Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 10 sur 38

Pages du PDF

Faits divers

Le gnou

 

À Coquelin Cadet.

 

Connaissez-vous le gnou ?

N’allez pas dire oui, ce serait de la pose ou tout au moins de la prétention, car ce n’est pas seulement la géographie que les Français ignorent, mais encore l’histoire naturelle, et je compte beaucoup sur le grand succès de Zola avec Germinal pour rendre mes compatriotes un peu plus naturalistes.

Eh bien ! si vous ne savez pas ce que c’est que le gnou, je vais vous l’apprendre.

Le gnou est une espèce de grande antilope de l’Amérique méridionale, qui tient du bœuf, du cerf et du cheval.

Le gnou n’est pas méchant, je suis le premier à le reconnaître, mais il n’est pas aimable.

 

85

Des professeurs de province déclarent même sans rire que ce mammifère est entièrement dépourvu de sociabilité.

Le gnou joue un rôle considérable dans certaines légendes brésiliennes. Gardez-vous, malheureux, de rencontrer le regard du gnou, vous deviendriez fou sur l’heure.

Voilà, du moins, ce qu’on murmure dans les pampas équatoriales.

Cette légende vint, un jour, à tomber sous les yeux de mon ami Prosper Guignard.

Et comme elle tombait bien !

Ce pauvre Prosper Guignard était le plus malheureux des hommes. Tout lui avait raté dans les mains, presque tout !

Quand, par hasard, quelque chose lui réussissait, c’est curieux, il n’en résultait pour lui aucune joie, aucune satisfaction.

Le bonheur était, pour cet infortuné, un mythe dont il n’avait même pas la notion.

Après avoir beaucoup réfléchi, après avoir pioché les systèmes de philosophie les plus

 

86

divers, il en arriva à ce résultat qu’ici-bas, la seule forme du bonheur, c’est la folie.

Ah ! être fou !

Oui, mais voilà : pour certaines gens, il n’est pas plus facile de devenir fou que pour d’autres de rester raisonnable.

Prosper Guignard fit d’inutiles efforts vers une douce démence.

C’est à peu près vers cette époque que notre malheureux eut connaissance de la mauvaise réputation du gnou au Brésil.

Dès lors, son parti fut pris, et d’un pas alerte et plein d’espoir, il se dirigea vers le Jardin des Plantes.

Justement il y avait un gnou, un gnou tout frais, dans un beau petit parc entouré d’un beau petit grillage.

Des militaires, des bonnes d’enfants contemplaient béatement cet animal, sans se douter de la démence de Damoclès suspendue sur leur tête.

Mais le gnou ne les regardait pas, tout occupé

 

87

qu’il était à paître l’herbe rase de son enclos.

Prosper s’approcha du grillage, toussa, cria, exécuta tout un petit manège pour attirer l’attention du gnou.

Probablement agacé de cette indiscrétion, le gnou gagna le côté opposé sans lever les yeux.

Prosper tourna le grillage, rejoignit le gnou, et recommença son manège.

Jusqu’au soir, cet exercice se prolongea, plus fatigant pour Prosper que pour le gnou, le diamètre étant à peu près trois fois plus court que la circonférence.

Cependant, le gnou finissait par donner des signes non équivoques d’impatience.

Heureusement qu’on ferma.

Le lendemain, Prosper revint dans l’après-midi.

Hélas ! plus de gnou !

Il s’informa près des gardiens.

– Monsieur, lui répondit-on, on l’a abattu ce matin... Nous ne savons pas ce qu’il avait, il était

 

88

devenu comme fou !

Alors Prosper est devenu fou, lui aussi.

Il est heureux !

À tous ceux qui viennent le voir, il s’écrie :

– Prenez garde de rencontrer mon regard !... Je suis gnou ! Je suis gnou !

 

89

La belle charcutière

 

Depuis cette malencontreuse histoire, je ne puis passer devant une charcuterie sans éprouver un serrement de cœur et une angoisse de regret.

C’était en... Je ne me souviens plus de l’année, mais, vous rappelez-vous la grève des cochers ? C’était à cette époque-là.

Je l’avais remarquée, un jour de flânerie dans le quartier du Temple. Elle trônait à son comptoir, au milieu des jambons, des cervelas en guirlandes, des gelées que le passage des omnibus faisait trembloter.

On peut dire qu’elle trônait, car vraiment on l’aurait prise pour une reine avec sa belle tête impassible et raisonnable, son front d’ivoire sur lequel s’abattaient deux bandeaux lisses de cheveux noirs. Les cils, également noirs, mettaient à ses yeux énormes de Junon un voile troublant.

 

90

Sur sa face admirable, blanche et noire, tranchait violemment la bouche très forte et très rouge. Cette pourpre jetait là comme une fanfare de belle santé et de volupté robuste.

La première fois que je la vis, je m’arrêtai cloué devant la vitre de la boutique.

Un client entra. Elle se leva pour le servir. Je vis qu’elle était grande et adorablement faite, un peu grêle peut-être. Debout, elle paraissait plus jeune qu’étant assise. Moins de vingt ans.

Le lendemain, étant revenu flâner par là, je me décidai à entrer. Le motif fut un saucisson qu’elle me servit avec une grâce charmante et sérieuse.

Et j’y revins tous les jours.

J’entrais, j’achetais des charcuteries variées que je distribuais ensuite à des petits apprentis du quartier.

Devant elle, sur le marbre du comptoir, s’étalaient les assiettes et les terrines. J’admirais sa merveilleuse habileté à trancher, d’un coup net de son couteau, le poids juste, un quart, un demi-quart.

 

91

J’avais remarqué que le comestible le plus éloigné était la hure aux pistaches. Quand on lui en demandait, elle se penchait, et alors on pouvait admirer sa taille souple comme un osier. Son cou, d’une blancheur de crème, s’allongeait, émergeant de son petit col plat qui paraissait blafard auprès de cette belle chair.

C’était toujours de la hure aux pistaches que je désirais. Et souvent, pour voir un peu plus de son cou, j’éloignais d’elle l’assiette à la hure, pendant qu’elle servait un client préalable.

Une fois même, je posai la hure tout au bord du comptoir. Elle fut obligée de se pencher et de tendre le cou très en avant, si bien que j’aperçus un affolant petit signe noir, une mouche dans du lait.

Un jour, je n’osai plus rentrer dans sa boutique (les amoureux sincères ont parfois de ces timidités brusques).

Je me contentai de passer et de repasser.

Et puis je n’osai même plus passer.

Il me semblait que les gens du quartier, les

 

92

sergents de ville m’avaient remarqué et me montraient du doigt.

Un matin – je me souviendrai toujours que c’était un dimanche matin, – j’eus une idée géniale.

Les cochers venant de se mettre en grève, les compagnies avaient fait appel aux jeunes gens sans ouvrage et sachant conduire pour remplacer les grévistes.

Je me présentai.

Après un examen des plus sommaires, on me confia un fiacre qui semblait une ancienne berline d’émigré, traînée par un cheval évadé de l’Apocalypse.

Au petit trot – était-ce bien un petit trot que cette bizarre allure ? – nous nous amenâmes, le sapin, le carcan et moi, devant la boutique où régnait mon idole.

Au moins, maintenant, j’avais un prétexte pour stationner sur le trottoir.

Je me donnais des airs de cocher indifférent, de cocher à l’heure qui attend son client.

 

93

C’était un moment de presse. Les clients entraient, sortaient sans interruption, emportant leur marchandise soigneusement pour ne pas perdre la gelée.

Elle, debout, active, toujours sérieuse, débitait les comestibles sans jamais se tromper sur le poids ou sur la monnaie.

J’étais tout au charme de ce spectacle, quand soudain je songeai à ma situation de jeune cocher.

Je me retournai... Plus de berline ! Plus de canasson. Envolés, disparus !

Deux sergents de ville passaient.

Je leur racontai ma mésaventure.

Un attroupement se forma immédiatement. La foule prit une joie extrême à cet incident. Des gavroches, peut-être ceux que j’avais récemment gorgés de hure aux pistaches, me huèrent férocement.

Comme je devais avoir l’air bête !

Mais ma confusion ne connut plus de bornes quand j’aperçus sur la porte de sa boutique, ma

 

94

belle charcutière elle-même riant de toute la nacre de ses dents superbes.

Dieu, qu’elle s’amusait !

Je ne suis jamais revenu dans ce quartier-là.

 

95

La mère

 

C’était toujours la première arrivée sur la plage, le matin.

De ma chambre, je la voyais venir avec ses cinq enfants dont l’aîné n’avait pas sept ans. Les trois grands marchaient devant. Elle portait sur un bras le tout petit dernier, et tenait de sa main libre un autre bébé d’environ dix-huit mois. Jamais de bonne avec elle.

Grande, svelte, distinguée, elle ne paraissait certainement pas les trente-deux ans, que je lui sus plus tard.

Point très jolie, sa physionomie était d’un charme inexprimable. Quand elle souriait, surtout, on restait sous la séduction d’une candeur exquise comme si la jeune fille qu’elle avait été revenait sourire dans les yeux et dans la bouche de la femme devenue.

 

96

Son mari, un grand bel homme d’un peu moins de quarante ans, arrivait régulièrement le samedi soir, et repartait, avec la même régularité, le lundi matin. Employé dans une grande administration.

Le reste de la semaine, elle restait seule avec ses enfants. Société charmante, car jamais je n’ai vu de plus beaux enfants, ni mieux portants, ni plus joyeux. Et c’était vraiment touchant de voir comme elle les aimait, ses chéris, et comme ils adoraient leur petite mère.

Au plus fort de leurs jeux, sans motif apparent, tout d’un coup, ils s’abattaient vers maman, comme une volée d’oiseaux, et c’était une tempête de baisers réciproques.

– M’man, ferme tes yeux.

– Pourquoi faire, Jacques ?

– Que j’t’embrasse dessus.

Et mille autres charmantes folies qui font hausser les épaules aux imbéciles.

Le premier soir qu’ils étaient arrivés, le coucher de soleil avait causé aux enfants une

 

97

angoisse terrible.

– Oh ! maman, maman, le soleil qui tombe dans l’eau ! Mais il va s’éteindre !

Alors, Jacques, qui frise l’âge de raison, les avait philosophiquement rassurés.

– Laissez donc, il doit être habitué, depuis le temps.

Je ne sais pourquoi, je m’était pris d’une ardente sympathie pour cette femme, sympathie mêlée de curiosité, car, j’en étais sûr, elle avait un passé peu banal.

Je n’eus pas, une minute, l’idée d’entrer en relation avec elle ; d’abord cela eût été odieusement indiscret, et puis, tout dans son attitude annonçait qu’elle était bien décidée à se contenter de la seule société de ses enfants. Quelques tentatives de ses voisines de plage étaient restées sans résultat.

Je fus plus heureux. Les enfants ont un flair particulier et infaillible pour deviner ceux qui les aiment. Tout de suite, je fus l’ami de ces bébés.

Jacques, surtout, ne pouvait pas se passer de

 

98

moi. Il me demanda mon nom, et sans plus de façon, se mit à me tutoyer.

Je lui appris tous les jeux que je connaissais. Nous fîmes ensemble de redoutables fortifications en sable et galets, et plus d’une fois nous opposâmes à l’Océan des barrières de trente centimètres, qui entravèrent sa course pendant une bonne demi-minute.

Si bien qu’un beau dimanche, Jacques me présenta à son père, sans cérémonie, comme on présente un vieux copain.

Le papa me présenta à la maman, qui me remercia de ma complaisance à distraire ses enfants.

– Mais, madame, lui répondis-je, je n’ai aucun mérite à cela. Je m’amuse autant qu’eux.

J’avais frappé juste.

C’est la première fois que je vis l’adorable et candide sourire.

À partir de ce moment, je pus la saluer, échanger quelques paroles. Et puis, quand je vis que cela ne lui déplaisait pas, je m’assis parfois

 

99

auprès d’elle.

Bientôt, nos relations devinrent plus intimes.

Elle me conta son histoire, car, je ne m’étais pas trompé, elle avait une histoire.

En 70, à seize ans, elle se trouvait fiancée à un de ses cousins, qu’elle aimait éperdument.

La guerre arriva, et les désastres et le siège.

Le cousin s’était engagé dans un régiment de ligne.

Le lendemain de Champigny, on le rapporta à Paris, les deux jambes broyées par les obus prussiens.

Après quinze jours d’atroces souffrances, il mourut.

Sa fiancée, qui ne l’avait pas quitté un instant, le soignant, le pansant elle-même, éprouva une douleur qui faillit la tuer.

Elle en revint pourtant, mais désespérée, dit adieu au monde et se fit sœur de Saint-Vincent-de-Paul, pour – en mémoire de son cher mort – soigner des soldats malades ou blessés, pendant

 

100

toute sa vie.

Partout où l’on se battait, partout où l’on mourait, tué par les balles et les épidémies, sœur Marie allait, jamais lasse, jamais rebutée. Un besoin de se dévouer l’avait prise tout entière, insatiable.

Voilà bientôt dix ans, elle se trouvait dans un hôpital lointain du Sud-Oranais.

Des tribus s’étaient révoltées, et on fusillait ferme par là, un peu au hasard.

Un jour, dans le tas, une femme fut tuée, qui allaitait un tout petit enfant. Le capitaine, un bon diable, fut touché des cris du pauvre être, et au lieu de l’expédier rejoindre sa mère, le ramassa et le ramena à l’hôpital.

On confia le petit à sœur Marie.

Le jeune moricaud piaillait, à déchirer les tympans les plus solides. Ses menottes noires se déchiraient aux rudes plis de la robe de bure, cherchant à les ouvrir, car il avait senti qu’il y avait là un sein.

Sœur Marie pleurait de rage, à l’idée que ses

 

101

mamelles étaient stériles, et elle fût morte joyeusement pour pouvoir donner un peu de ce bon lait chaud qui fait vivre les tout-petits.

Le sentiment de la maternité, qui sommeille chez toutes les femmes, s’était éveillé en elle, ardent, flamboyant, douloureusement âpre.

Et le petit meurtrissait ses poings sur les seins qui frémissaient de leur inanité.

Elle l’embrassait, le berçait et mouillait de ses larmes la pauvre petite tête grimaçante.

À la fin, on trouva du lait de chèvre sur lequel l’enfant se jeta goulûment, si goulûment qu’il mourut le soir même.

Une mère qui perd son enfant le plus cher n’éprouve pas plus de chagrin que n’en eut sœur Marie de la mort de ce petit Arabe qu’elle ne connaissait pas.

La maternité qui soudain avait surgi en elle, continua à la tenir exclusivement, hystériquement presque.

Elle n’essaya pas de lutter.

Un mois après, elle était rentrée dans sa

 

102

famille.

Alors, posément, en ex-ambulancière qui sait ce que c’est qu’un homme, elle choisit celui qui serait le père de ses enfants.

Sa fortune lui permettait le choix.

Elle épousa un bon garçon, ni trop malin ni trop bête, mais gaillard superbe qui jusqu’à présent l’a faite mère cinq fois.

Et elle espère bien que ça n’est pas fini.

 

103