Faits divers
Spiritisme et chemin de fer
M. Victorien Sardou1, notre grand adaptateur national, va prochainement faire représenter au théâtre de la Renaissance une pièce en laquelle il est, paraît-il, question de spiritisme et de chemin de fer.
Un personnage de ce drame – autant que mon intelligence un peu affaiblie a pu le saisir – un personnage doué de la seconde vue, aurait la vision d’une imminente rencontre de deux trains et, grâce à sa perspicacité surnaturelle, empêcherait une effroyable collision.
Peut-être commets-je une légère erreur et, au lieu de seconde vue, s’agit-il d’une table tournante.
1 Victorien Sardou (1831-1908), auteur dramatique; Alphonse Allais fait allusion à Spiritisme, pièce créée en 1897.
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Peu importe ! C’est 1 kif-kif bourriqueau, comme dit M. Francisque Sarcey, le chanteur bien connu à Angers.
Si M. Sardou s’imagine avoir eu le premier l’idée de ce coup de théâtre, il erre pleinement.
L’humble ver de terre qui écrit ces modestes lignes serait désolé de causer une peine, même légère, à l’ingénieux assimilateur de Marly-le-Roi, mais la vérité avant tout !
Or, ledit ver de terre, voilà tantôt une belle pièce de dix ans, écrivit, en une feuille éphémère qu’il retrouvera facilement au jour du procès, une page maîtresse qui contait une aventure étrangement analogue.
Voici l’histoire dénuée de tout artifice :
Une dame dit un jour à son mari :
1 Car c’est ainsi que s’écrit bourriqueau et non pas cot ni quot, ni même co, comme voudrait l’insinuer l’ami Richepin, invoquant le sabir.
Le bourriqueau est le petit de la bourrique, comme le chevreau est celui de la chèvre, le renardeau celui du renard, le louveteau celui de la louve, etc., etc.
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– Mon ami, voici un temps infini que je n’ai pas été voir ma vieille tante de Pont-l’Évêque... J’estime qu’il serait sage, à moi, d’aller passer deux ou trois jours chez elle, pour éviter peut-être un pénible oubli testamentaire.
– Puissamment raisonné ! acquiesça le mari. Allons à Pont-l’Évêque !
– Oh ! pas toi !... Tu sais que ma tante n’a jamais pu te souffrir.
– Alors, vas-y seule, ma pauvre chérie.
La pauvre chérie s’en va et ne manqua pas un jour d’envoyer à son mari des télégrammes débordant de tendresse.
Le matin du troisième jour, télégramme annonçant le retour à telle heure.
Tout à coup et sans l’ombre d’un motif apparent, le mari éprouve d’affreux soupçons ; certes, sa femme est bien allée à Pont-l’Évêque, mais pas seule : elle s’accompagne d’un amant.
Le pauvre homme cherche à lutter contre son pressentiment – mais en vain : on ne lutte pas contre un pressentiment.
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Et comme il est un être superstitieux, croyant au surnaturel, vite il se dirige vers le cabinet d’une dame spirite laquelle, déjà souvent consultée, lui a révélé d’extraordinaires choses.
Disons tout de suite, pour ne point dramatiser le récit, que la dame spirite en question tient principalement sa clairvoyance d’habiles complices disséminés dans le salon d’attente et qui font jaser les poires.
J’abrège.
La dame spirite, après avoir poliment demandé à l’Esprit s’il est en forme, le met à la disposition du pauvre monsieur.
– Où est ma femme ? demande le mari.
– Dans un chemin de fer, répond l’Esprit.
– Où est ce chemin de fer ?
– Sur la ligne de Trouville à Paris.
– Parfaitement... Mais précisez.
– Le train vient de quitter une gare qui s’appelle Le Breuil-Blangy.
Le monsieur consulte sa montre et s’écrie :
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– Diable ! il a du retard, ce train !
– Le train file... file... file...
– I1 ne rattrapera jamais son retard... plus d’une heure !
Un silence se fait ; le pauvre homme n’ose aborder la fatale question.
– Où est le train, maintenant ?
– Il s’approche d’une station qui s’appelle Le Grand-Jardin.
– Il en est loin ?
– Non, tout près.
– Il ralentit sa marche ?
– Non, il brûle la station.
– Vous êtes sûr ?
– Il brûle la station... Il est passé !
– Mais non, vous vous trompez, ce n’est pas possible !
L’homme est comme fou !
– Ce n’est pas possible !... Au moment même où ce train entre dans le tunnel de Lisieux, un
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autre train y pénètre par l’autre bout... Ah ! les malheureux ! les malheureux !
Et le voilà parti, échevelé, hagard, courant vers celle de l’Ouest :
– Des nouvelles ! des nouvelles ! A-t-on des nouvelles ?
– Des nouvelles de quoi ?
– Des nouvelles de la terrible collision qui vient de se produire entre deux trains sous le tunnel de Lisieux.
On télégraphie en toute hâte.
Le chef de gare de Lisieux envoie une réponse ahurie : « Pas d’accident. Êtes-vous malade ? Qu’est-ce qui vous prend ? »
Ce ne fut que bien longtemps après que le monsieur eut le mot de l’énigme :
L’Esprit s’était servi d’un vieil Indicateur.
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Qu’en pensez-vous, mon vieux Sardou ?
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Le tour du monde en 67 heures
– Vous allez voir un fameux original, me dit le jardinier en sonnant à la porte du pavillon.
Une fenêtre s’ouvrit au premier ; un homme jeune encore, mais le torse nu et terriblement ébouriffé, s’avança.
– Qu’y a-t-il ? cria ce dévêtu d’une voix discourtoise.
– C’est un monsieur qui voudrait louer pour le 1er juillet.
– Attendez que je passe un pantalon.
Pendant que l’étrange locataire passait un pantalon, le jardinier me confia de nouveau que cet homme était un fameux original ; que, durant tout le mois de juin, il n’était point sorti de sa demeure et que son costume n’avait jamais été plus compliqué que celui de maintenant.
Tous les matins, une femme lui apportait une
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douzaine d’œufs frais ; le soir autant, et voilà les seules relations de ce monsieur avec le restant de l’humanité.
Heureusement qu’il n’avait loué que pour un mois, car on n’est pas très flatté, n’est-ce pas, d’avoir affaire avec des loufoques de ce calibre et on n’aurait pas été surpris de voir un beau jour le bonhomme f... le feu au pavillon. Je sais bien qu’on est assuré, parbleu ! mais comme ça aurait été amusant, dites donc, de perdre toute sa saison !
Nous entrâmes.
Quel fouillis, bon Dieu, quel fouillis !
Partout, sur les tables, sur les chaises, sur les lits, partout, des papiers, des dessins, des devis, des épures.
Et des calculs, des chiffres !
De quoi donner le vertige à tout un train de bestiaux !
Je contemplais ce spectacle avec une stupeur qui – je l’avoue – se panachait d’admiration.
Devant mon œil intelligent et mes façons
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distinguées, l’homme devint plus aimable et daigna m’expliquer :
– Un gros travail que je vais avoir fini dans trois jours.
– Y aurait-il indiscrétion ?...
– Pas la moindre ! Il s’agit d’un nouveau mode de locomotion qui permettra de faire le tour du monde en soixante-sept heures.
– En... combien, dites-vous ?
– En soixante-sept heures, confirme le monsieur de son ton le plus simple.
J’étais fixé : mon bonhomme avait au cerveau une fêlure spéciale, la fêlure des vitesses, comme d’autres ont celle des grandeurs, ou de la persécution... Flattons sa manie.
– Soixante-sept heures ! Tous mes compliments, monsieur.
– Oh ! on arrivera à mieux, mais comme début, c’est en effet assez coquet.
– Très compliqué ?
– Oh ! non ; très patriarcal, au contraire.
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– Ah ! tant mieux !
– L’idée première n’est pas de moi, je n’ai que le mérite du perfectionnement et de l’application.
– Cela n’est déjà pas si négligeable.
– Vous connaissez les trottoirs roulants qui fonctionnent à Chicago, à Denver, à Detroit et dans d’autres villes des U.S. ?
– I know.
– All right ! Eh bien, c’est cela ; seulement au lieu d’un trottoir, j’en ai dix qui courent les uns sur les autres à raison d’une vitesse (chacun) de soixante kilomètres à l’heure, mais chacun bénéficiant de la vitesse de celui sur lequel il roule...
– Je ne comprends pas bien...
– C’est pourtant bien simple ! Une supposition : vous êtes sur un bateau en marche, vous allez de l’arrière à l’avant de ce bateau... Alors, vous avez parcouru un chemin total composé de vos propres pas auxquels vient s’ajouter la route faite par le bateau.
– Parfaitement, j’ai saisi.
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– De même pour mes trottoirs. Le premier roule à raison de soixante kilomètres à l’heure, le second de cent vingt kilomètres, etc., etc., jusqu’au dixième, qui arrive ainsi à abattre froidement ses six cents kilomètres.
– Et voilà !
– Ah ! je ne suis pas arrivé à ce résultat sans peine. Voilà un mois que je travaille à ce projet, sans relâche, sans sommeil, ne m’interrompant que pour me nourrir, chaque jour, de deux douzaines d’œufs frais et d’une bouteille d’extra-dry Léon Laurent.
– Pensez-vous que la... chose puisse être d’une prochaine mise en pratique ?
– Lundi, monsieur, les entrepreneurs pourraient donner le premier coup de pioche. Dès que j’aurai seulement une dizaine de millions, je commanderai mes trottoirs à la Compagnie du Pégamoïd, seule substance qui convienne à ce genre de travail.
– Les moteurs vous coûteront cher ?
– Les moteurs me coûteront la peau. J’utilise
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le vent, les marées, le clapotis des vagues. Je capte ces forces gratuites, je les transforme en énergie électrique, je les totalise, je les domestique, je les fais marcher au doigt et à l’œil.
– À l’œil, c’est le cas de le dire, observai-je finement.
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