Excelsior: Roman parisien
V L'obsession
V
L'OBSESSION
—Théodore, as-tu besoin d'argent?
—Toujours, ma chère petite soeur.
—Je t'en donnerai si tu es bien sage.
—Que faut-il faire et combien me donneras-tu?
—Dix louis pour m'aider à gagner une gageure.
—Parle toujours.
—Voilà! J'ai parié à ton beau-frère que je devinerais où il passe ses après-midi.
—Oh! là, là. Donne-moi un peu ces dix louis.
—Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de sortie.
—Exhibe les monacos, tu seras bientôt satisfaite.
Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit au collégien rayonnant:
—Eh bien, reprit alors Théodore, je ne vais pas te faire languir. Toutes les fois que mon beau-frère n'est pas ici, tu peux jurer qu'il est chez la petite Zoé.
Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis continua à haute voix:
—Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu'à ton âge on parle de choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage à sa soeur.
—Dame! tu veux savoir la vérité... tu me l'as même achetée... je t'en donne pour ton argent.
—Petite Zoé, petite Zoé, d'abord quelle est cette personne, je te prie?
—Une horizontale de grande marque.
—Affreux gamin! qui t'a enseigné des mots pareils! A dix-sept ans, c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au père Coupessay; drôle, va!
Théodore sortit en ricanant.
Dès que son frère se fut éloigné, Blanche se frotta les mains avec de petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dînait ce soir-là chez sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas. Il y avait longtemps qu'elle soupçonnait les fugues de son illustre époux, mais elle était ravie de voir ses conjectures brutalement confirmées. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit à brûle-pourpoint au clubman:
—Que devient Monsieur de Mérigue, cher ami?
—Je vois qu'il revient à la surface de vos préoccupations.
—Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous à dîner?
—Quelle idée singulière!
—Pas du tout singulière! Il m'avait promis dans le temps de me lire son grand poème sur la Rédemption des damnés.
—Oh! vous aimez les choses lugubres!
—Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.
—Mais, ma chère, je ne tiens pas du tout à dîner avec ce poète candidat, et encore moins à entendre son épopée. Vos divertissements ne rappellent en rien les Bouffes.
—Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zoé pour que vous fassiez risette.
—Plaît-il, ma chère?
—Non, il ne plaît pas du tout, et si peu que je suis déterminée à demander ma séparation.
—Oui dà. Vous prenez les choses au tragique,—mais je ne comprends pas très bien.
—Je vais vous expliquer. Vous êtes constamment fourré chez une fille affligée du nom de Zoé, qui possédait déjà vos faveurs avant notre mariage.
Vous continuez vos assiduités auprès de cette... dame; un bon avocat trouvera très bien dans ce fait matière à séparation de corps, qui entraîne séparation de biens. Aïe, aïe. Vous faites la grimace, mon beau duc. J'ai déniché le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos excursions peu édifiantes... mais, de grâce, mon cher, faites bon visage à mes amis.
Le duc de Largeay avait compris. Il grimaça son plus aimable sourire et répondit à sa femme:
—Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son épouse. Parlez, duchesse, vous serez obéie.
—Vous allez inviter M. de Mérigue à dîner pour après-demain soir.
—La date est un peu rapprochée.
—On ne se gêne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes... bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant écrivez:
«Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien lui faire l'honneur de venir dîner chez lui mardi soir, sans cérémonie. M. de Mérigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments manuscrits de son grand poème, la Rédemption des damnés. La duchesse et moi serons enchantés d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.»
Le duc transcrivit fidèlement le factum ci-dessus et l'envoya à domicile par un de ses laquais.
Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la réponse suivante:
«Monsieur le duc,
«Je suis aux regrets de ne pouvoir répondre à votre honorable
invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la Société
d'horticulture, dans le but d'arriver à la formation d'un comité
électoral.
«Agréez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments
distingués,
«J M .»
P.S.—Tous mes remerciements pour les choses obligeantes
que vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.
Quand le duc eut donné lecture de cette épître, la duchesse s'écria vivement: Tiens! une idée; si nous allions entendre M. de Mérigue? Il admet les dames à ses réunions. C'est une partie de plaisir comme une autre, n'est-ce pas, mon ami?
—C'est un point de vue, ma chère.
—Vous m'y amènerez?
—Je vous y amènerai.
—Ah! vous êtes gentil ce soir.
Le duc et la duchesse, mal renseignés sur les heures, entrèrent dans la salle au moment de la péroraison. Mérigue s'écriait: «Le coeur du royaliste s'ouvre à toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de Bouvines peut dire: Mon frère», au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut revenir à la vieille souche dont la dernière pousse jaillit il y a deux cents ans au pied des nobles Pyrénées, à cette famille, au front blanc et éternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisième berceau.» A ce mo-
ment l'orateur s'arrêta tout à coup; il venait d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses mains; sa voix dominatrice s'éteignit, et il poursuivit d'un ton sourd et mélancolique: «Ne croyez pas qu'en vous conviant à la bataille je vous dissimule les épreuves que vous réserve le destin.
«Soldats de la résurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rédempteurs. Vous sortirez sanglants et mutilés d'une lutte implacable contre l'indifférence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez méconnus et honnis par ceux que vous avez le plus aimés. Ceux pour qui vous avez souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu. Nouveaux Prométhées, vous aurez le sein rongé des vautours pour avoir touché au feu du ciel.
«Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernière, vous trouverez l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire illuminera son front d'airain. Ses lèvres austères frémiront d'un tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera retentir ces paroles à travers les échos du temps et de la mort: A vous, meurtris glorieux, l'immortalité des forts, l'apothéose des martyrs.»
Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernières paroles de l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui tendre la main, un groupe d'auditeurs se précipita vers la tribune. Mais l'attention de Jacques était concentrée à l'extrémité de la salle du côté des nouveaux venus dont l'entrée avait troublé ses dernières périodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les bravos, et son regard voilé d'un brouillard de tristesse cherchait à fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.