noir avec une rose rouge à la place du coeur, manifestant ainsi à la fois le deuil de ses pensées et la blessure de son amour. Quand elle vit Mérigue arrêté devant la toile du maître Flamand, elle marcha droit à lui comme un taureau sur le picador.

—Vous êtes bien aimable, aujourd'hui, monsieur, et d'une ponctualité vraiment au-dessus de tout éloge. L'exactitude est décidément la politesse des poètes comme celle des rois.

—Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

—Monsieur de Mérigue, je vous apporte une agréable nouvelle. L'éditeur bien connu, Benjamin Rouault, de la rue Vivienne, publiera votre poème aussitôt que vous lui aurez fait l'honneur de le lui remettre. Le duc de Largeay, qui est fort lié avec lui, a voulu vous donner un témoignage de notre sympathie en arrangeant cette affaire. Vous avez l'air étonné?

—Très étonné, madame. L'éditeur sentimental et qui publie un ouvrage pour l'unique plaisir d'être agréable à quelqu'un est un phénomène pathologique dont j'ignorais l'existence. Je vous prie de bien vouloir transmettre au duc tous mes remerciements pour une démarche que je me réserve d'utiliser ou de ne point mettre à profit. Quoi qu'il en soit, je suis désolé que vous vous soyez dérangée pour une oeuvre que vous ne connaissez point, et pour un personnage qui n'a aucun titre à tenir une place quelconque dans vos préoccupations.

—Une place quelconque, dites-vous?...

—Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.

—Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand à vous seul vous remplissez mon âme, quand vous savez... que je suis à vous.

—Il m'est absolument pénible d'entendre un pareil langage... indigne de moi comme de vous, plus que de vous.

—Et à moi, il m'est doux infiniment, de vous répéter que je vous aime; je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous aime... entendez-vous, je vous aime.

—C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je ne puis vous aimer sans lâcheté.

—Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je bien entendu!...

—De crime.

—Il y a un crime à chérir le seul être qui ait fait tressaillir mon âme depuis l'éveil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour où je vous aperçus noyé dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'étaient arrêtés que sur des mannequins bien coiffés, bien habillés, bien gantés, affublés de toutes les élégances et de toutes les excentricités de la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, à l'ébauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prétendez que j'aime des fantoches, que je m'assimile à des pupazzi... Vous avez aussi prononcé, je crois, le mot de lâcheté.

—Il ne s'adressait pas à vous, madame, je me le réservais à moi-même, pour le cas où j'aurais accepté l'offre de votre amour.

—Vous m'avez aimée, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas à vous tromper vous-même. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien, pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lâche de changer une souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revêtir votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'épaisseur d'une gaze, et derrière ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout plein de moi, où chaque goutte de sang reflète mon image, dont chaque battement répète mon nom.

—Je vous ai aimée, madame, je puis le dire sans honte, je vous l'ai prouvé, je vous l'ai répété, je vous ai offert ce coeur dont vous voulez vous emparer aujourd'hui, vous ne vous êtes pas contentée de le repousser, ce qui était votre droit, vous l'avez souffleté, pour avoir osé aspirer jusqu'à vous. Vous vouliez bien de moi comme d'un jouet qui vous amuse l'espace d'une heure, qu'on disloque et qu'on brise dès qu'il a cessé de plaire. En vertu de votre haute naissance, vous avez cru qu'il vous était permis de mettre la main sur un pauvre passant obscur qu'avaient ébloui vos charmes, et de l'attacher à vous comme une breloque ou un pendant d'oreilles. Et parce qu'un jour ce passant a eu l'audace de montrer une âme et de l'estimer à la hauteur de la vôtre, vous lui avez infligé avec le déshonneur de l'outrage, des supplices intimes dont vous ne connaîtrez jamais la cruauté et l'horreur.

—Que dites-vous, Jacques!... Vous souffrez... donc?... vous m'aimez?...

—Vous raisonnez mal, madame. La maladie est la route par où s'enfuit la vie, la torture que j'éprouve est la voie douloureuse par où s'écoulent pour jamais les dernières gouttes de mon amour. Certes, si je la niais, cette torture, vous auriez le droit de révoquer en doute ma sincérité, mais je ne mettrai pas mon point d'honneur à vous la dissimuler. La honte n'existe pas dans la douleur endurée avec courage, mais dans la barbarie qui vous livre aux griffes de cette douleur. Si vous pouvez trouver une satisfaction à savoir que vous m'avez donné un coup de poignard, soyez heureuse, madame.

—C'est vous, Jacques, qui me martyrisez en ce moment. Vous me le disiez tout à l'heure: Nous nous sommes aimés à première vue... nous étions faits l'un pour l'autre, l'invincible attraction qui existait entre nous était celle de deux êtres qui se cherchaient pour se compléter. Mais j'ai toujours considéré deux faces dans notre vie, à nous femmes du monde, la face publique, banale, officielle, écoeurante, pleine de liens et d'obligations, et la face intime, secrète, seule existante et vraie, où le coeur se montre sans fard et sans maquillage, rouge de vrai sang, brûlant de chaleur vivante. J'ai laissé emporter ma vie extérieure au courant de moeurs et de coutumes que je n'avais pas créées, et j'ai gardé la possession pleine et entière de la meilleure partie de moi-même pour l'être futur qui saurait la découvrir. Est-ce que je ne vous ai pas conservé la bonne part? Est-ce que je ne vous ai pas livré le miel de la ruche, le suc de la fleur, la sève intime de l'arbre? Que vous importent la brèche apparente, l'enveloppe des tiges, la grossière écorce? Vous, poète, vibrant et palpitant à l'appel des voix mystérieuses, qui trouvez un sens au murmure du vent et au bruit des fontaines, pour qui la nature est un livre ouvert, qui lisez même au fond de nos âmes, à travers le cristal transparent des yeux, vous rechercheriez les vains oripeaux et les chiffons de soie qui éblouissent la multitude? Si vous saviez tout ce que j'ai creusé depuis un mois de pensées et de sentiments, depuis un mois où la plus haute portion de moi-même pleure dans le silence et dans la nuit! Vous êtes venu, Jacques, à cette fête éblouissante où il y avait dans l'église pour un million de pierreries, où toutes les splendeurs de l'autel s'étalaient en mon honneur, où les prêtres trompés par ma robe blanche ont prodigué des louanges à ma piété et à ma pureté... Eh bien! ce jour-là fut un jour mortuaire, c'était le Dies iræ que j'entendais mugir dans les grandes orgues, dès l'instant de mon mariage, ô Jacques! j'étais veuve.

—Vous êtes éminemment habile, madame la duchesse, à changer de place toutes les culpabilités.

Je ne sais si cela tient à ma pauvre origine, à mon existence en tout temps, humble, laborieuse, pénible, mais je ne saurais admettre le dédoublement de notre personne. Si j'aime, je veux pouvoir le dire à toute la terre. La vie est trop courte pour pouvoir en consacrer la moitié à des poses et à des parades. Au reste, je ne saurais m'attarder à discuter une subtilité. Vous avez trouvé mon amour trop inférieur et trop vulgaire pour l'avouer à la face du monde. Au lieu de voir un coeur tout embrasé de tendresse, vous avez pensé au sixième étage, au travail acharné qui gagne le pain, aux habits râpés, à la nourriture sèche et frugale. Vous n'avez pas seulement réfléchi à une chose, c'est qu'un pauvre habillé en duc pourrait avoir bonne mine, et qu'un duc habillé en pauvre pourrait sembler misérable et chétif. Vous vous êtes préoccupée de l'opinion de ces pantins et de ces automates dont vous me parliez tout à l'heure. Ils ont réglé vos choix et vos décisions, et, sur un signe de leur main, vous avez renié la plus belle partie de votre âme, pour employer votre langage. J'ai la conscience de n'avoir rien fait pour mériter cet outrage. Si j'ai quelque mémoire, je ne suis point allé chez vous de moi-même, vous m'avez attiré, choyé, caressé, vous m'avez laissé croire que j'occupais une place dans vos pensées. Or, mes principes d'honneur me la désignaient impérieusement, je vous ai fait connaître mes voeux et mes désirs, vous savez la réponse que vous m'avez faite. Elle est telle que tout l'amour que vous pourriez me prodiguer, tout le dévouement que vous déploieriez en ma faveur, tout le repentir même que vous essayeriez de me témoigner, n'effaceraient point dans mon souvenir l'écho méprisant de votre voix. Vous me parliez tout à l'heure de souffrances et de tortures. Voyez si les vôtres sont comparables aux miennes. Vous veniez de me dire: Je vous aime, et de me transporter des profondeurs de mon enfer aux plus hautes gloires de votre Paradis. Et au moment où j'étendais la main vers la couronne que vous m'aviez préparée, vous me précipitiez au fond des abîmes, impitoyablement, d'un coup de pied. Je puis pardonner la douleur infligée, je n'oublierai jamais l'affront...

—Je suis bien malheureuse. Je vous demande pardon...

—Je viens de vous répondre, madame, la trace de l'injure est ineffaçable. Auriez-vous tenté de la faire disparaître même avant de vous appeler la duchesse de Largeay que vous n'y seriez point parvenue. Votre fierté vous a poussée à l'insulte gratuite et inique, souffrez que la mienne m'enchaîne au juste ressentiment.

Nous aurions pu être heureux, madame, je le voulais passionnément, c'est vous qui avez refusé. Que pouvais-je faire? Que puis-je faire encore? Une seule chose: Oublier l'ivresse que vous m'avez un jour versée, me rappeler que je suis un homme, étouffer mon coeur et agiter mes bras.

—Cela ne peut être votre dernier mot, Jacques, je vous le dis encore: j'ai péché contre vous, je m'en humilie en votre présence. Voyez, je vous parle comme une pécheresse parlerait à Dieu, je m'attache désormais à votre vie comme un ange gardien et consolateur. Vous pouvez me repousser aujourd'hui, je reviendrai demain, après-demain, toujours. Je vous aime assez pour commettre ce que vous appelez un crime. Et vous me verrez à l'oeuvre à toute heure, à tout instant. Je bénis Dieu de vous avoir fait pauvre et dénué...

—Pardon, madame, je ne me suis jamais plaint à personne de ma pauvreté.

—Je vous dis que je bénis Dieu, parce qu'ainsi je pourrai, autrement que par des paroles...

—Assez, madame, assez. Vous aggravez les anciens opprobres...

—Je vous aimerai tellement que je vous forcerai à m'aimer.

—Ne me contraignez point à concevoir pour vous un autre sentiment dont le nom arrive sur mes lèvres...