Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 37 sur 38

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Faits divers

Le papier utile

 

Un bien fidèle lecteur d’Eberswalde a la délicate attention de m’adresser un numéro de son journal local, le General Anzeiger, dont un passage, entouré d’un trait bleu, émet la prétention de m’en boucher un coin, ainsi que dit notre aimable correspondant.

Traduisons tant bien que mal :

« Vous nous avez à maintes reprises, chères lectrices, et surtout chères ménagères, signalé l’inconvénient du papier de journal, qui conserve toujours un peu d’odeur de l’encre d’imprimerie, et dans lequel il est impossible d’envelopper du beurre, de la graisse, du saindoux, de la charcuterie, de la viande de boucherie et même du porc frais.

« Soucieuse d’être agréable à nos lectrices et amies, l’administration du General Anzeiger a décidé de publier dorénavant deux numéros par

 

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semaine qui ne seront imprimés que d’un côté, en sorte que l’autre pourra servir aux usages domestiques.

« Et, afin, mesdames et chères ménagères, que vous ne perdiez rien, dans cette innovation, au point de vue texte, les numéros imprimés d’un seul côté auront toujours le double des numéros ordinaires.

« Nous osons espérer que vous saurez apprécier les sacrifices que nous nous imposons, et nous vous prions, mesdames et chères ménagères, de nous recommander à vos amis et connaissances. »

Tous nos compliments à l’administration du General Anzeiger, mais n’hésitons pas à lui arracher le précieux laurier de l’innovation.

L’idée d’offrir au lecteur, non seulement la pâture intellectuelle et informatoire de ses colonnes, mais encore la contingence utile du papier-véhicule, remonte, sinon aux temps les plus reculés, du moins à pas mal d’années.

 

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N’est-ce point Vallès1 qui conta ses débuts dans La Naïade, organe imprimé sur toile, et qui, principalement, se diffusait dans les établissements de bains ?

Et c’est vraiment miracle que les directeurs de périodiques n’aient pas plus au creux pioché la question !

Ainsi que la vertu est sa propre récompense, de même un numéro de journal devrait constituer sa propre prime.

Serait-ce donc si malaisé, si coûteux ?

N’allez pas croire.

Dans un journal, nous comptons deux éléments matériels : le papier, l’encre d’imprimerie.

Or, le papier et l’encre d’imprimerie, voilà bien deux substances multiplement, en dehors de leur emploi naturel, utilisables, selon qu’on modifie leur fabrication ou qu’on y incorpore adroitement certains produits.

 

1 Jules Vallès (1832-1885), écrivain et journaliste.

 

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Le papier, le brave papier de journaux, additionné de substances mucilagineuses, devient un papier-cataplasme de premier ordre, dès plongé dans l’eau chaude.

Un peu de farine de moutarde intervenant dans sa composition, et quel sinapisme vous obtenez, le cas échéant !

Sur le domaine thérapeutique, nous n’en finirions pas, le papier étant le réceptacle indiqué pour toutes drogues externes visant meurtrissures, foulures, brûlures et autres porartures.

Abordons le tapis des usages domestiques.

Que diriez-vous d’un papier fabriqué avec la pulpe de bois de Panama et imprimé d’une encre au savon noir ?

Voyez-vous d’ici les mains de duchesse de nos braves typos, d’abord, et de nos non moins braves lecteurs ensuite ?

Et puis, quoi ?

Allons, ne soyons pas regardants !

Tous les dimanches, à partir d’une date que nous désignerons ultérieurement, le Journal

 

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paraîtra sur douze feuilles manufacturées en chair de perdreau, assaisonnées d’une encre dont la farine de truffes fera tous les frais.

Que dis-tu de cela, vieux General Anzeiger d’Eberswalde ?

 

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Vulgarisation de la longévité

 

La statistique – qui songe à le nier ? – est une louable chose.

Malheureusement, les gens pratiquant d’habitude ce curieux sport ne sont pas d’âme à en tirer la moindre moralité : ils additionnent, ils divisent, puis,

 

D’un air béat,

Disent : Voilà !

 

Et c’est tout.

... La statistique, pourtant, est fertile en indications de toutes sortes, et si au lieu de demeurer l’attristante gourde que vous savez, la pauvre humanité se décidait à résolument pénétrer dans la voie de la clairvoyance, c’est à la Statistique, à la Statistique seule, qu’elle devrait

 

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emprunter son radieux lampadaire.

Grouillent, fourmillent, pullulent les exemples.

Un, au hasard :

(Quand je dis « au hasard », je fais preuve d’un certain toupet, l’exemple que je vais citer m’étant fourni par un de nos « fidèles lecteurs » de Saint-Genest-Malifaux, Loire.)

... s’il lui arrive de consulter les listes de la statistique pour la mortalité chez les gens pratiquant les unes ou les autres industries, le chercheur constate qu’il est des métiers où la mort vient faucher le fil de vos jours dans son œuf : oserais-je dire, cependant que certaines professions, au contraire, véhiculent leur homme, tranquillement, jusqu’au sein des plus vertes vieillesses.

(Il ne s’agit ici, bien entendu, que de moyennes.)

Pour peu qu’en son travail, le bon chercheur insiste (dirait un poète dans un vers immortel), de l’effarement bientôt se peint sur sa physionomie

 

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car il ne tarde pas à faire cette intéressante découverte :

la profession qui détient – et de beaucoup – le record de la longévité est la profession de pape !

C’est une chose véritablement indicible comme les papes vivent vieux !

La durée moyenne de la vie des papes est de dix ans supérieure à celle des officiers belges, lesquels, comme chacun sait, sont – et nous les en félicitons – d’enragés macrobites.

La moralité que nous devons extraire de cette constatation est la suivante :

si le monde catholique, au lieu de se contenter d’un seul pape – monopole, d’ailleurs, révoltant – , augmentait le nombre de ses souverains pontifes, il accroîtrait du même coup la moyenne de sa durée vitale.

Et puis, pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas autoriser tout individu muni d’un certificat de vaccine, bonne vie et mœurs, à coiffer la tiare ?

De même qu’en République chaque citoyen

 

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est roi, dans la chrétienté nouvelle, chaque fidèle serait pape et les choses, croyez-en ma vieille expérience, n’en iraient pas plus mal.

Et puis, c’est les protestants qui feraient une tête !

Et les juifs, donc !

 

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Conte de Noël

 

Ce matin-là, il n’y eut qu’un cri dans tout le paradis :

– Le bon Dieu est mal luné aujourd’hui. Malheur à celui qui contrarierait Ses desseins !

L’impression générale était juste : le Créateur n’était pas à prendre avec des pincettes.

À l’archange qui vint se mettre à Sa disposition pour le service de la journée, Il répondit sèchement :

– Zut ! fichez-moi la paix !

Puis, Il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche, s’affaissa – plutôt qu’Il ne s’assit – sur Son trône d’or, frappa la nue d’un pied rageur et s’écria :

– Ah ! j’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la

 

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cheminée. Cette année, ils auront... la peau !

Il fallait que le père Éternel fût fort en colère pour employer cette triviale expression, Lui d’ordinaire si bien élevé.

– Envoyez-moi le bonhomme Noël, tout de suite ! ajouta-t-Il.

Et comme personne ne bougeait :

– Eh bien ! vous autres, ajouta Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? Vous, Paddy, vieux poivrot, allez me quérir le bonhomme Noël !

(Celui que le Tout-Puissant appelle familièrement Paddy n’est autre que saint Patrick, le patron des Irlandais.)

Et l’on entendit à la cantonade :

– Allo ! Santa Claus ! Come along, old chappie !

Le bon Dieu redoubla de fureur :

– Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! Il ne doit cependant pas ignorer que j’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans le séjour des Bienheureux !

 

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Le bonhomme Noël se présenta :

– Ah ! te voilà, toi !

– Mais oui, Seigneur !

– Eh bien ! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du ciel...

– Cette nuit, Seigneur ? Mais Notre-Seigneur n’y pense pas !... C’est cette nuit... Noël !

– Précisément ! précisément ! fit Dieu en imitant, à s’y méprendre, l’accent de Raoul Ponchon.

– Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions !...

– Le royaume des Cieux est assez riche pour n’être point à la merci même de ses plus vieux clients. Et puis... pour ce que ça nous rapporte !

– Le fait est !

– Ces gens-là n’ont pas même la reconnaissance du polichinelle... Je fais un pari qu’il y aura plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame-de-Lorette. Veux-tu

parier ?

 

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– Mon Dieu, Vous ne m’en voudrez pas, mais parier avec Vous, la Source de tous les Tuyaux, serait faire métier de dupe.

– Tu as raison, sourit le Seigneur.

– Alors, c’est sérieux ? insista le bonhomme Noël.

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Tu feras porter tes provisions de joujoux aux enfants des Limbes. En voilà qui sont autrement intéressants que les fils des Hommes. Pauvres gosses !

Un visible mécontentement se peignait sur la physionomie des anges, des saints et autres habitants du céleste séjour.

Dieu s’en aperçut.

– Ah ! on se permet de ronchonner ! Eh bien ! mon petit père Noël, je vais corser mon programme ! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d’avance au spectacle de tous ces imbéciles contemplant demain matin leurs âtres veufs de

 

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chaussures.

– Mais... les pauvres ? Les pauvres aussi ? Il me faudra enlever les pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres ?

– Ah ! ne pleurniche pas, toi ! les pauvres petits pauvres ! Ah ! ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres ! Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !... Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! Je vais vous le dire franchement : si j’avais été le petit Henry, ce n’est pas au café Terminus que j’aurais jeté ma bombe, mais chez un mastroquet du faubourg Antoine !

Dans un coin, saint Louis et sainte Élisabeth de Hongrie se regardaient, atterrés de ces propos :

– Et penser, remarqua saint Louis, qu’il n’y a pas deux mille ans, Il disait : Obéissez aux Rois

 

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de la terre ! Où allons-nous, grand Dieu ! où allons-nous ? Le voilà qui tourne à l’anarchie !

Le Grand Architecte de l’Univers avait parlé d’un ton si sec que le bonhomme Noël se le tint pour dit.

Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les cheminées du globe et recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.

Vous pensez bien qu’il ne songea même pas à remonter au ciel cette vertigineuse collection. Il la céda, pour une petite somme destinée à grossir le denier de Saint-Pierre, à des messieurs fort aimables, et voilà comment a pu s’ouvrir, hier, à des prix qui défient toute concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison :

 

Au Bonhomme Noël

Spécialité de chaussures d’occasion en tous

genres pour bébés, garçonnets et fillettes.

 

Nous engageons vivement nos lecteurs à

 

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visiter ces vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris.

 

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