Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 12 sur 38

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Faits divers

Toutoute

 

Histoire triste pour la petite Marie-Anne Salis1

 

– Moi, dit Zette, c’est la toutoute que je veux.

Toutoute, c’était tout simplement le féminin de toutou qui manquait à la langue française et que la petite Zette venait de créer sans coup férir.

Il s’agissait de deux petits chiens nouveau-nés, un toutou et une toutoute que l’on donnait à choisir à Mademoiselle Zette.

Le toutou échut au jeune fils du cordonnier d’en face. Il fut immédiatement baptisé Black, bien qu’il fût tout au plus gris fer.

Toutoute (le nom lui resta) s’installa dans une petite niche toute garnie de rubans roses et de

 

1 Marie-Anne Salis est la fille de Rodolphe Salis, fondateur du cabaret le Chat Noir.

 

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grelots d’argent.

Zette en raffolait et rien n’était trop beau ou trop bon pour sa Toutoute.

Toutoute était donc la plus heureuse des jeunes chiennes. D’autant plus qu’elle jouissait en même temps des plaisirs de la famille.

Chaque matin, son petit frère Black arrivait en trottinant partager le bon lait sucré. Après avoir bien joué, bien cabriolé, Black qui était un toutou raisonnable, regagnait l’atelier de son jeune maître, et terminait sa journée en s’occupant avec des rognures de cuir.

Un dimanche matin qu’il faisait très froid, Zette en grande toilette, toute prête à aller déjeuner chez grand-mère, s’aperçut que Toutoute avait le poil tout mouillé et grelottait misérablement.

Zette prit Toutoute et l’enferma dans la petite armoire du poêle de la salle à manger, une armoire qui sert à faire chauffer les assiettes.

Et puis, on s’en alla chez grand-mère.

Quand on rentra le soir, la maman de Zette

 

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chercha Toutoute.

On appelait : Toutoute ! Toutoute !

Mais Toutoute ne répondait pas. Alors Zette se rappela :

– Elle était mouillée, je l’ai mise sécher dans l’armoire aux assiettes.

La pauvre Toutoute était là, raidie par la mort, asphyxiée.

La petite Zette regarda avec un peu de dégoût ce cadavre, mais elle ne pleura pas, malgré les paroles sévères de son papa, et elle alla se coucher.

Mais le lendemain, quand elle vit arriver Black cherchant sa sœur avec des petits jappements douloureux, Zette comprit toute l’horreur de ce qu’elle avait fait.

Son petit cœur creva et, prenant dans ses bras le pauvre Black désolé, elle éclata en gros, gros sanglots.

 

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En première

 

– Une première, Paris.

– Je regrette beaucoup, madame, répondait l’homme d’équipe, mais il n’y a plus de train pour Paris.

– Comment, plus de train ? Mais celui de 9 h 12 ?

– Celui de 9 h 12, madame, passe maintenant à 8 h 47.

– Depuis quand ?

– Depuis avant-hier, madame, c’est le service d’été.

– Mais c’est horrible ! C’est horrible !

L’homme d’équipe esquissa un geste vague, comme pour protester de sa parfaite innocence dans le changement d’heure des convois.

– Et quand le prochain train ?

 

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– Demain, madame, à 6 h 14... Il y a bien un express qui va passer tout à l’heure, mais il ne s’arrête pas ici.

– Pourtant, en demandant gentiment au mécanicien...

– Non, madame, vous n’auriez seulement pas le temps de l’apercevoir.

La situation était réellement ennuyeuse.

La pauvre jeune femme se laissa choir sur un banc et ne fut pas bien loin de pleurer.

Neuf heures à passer dans cette petite gare idiote !

Le village était loin d’une bonne lieue. Il pleuvait à verse. Quelle situation !

Alors elle entra dans une violente colère contre elle-même et contre tout le monde.

C’était trop bête aussi d’être venue dans ce pays ridicule, sur l’invitation de cette grue d’Éléonore. D’abord, si Éléonore l’avait invitée, c’était bien parce qu’elle s’ennuyait, dans ce trou perdu, et aussi pour poser, pour l’épater.

 

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Son château ! Son parc ! Ses écuries !

Elle ferait bien mieux d’avoir un indicateur de chemin de fer un peu frais.

Et puis, cet imbécile de cocher qui la ramène à la gare et qui file sans seulement attendre que le train soit arrivé.

Si on l’assassinait, dans cette petite gare isolée ?

Le village est loin, la pluie tombe si fort qu’on n’entendrait pas ses cris.

Elle est toute seule avec l’homme d’équipe.

Ce dernier semble assez embarrassé de sa position.

Évidemment, il allait se coucher, quand Berthe est arrivée.

Berthe commence à avoir le trac.

Elle examine l’homme à la dérobée.

C’est un grand jeune garçon, admirablement découplé.

Il a des yeux très doux, la bouche est fine.

 

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– Tiens, tiens..., fit Berthe, qui s’y connaît, mais il n’est pas mal du tout, ce garçon-là.

Non, il n’est pas mal, mais il semble de plus en plus gêné.

– Mon ami, reprend Berthe de sa voix la plus aimable, que me conseillez-vous de faire jusqu’à demain 6 heures.

– Madame, il y a justement sur la voie de garage un wagon de première qu’on a retiré d’un train ce matin à cause d’un accident à l’essieu... Si vous voulez y passer la nuit, vous serez toujours mieux que dans la salle d’attente.

La proposition est acceptée.

Le jeune homme prend sa lanterne et conduit Berthe.

Les coussins s’entassent dans un compartiment et forment un moelleux sofa.

– C’est très bien, fait Berthe, mais je vais avoir une peur mortelle, toute seule, sur cette voie.

– Si madame veut, je vais coucher dans le compartiment à côté.

 

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Berthe accepta la proposition de grand cœur, mais dans le courant de la nuit, sans doute dominée par l’effroi, elle exigea que le jeune homme vînt habiter son propre compartiment.

L’humble prolétaire parut enchanté de la proposition.

(Il est inutile, a dit Scribe, de porter une redingote pour qu’un cœur généreux et galant batte dessous.)

Que se passa-t-il dans le compartiment ?

Il est probable qu’on eut beaucoup de peine à s’endormir (la nouveauté de la situation, vous savez).

Au petit jour, rien ne bougeait dans le wagon.

Le chef de gare, un peu inquiet, cherchait son homme.

Un grondement sourd vint du lointain.

Alcide (l’homme d’équipe avait eu l’occasion de dire à Berthe qu’il s’appelait Alcide), Alcide, dis-je, sauta sur ses pieds :

– Nom d’un chien ! s’écria-t-il, le train de 6 h

 

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14 !

Berthe s’étira voluptueusement comme une grande chatte lasse :

– Déjà ! fit-elle.

 

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Histoire de Noël1

 

Quand j’y pense, mon Dieu ! comme c’est loin ces temps-là ! Et dire que ça ne reviendra jamais !

Je venais d’arriver à Paris, tout jeune, très bon, effroyablement timide et vigoureux, comme je ne le fus jamais depuis.

C’était le jour de Noël.

Je n’avais pas, à cette époque, les brillantes relations que je me suis acquises depuis, dans le monde des Lettres et des Arts.

Ah ! si on m’avait dit, ce jour-là, qu’une nuit viendrait où je fêterais la naissance du Christ en mangeant du boudin, de concert avec Loulou-Lévy et Mlle Gilberte !

Donc, je ne connaissais alors que de vagues

 

1 Un peu en retard, à cause de l’abondance de la neige, au blanc cortège, qui a coupé les communications dans nos contrées.

 

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familles bourgeoises, honnêtes, mais dénuées de fantaisie, et la seule idée de réveillonner en ces milieux me donnait une folle envie d’aller me coucher.

Il faisait un froid sec comme un coup de trique.

Les talons des passants sonnaient sur le sol dur, et les voitures tumultueuses roulaient sous les étoiles claires.

Je marchais par les rues, sans but, un peu triste.

Une jeune femme jolie que je suivis m’entraîna, sans le savoir, jusque dans le fond des Batignolles.

Puis, la jeune femme jolie rentra chez elle et je me trouvai seul, dans la nuit.

Les passants se faisaient de plus en plus rares.

Une femme en deuil marchait devant moi, portant dans ses bras une fillette de quatre à cinq ans. La femme suppliait : Je t’en prie, ma chérie, marche un peu, je n’en puis plus.

La voix de la petite répondait, geignarde : Oh !

 

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non, maman, porte-moi encore, sis lasse, sis lasse.

Et ce mot lasse s’allongeait dans la bouche de la petite comme pour exprimer une incommensurable fatigue.

Elles semblaient d’ailleurs aussi lasses l’une que l’autre, les pauvres ! Le pas de la mère s’alourdissait, et je sentais que, malgré son énergie, elle allait bientôt s’arrêter.

Je pris mon courage à deux mains et, rouge comme un coq, je m’avançai :

– Voulez-vous me permettre, madame, dis-je, de porter votre petite fille un bout de chemin ?

Se méprenant sans doute sur mes intentions, la femme me répondit par un merci sec.

J’insistai et, avec moi, la petite fille.

– Oh ! si, maman, laisse le monsieur me porter... Il est fort, lui.

Et je la pris dans mes bras.

Elle enfonça dans mon cou ses menottes froides comme deux glaçons. J’eus un grand

 

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frisson dans le dos, ce qui la fit beaucoup rire.

Rassurée enfin par mon air convenable et ma voix douce, la maman me raconta comment elle se trouvait par les rues à cette heure.

Elle avait dîné chez son beau-frère. On s’était attardé à causer. Les derniers omnibus complets. Forcée de rentrer à pied, et il y a loin des Batignolles à la Villette.

La fillette s’était endormie dans mes bras.

À la lueur des réverbères, je voyais sa petite tête pâlotte et fine qui reposait sur mon épaule en toute confiance, et je ne pouvais m’empêcher de l’embrasser à la dérobée.

Tous les cent pas, la mère se récriait :

– Mais non, monsieur, c’est trop, je puis bien la porter maintenant. Vous êtes trop bon.

Je lui répondais :

– Chut !... vous allez la réveiller.

Oui, c’était loin. Tout en haut de la rue de Flandre.

Mais je tenais bon, autant, maintenant, par

 

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amour-propre que par charité.

Enfin, nous arrivâmes.

La mère exigea que je lui donnasse mon nom et mon adresse, pour pouvoir me remercier.

La petite, réveillée brusquement, grognait. Elle refusa obstinément de me remercier.

Je rentrai chez moi au petit jour, plus heureux de ma nuit que si j’avais fait le réveillon avec M. Thiers.

Et puis, d’année en année, j’oubliai presque cette histoire.

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L’année dernière, je tombai amoureux d’une petite jeune fille qui jouait la comédie au théâtre Montmartre.

Une petite jeune fille comme je les aime, pas trop sage, mais pas trop grue.

Je connaissais son histoire.

Son premier et unique amant l’avait lâchée pour se marier, lâchée proprement, lui laissant

 

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une petite rente pour s’établir.

Elle s’était mise au théâtre, par vocation. Le soir, elle prenait l’habitude des planches sur les petites scènes, et dans la journée, piochait avec le bon M. Talbot, les rôles tragiques et comiques de tous les répertoires.

Mes avances, l’avouerai-je, furent accueillies froidement.

Elle consentait à ce que je l’accompagnasse de chez M. Talbot jusqu’à la porte cochère de son immeuble, et c’était tout.

Un jour, dans cette promenade, nous rencontrâmes un de mes amis qui m’interpella par mes nom et prénom.

Elle s’arrêta, interdite :

– Comment, c’est vous ? fit-elle.

À partir de ce moment, ses manières avec moi changèrent complètement. Je pus la ramener chez elle le soir, et l’embrasser en la quittant. Elle ne me décourageait plus.

Le soir de Noël, je la vis dans sa loge et l’invitai à souper.

 

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– Justement, me dit-elle, j’allais vous le proposer, mais chez moi, sans façon.

On m’aurait ouvert les portes du Paradis que ma félicité n’eût pas été plus complète.

Nous soupâmes gaiement tous deux, en tête-à-tête, dans sa chambre, au coin d’un bon feu.

Jamais je ne l’avais vue plus jolie et plus tendre.

Elle s’était mise à son aise, en un grand peignoir mauve.

Nous avions fini de souper et nous causions.

Le lit, tout près, un grand lit séduisant, me faisait terriblement loucher.

Elle s’en aperçut et, tendant vers moi ses bras nus dans les manches flottantes, me dit avec une voix de petite fille gâtée :

– T’en prie... porte-moi à dodo.

– Quelle drôle d’idée !

Alors elle reprit son ton naturel.

– Tu m’as déjà portée plus loin que ça... Et il paraît que je n’ai pas voulu te remercier.

 

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Je devinai tout. C’était elle, la petite fille de la Villette.

Maintenant, je voyais dans ses grands cils trembloter deux petites larmes. Je les séchai d’un baiser, en l’appelant : grosse bête !

 

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