Faits divers
Feu de paille
Il était grand ; elle était petite. – Il était maigre ; elle était potelée. – Il était laid ; elle était gentille.
Ils s’épousèrent et passèrent ensemble une période de jours heureux... Mais tout passe en ce monde, sauf le café dans les mauvais filtres. Un jour vint où, grâce au caractère désagréable de sa moitié, il résolut de s’en séparer à tout prix, et de lui montrer la porte.
Jamais on ne vit, n’est-ce pas ? une femme à qui l’on indique l’huis de sortie, en profiter.
– Tu me chasses, dit-elle, je reste !
Et dès lors toutes les facultés de notre jeune époux se concentrèrent sur ce seul but : l’abandonner.
Il songea d’abord à la famine. Trois jours durant il la laissa sans avoir le moindre morceau
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de pain à se mettre sous les canines. Elle maigrit, mais résista.
– Fichtre ! exclama-t-il, le Dr Tanner a résisté quarante jours ; si elle est de ce calibre-là, ce sera long. Trouvons quelque chose de plus expéditif.
Il essaya des scènes. À toute heure de la journée et de la nuit, il y eut des pleurs et des grincements de dents. Mais aussitôt après, elle demandait grâce, en pleurant, d’avoir pleuré. Ces choses-là désarmeraient un tigre. Aussi, à chaque supplication, était-il désarmé.
– Je ne t’aime plus, dit-il un jour.
– Ça m’est égal, répond-elle, j’aime pour deux.
– Va-t’en voir tes parents que tu adores.
– Moins que toi, mon loup ; je te le jure, je t’aime mieux que ma grand-mère.
Un loup ne peut rien contre une femme qui l’aime mieux que sa grand-mère.
Il tenta de la fuite. Mais partout, avec la sagacité du serpent, la patience du Huron et la vélocité du chasseur d’isards, elle savait retrouver
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sa trace. Prenait-il le tramway, elle le suivait en voiture. S’élançait-il sur un omnibus, deux minutes après, elle allait le rejoindre sur la plate-forme.
Il simula un voyage. Elle n’en fut pas dupe ; après un jour de recherches, elle tombait à la table d’un café où il ne l’avait jamais conduite, et :
– Garçon ! un autre bock pour moi !
Il fit un voyage à Lausanne. Elle l’apprit et partit par le train suivant.
Il sirotait tranquillement l’absinthe de la liberté à la Brasserie Cloor, et satisfait de la lettre par laquelle il venait de lui faire ses adieux, il appelait :
– Garçon, portez cette lettre à la poste pour Paris.
– C’est inutile, dit-elle en entrant ; la lettre arrivera plus vite à destination en restant ici.
– Bah ! fit-il, après tout, elle a bon ceeur, cette pauvre femme ; et son désagréable caractère me rend le service signalé d’éloigner de moi un tas
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d’amis. Gardons-la.
– Va, lui dit-il, ma poupoule, tu as gagné ta cause. Puisque tu le veux absolument, reste.
– Avec un vilain type comme toi ! s’écria-t-elle, jamais de la vie !
Et elle s’en alla.
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Une manière d’embêter son concierge en
s’amusant soi-même
Nous sommes heureux d’offrir à nos lecteurs le récit d’une farce diversement racontée et qui suffirait à assurer à son auteur, Alphonse Allais – retenez bien ce nom – une jolie place dans l’immortalité.
Un beau jour, ou plutôt une vilaine nuit – il était deux heures du matin et il pleuvait à verse – Allais tenait absolument à rentrer.
Coups de sonnette multiples et dévergondés... refus obstiné d’ouvrir.
– On n’ouvre pas passé minuit.
– Voyons, M. Bertin...
– Je ne puis ouvrir à cette heure ; le propriétaire m’engueulerait.
Tout cela pendant un quart d’heure !
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À la fin, Allais a une idée lumineuse ; il laisse tomber dans la boîte aux lettres, une pièce de cent sous en argent.
Ô, puissance magique de l’or ! Le Concierge entend le bruit du métal, se lève et va ouvrir lui-même, sans oublier d’empocher la petite somme. À peine entré, Allais s’écrie :
– Ah ! nom d’un chien, j’ai oublié un livre sur la borne, dehors.
Provisoirement complaisant, le portier s’offre à l’aller quérir, et pour le récompenser de ce bon mouvement, notre ami lui referme la porte au nez.
– Ouvrez donc, c’est une mauvaise farce.
– On n’ouvre pas passé minuit, répondait imperturbablement Allais.
– Mais, ouvrez, je crève de froid avec mon pantalon et mes savates.
– Je ne puis ouvrir à cette heure-là... le propriétaire m’engueulerait.
Et l’infortuné pipelet geignait en grelottant pitoyablement.
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À la fin, Allais, qui a l’âme douce au fond, cria à travers l’huis :
– Eh bien, si vous voulez entrer, faites comme moi.
Et l’ingénieux auteur de l’Ami Lôz récupéra ainsi son déboursé.
Inutile d’ajouter qu’Alphonse Allais n’a pas moisi dans cet immeuble de la rue de Lille.
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