Excelsior: Roman parisien

Léonce de Larmandie · Chapitre 32 sur 41

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Excelsior: Roman parisien

X la Quête

—Je vous promets de sortir dans «la basane»... la cavalerie... hasarda-t-il en guise d'argument suprême.

—Vous ferez bien, repartit Blanche d'un ton positif, cela vous facilitera un beau mariage!...

—Me marier, moi!... avec votre image dans le coeur. Plutôt aller me faire casser la tête au Tonkin. C'est par là que je finirai, si vous continuez à me repousser... à moins que sans courir chercher aussi loin le remède suprême à mon chagrin... je ne me fasse ici même sauter la cervelle à vos pieds!

—Impossible, faute d'objet, répliqua Blanche, toujours gouailleuse.

Ce scepticisme à l'endroit de ses résolutions tragiques fit sur Robert l'effet d'une douche d'eau froide. Il se retira en maugréant, honteux comme un dragon battu par une cantinière.

 

X

 

LA QUÊTE

Jacques de Mérigue prit la résolution de poser sa candidature d'une manière éclatante. Le nouveau comité qui se résumait et s'absorbait dans la personne du baron d'Édelweis lui était nettement hostile et préparait en catimini ce que l'on appelait «une grande candidature.» Il était dès lors convenu dans les cercles et les salons politiques de la droite monarchique, que l'on se compterait sur le nom d'un homme considérable par son nom, ses antécédents et sa position de fortune. On ne se préoccupait en aucune façon d'avoir un candidat actif et énergique. Le baron Grémoli déclina les offres qui lui furent faites. Il lui répugnait de lutter encore avec Mérigue pour lequel il ressentait une réelle sympathie. En outre, n'allant déjà point au Conseil municipal, il avait quelque vergogne de s'exposer à brûler également les séances de la Chambre. Il fut décidé que le grand candidat serait choisi à l'issue du solennel banquet royaliste fixé aux premiers jours de juillet. Toutes les notabilités de l'arrondissement y furent convoquées, et plus de deux cent cinquante personnes se trouvèrent entassées au jour dit, dans un entresol de la rue de Lille, où le célèbre restaurateur Paget leur servit un de ces délicats et somptueux festins dont il a seul le secret. Un grand nombre de discours furent prononcés: d'Édelweis parla le premier et insista sur la nécessité de la discipline dans les questions électorales. L'ancien président du comité, le Vidame du Merlerault exprima le désir de voir tous les suffrages des royalistes se porter sur un nom universellement connu et honoré; M. Rau, trésorier, parla de l'exiguïté des ressources de la caisse, et annonça une souscription. Le chevalier de Sainte-Gauburge célébra les vertus du roi, et le vicomte d'Escal exalta la piété de la reine. Jacques de Mérigue se leva le dernier, et démontra que le souverain ramènerait en France la paix, la prospérité, la liberté et l'honneur.

«Le roi, s'écria-t-il d'une voix retentissante, le roi c'est la paix. Ouvrons l'histoire contemporaine: la République fut tantôt la guerre extérieure à perpétuité, tantôt la discorde civile sans trêve ni merci. Quand aux Bourbons, ils ont toujours été avares du sang français. Ils n'ont jamais cherché dans les aventures, une gloire de lanterne magique. Henri IV fit le premier le noble rêve de la paix universelle. Le plus fier de tous, Louis XIV, offrait en 1710 aux ennemis toutes ses richesses privées pour obtenir la paix à la France. Louis XV, après Fontenoy et Raucoux, sacrifiait à la paix l'orgueil de ses conquêtes. Louis XVIII, en 1815, refusait de s'allier avec l'Autriche pour poursuivre la lutte contre la Prusse et la Russie. Ils avaient sondé, ces monarques, l'océan des larmes maternelles. Chaque douleur d'un Français était une douleur de la royauté, aussi entendrons-nous le peuple redire le vieux cantique Domine salvum fac regem, Dieu sauvez le roi, qui, pareil à la colombe de l'arche, rentre en portant un rameau d'olivier. Le roi, c'est la prospérité, les ministres s'appellent Sully, Colbert, Turgot, Villèle; M. de Metternich, disait un jour «Il est heureux que la France fasse des révolutions.» Si elle avait gardé ses rois, elle serait assez riche pour acheter l'Europe. Le roi, c'est la liberté. Louis VI émancipa les communes; Saint Louis disait à son fils: «Vous maintiendrez les franchises et les libertés du peuple!» Philippe le Bel défend aux baillis d'envoyer les pauvres à l'armée; Louis XI ne veut pas qu'on élise pour maires les officiers de la couronne. Louis XII reçoit le titre de Père du peuple. Henri IV dit: «Je ne veux me bâtir une citadelle que dans le coeur de mes sujets.» Le roi, c'est l'honneur. Voyez donc les noms que la France a donné à ses monarques. Le Fort, le Hardi, le Bon, le Sage, le Lion, le Victorieux, le Juste, le Grand. Quelles oraisons funèbres faites, en un mot, par le peuple tout entier!

«Entendez-les retentir comme une haute fanfare à travers les échos des générations et des siècles. Mesurez la taille des ombres qui, à ces noms prononcés, soulèvent la pierre de leurs tombeaux. Et que notre dernière parole soit un cri d'espérance. Certes fussions-nous voués aux irréparables désastres, nous lutterions jusqu'à l'agonie, car notre sang est de celui qui a rougi la terre avec sa pourpre orgueilleuse aux cris héroïques de «Dieu le veut. Montjoie et Saint-Denis!»

«Mais la vague lueur qui nous environne n'est point un crépuscule mourant. C'est une aurore qui se lève: Royalistes, vous reverrez sourire la fortune. Cette noble maîtresse de nos aïeux se rappellera ses amours antiques, et son aile qui ombragea la tête des pères reviendra caresser le front des enfants.»

De hautes acclamations s'élevèrent. Les applaudissements durèrent trois minutes et le président lui-même se surprit à ébaucher des gestes d'approbation. Tous les membres du comité, d'Édelweis en tête, vinrent féliciter l'orateur. Une demi-heure après, tous s'accordaient avec la même unanimité à proclamer comme «grand candidat» M. Belin, jeune chimiste d'avenir. Jacques de Mérigue n'avait été défendu que par le duc de Largeay.

Le lendemain au déjeuner, l'époux de Blanche rendit compte à la jeune femme de l'insuccès de ses efforts. La duchesse haussa les épaules, et parut s'enfoncer en une méditation profonde. Quand son mari fut parti pour Zoé, elle prit un portefeuille enfermé dans un coffret de santal, revêtit la toilette la plus simple et la plus sombre, et se dirigea vers la rue des Saints-Pères. Elle ne parla point au concierge de Jacques. Il n'y avait qu'un escalier dans la maison, et les 120 marches du poète étaient légendaires. Blanche les monta résolument, et donna à la porte où s'étalait la carte du jeune homme, un violent coup de sonnette. Jacques n'avait jamais pensé que son ancienne idole eût l'audace d'en venir là. Il ne la reconnut point tout d'abord, grâce à l'obscurité complète de sa petite antichambre.

La duchesse salua légèrement, et s'avança sans relever sa voilette jusque dans la chambre de Mérigue.

—C'est encore moi, Jacques, dit-elle, en montrant son visage étincelant de hardiesse et de désir. J'ose espérer que vous ne me jetterez point par la fenêtre. On vous ferait une contravention... eh bien... vous ne dites rien. Gageons que vous ne m'attendiez pas.

Jacques, répondit d'une voix sourde et tremblante:

—Il est certain, madame, que vous me surprenez... il est non moins sûr que, s'il plaisait à M. le duc de Largeay de me rendre visite à cette heure, il serait plus surpris encore que moi-même... et presque aussi désagréablement.

Jacques prononça ces dernières paroles d'un ton étranglé, convulsif, qui démentait leur signification brutale.

—Oui, oui, c'est entendu! vous voulez toujours faire le méchant; mais vous n'arriverez nullement à décourager ceux qui vous veulent du bien. Vous faites le méchant, dis-je, mais vous ne l'êtes pas, et tous les efforts auxquels vous vous livrez pour paraître tel, n'ont qu'un effet: ils font ressortir la bonté de votre coeur et la tendresse de votre âme, et aussi, je dois bien l'ajouter, votre inénarrable orgueil.

—Puis-je vous demander, madame, où vous désirez en venir! Votre présence ici est plus qu'inconvenante, elle pourrait donner lieu à des soupçons graves que je n'ai jamais justifiés.

—Vous tenez essentiellement à fournir une édition nouvelle des amours de Joseph et de Mme Putiphar?

—Je n'ai point l'esprit à la plaisanterie, madame. Il est peu délicat de vous jouer d'un malheureux. Que voulez-vous?

—Ce que je veux, Jacques!... Je veux le prendre dans mes bras, ce malheureux dont vous parlez, je veux effacer jusqu'à la dernière trace de ses peines et de ses chagrins, je veux lui faire oublier tous les jours sombres de sa jeunesse, et le rendre le plus fortuné, le plus glorieux des hommes.

—De grâce, madame, ne raillez pas. Ne vous donnez pas la volupté de vanter à un aveugle les charmes du jour, à un mourant les délices de la vie. Je n'ai présentement qu'un désir: arracher de mon âme jusqu'au souvenir de votre nom.

—Vous me dites des choses pareilles, Jacques, et vous m'accusez d'être cruelle. C'est vous qui l'êtes pour moi et pour vous-même.

—Non, madame, je suis juste.

—Dites: souverainement inique... ingrat à un degré révoltant. Tenez encore, un mot bien en situation! avec tout votre esprit, et tout votre talent, vous êtes ridicule... non... Jacques... pardonnez-moi cette parole, c'est mon exaspération qui l'a prononcée.

—Je vous renouvelle ma première question. Où voulez-vous en venir?

—Ah! vous êtes par trop... simple.

—Vous pouvez faire défiler toutes les aménités de votre vocabulaire.

—Je suis venue... m'emparer de vous, et vous aimer.

—Je ne suis pas l'arbitre de vos sentiments. Pour ce qui me concerne, je vous jure que vous ne vous rendrez point maîtresse de moi, et que je ne vous aimerai... jamais!...

—Vous mentez, Jacques.

—Je n'ai jamais menti.

—Ne jouez donc pas sur les mots. Le coeur qui bat dans votre poitrine et qu'il me semble voir heurtant à coups précipités la prison qui l'enserre pour se révéler au grand jour, votre coeur dément tout bas l'impitoyable rigueur de vos paroles. Quel dommage qu'il soit muet. Mais patience, si vous le comprimez trop, ses sentiments intimes jailliront malgré vous, en frémissements, en soupirs, en cris peut-être, qui seront la condamnation de votre orgueil et le triomphe de mon amour.

—Jamais.

—Oh! j'ai le temps, monsieur de Mérigue, nous verrons bien qui se lassera le premier.

—Qu'est-ce à dire, madame?

—C'est-à-dire que je suis ici, et que je n'en sortirai que poussée par les épaules... ah! vous pouvez compléter la gracieuseté de votre réception. Frappez-moi, jetez-moi à terre, ce sera digne de vous... ou bien encore, tenez... allez chercher mon mari!

—Vous m'insultez, madame.

—Dites-lui que je veux le tromper et priez-le de venir me couper la gorge.

—Je ne réponds pas un accès de démence, je vous prie le plus respectueusement possible de vouloir bien abandonner vos projets, et me laisser à ma solitude.

—Vous me mettez à la porte, monsieur?

—En aucune façon, madame.

—Alors, je reste.

—En ce cas, il me sera peut-être permis de m'en aller.

—Jamais de la vie, c'est une grossièreté... vous injuriez une femme sans défense.. oh! ne m'irritez pas davantage, car je ne sais pas ce que je vous dirais.

—Ni moi non plus, madame, car vous m'avez tout dit.

—Quand cela, s'il vous plaît?

—Quand à la demande de votre main, que je vous fis au printemps dernier, vous répondîtes: «Je vais sonner mes gens pour vous faire reconduire.»

—Laissez donc cela, Jacques, c'était une colère d'enfant. Vous auriez dû en rire et ne pas vous emparer d'un mot échappé à une jeune fille interloquée, pour torturer sans pitié une femme qui vient se livrer à vous.

—Vous n'aviez nullement l'apparence d'une jeune fille vexée, madame, mais bien l'attitude d'une femme outragée. Si l'amour honnête et loyal que je vous offrais alors était une insulte, comment pourriez-vous donc qualifier celui que vous réclamez aujourd'hui, si je commettais l'indignité de tomber dans vos bras?

—Voyons, Jacques, reprit la duchesse après une pause de quelques instants, causons un peu, sans nous fâcher, et sans employer de grands mots. Vous savez ce qui se passe à propos de votre candidature?

—Oui, madame.

—Le Comité la repousse et vous préfère M. Belin.

—Je sais tout cela, madame. M. Belin est un homme de grand mérite.

—Vous n'avez eu pour vous que la voix du duc de Largeay.

—Je vous prie, madame, de vouloir bien lui transmettre l'expression de ma plus vive gratitude.

—Ce n'est pas la peine... il a agi d'après mes ordres. Vous voilà renseigné.

—Alors, madame, c'est vous que je remercie.

—Mais cela n'est rien, c'est une manifestation platonique.

—Je l'apprécie néanmoins.

—Alors vous persistez dans vos projets?

—Certes.

—Où trouverez-vous les cinq ou six mille francs qui vous sont nécessaires?

—Je n'ai que des ressources restreintes. Je ferai peu de publicité. Je suppléerai à ce qui manquera de ce côté-là par mon activité personnelle.

—C'est chimérique, vous échouerez. Que voulez-vous faire sans Comité et sans argent?

—J'ai le peuple avec moi.

—C'est insuffisant. Il vous faut un groupe d'amis haut placés et des fonds. Je suis en train de songer au groupe en question. Je sais que le due de Belverana consentira à le présider. Quant aux trois cents louis qui vous sont indispensables... eh bien, Jacques, les voilà!