Faits divers
Merci celeri
Me croira qui veut, mais cet hommage public rendu à un simple végétal me toucha plus que bien des manifestations imposantes.
L’origine de ce culte m’échappe. Sans doute le céleri a-t-il sauvé des populations entières au cours de cruelles épidémies, ou bien ne fauft-il voir dans ce curieux fanatisme qu’un vieux restant de la superstition païenne.
À moins – je donne cette explication pour ce qu’elle vaut – que les fameuses oies qui sauvèrent le Capitole n’aient dû leur extrême vigilance qu’à une nourriture où le céleri entrait pour une large part.
N’importe ! il est touchant de voir toute une puissante nation comme l’Italie rendre d’aussi éclatants hommages à un humble légume.
... Si les Italiens ont la reconnaissance solide, ils n’oublient pas non plus leurs petites rancunes.
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Ainsi il y a une station, un peu avant Modane, qui s’appelle Salbertrand.
Je ne doute pas une minute que cette bourgade n’ait été baptisée ainsi en souvenir de mauvaises plaisanteries qu’y aurait perpétrées l’éminent ingénieur Maurice Bertrand, au temps jadis qu’il était si peu sérieux.
J’ai la nostalgie du cheval.
Non pas que je sois un fervent écuyer, mais voici dix grands jours que je n’aperçus l’ombre du plus pâle canasson !
J’en excepte, bien entendu, les quatre chevaux du portique de l’église Saint-Marc, lesquels, entre nous, se trouvent là un peu comme des chevaux... sur la soupe, dirait Willy.
Enfin, ça fait toujours mieux que des bicyclettes.
On m’assure qu’afin de conserver à Venise un caractère tout à fait romantique, des jeunes gens de la ville touchent un petit traitement du
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municipe pour avoir des têtes de l’époque et faire de l’œil aux dames anglo-saxonnes.
Il arrive parfois que ce chiqué est couronné d’un rapide succès.
On m’a même cité un récent et millionnaire mariage accompli dans ces conditions.
Il y a dans l’hôtel une jeune fille qui commence à la trouver mauvaise.
Débarquée ici depuis huit jours avec son père, elle n’a pas encore pu mettre le pied dehors.
Son brave homme de papa, enchanté d’avoir une chambre dont les fenêtres donnent sur le Grand Canal, s’est immédiatement procuré un attirail de pêcheur à la ligne et, depuis ce moment, c’est à peine si on peut le décider à descendre pour prendre ses repas.
Pauvre jaune fille !
Dimanche matin.
Arrivés depuis hier soir, un monsieur et une
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dame, bons petits bourgeois parisiens, devisent en se promenant par les rues.
– C’est épatant, remarque la dame, comme on est dévot à Venise !
– À quoi vois-tu cela ?
– Eh bien ! tous ces gens qui vont à l’église ou qui en reviennent avec leur livre de messe à la main.
– Espèce de gourde, tu ne vois donc pas que ce sont des Anglais avec leur Baedeker !
Venise
(Suite)
Dans mon ignorance de la langue italienne, je me suis livré, hier, hier aux plaisanteries les plus niaises sur cette inscription : Merci celeri qu’on rencontre dans beaucoup de gares de ce pays.
Réduisons l’incident à ses justes dimensions :
Merci celeri signifie Marchandises en grande
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vitesse et rien de plus.
Voila ce que c’est que de causer sans savoir.
Les Vénitiens sont très fiers de leur ville, ce en quoi je les approuve ; mais leur culte arrive à tomber dans le domaine du particularisme.
Exemple, ce bout de dialogue entre moi et un jeune Vénète qui nous accompagne quelquefois :
– Quelle est cette église ?
– San Moisè.
– Jolie ?
– Oh non ! elle est vilaine... Elle est autant ridicoule que toutes les celles-là qu’il est à Rome.
Le roi de Siam vient d’arriver à Venise dans son propre yacht. S.A.R, le duc de Gênes est allé au-devant de lui, également dans son propre yacht.
Des deux côtés, on a tiré des coups de canon sans compter ; ah ! on voit bien que ce ne sont pas ces messieurs qui paient la poudre.
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Pour comble de plaisir, un grand croiseur américain qui se trouve là, le Minneapolis, s’est mis de la partie et a tiré autant de coups, à lui tout seul, que les deux réunis.
Les pauvres pigeons de Saint-Marc, complètement abrutis, tournoyaient dans un vol de démence.
À propos des pigeons de Saint-Marc, j’ai tenu à m’assurer par moi-même qu’elle était vraie la légende qui dit ces volatiles inviolables et sacrés pour tout Vénitien.
Jamais, dit-on, füt-ce aux temps de siège et de famine, un pigeon ne connut, à Venise, les affres de la moindre casserole.
C’est vrai.
Mon expérience consiste en une poignée de petits pois jetée sur les dalles en guise de maïs.
Un peu étonnés d’abord de cette alimentation nouvelle, les gracieux volatiles se gorgèrent bientôt de mes piselli, sans manifester la plus petite horreur personnelle ou atavique.
Essayez ce sport en France, et vous verrez le
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lamentable tire-d’aile.
Le roi de Siam s’appelle Chulalongkorn 1. Âgé d’une quarantaine d’années, il porte toute sa barbe et ses cheveux taillés à l’européenne.
C’est un garçon fort mal élevé qui, au théâtre, parle tout haut pendant qu’on chante et rit très fort aux moments les plus pathétiques.
À plusieurs reprises, le public n’a pas craint d’exprimer son mécontentement par des Chut ! répétés.
S.M. Chulalongkorn, d’un air courroucé, fronça les sourcils et S.A.R. le duc de Gênes, qui l’accompagnait, semblait en éprouver une très vive.
Pendant un entracte, Donnay et moi nous avons fait connaissance d’un grand personnage de la suite du roi.
Ce noble Siamois parle assez couramment français, mais avec un fort accent belge.
1 Chulalongkorn (1853-1910), roi de Siam, fit un voyage en France en 1897.
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Ne croyez pas que je ris ; c’est la pure vérité.
Le fait est d’autant moins invraisemblable qu’à Bangkok, paraît-il, ce sont les Belges qui détiennent toute suprématie.
On affirme même que nos excellents voisins profitent de leurs avantages pour exciter la cour de Siam contre l’Europe en général et la France en particulier.
Ce n’est pas moi qui leur donnerai tort, car, à leur place, j’en ferais autant.
Entendu ce colloque entre touristes bien parisiens :
– Alors, vous partez ?
– Mais oui... Nous sommes ici depuis quatre jours, c’est plus qu’il n’en faut pour tout voir (sic).
– Vous vous êtes bien amusés ?
– Oh ! ça, non ! Je trouve Venise d’un triste !
– Vraiment ?
– Oui... on a tout le temps l’air de se promener
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dans des inondations.
Venise
(Suite)
Passé quarante-huit heures à Chioggia, île antique et délicieuse de laquelle on rayonne en barque vers mille îlots des plus curieux.
Entièrement ruiné par une excessive diffusion de petits sous distribués à tous les bambini et à toutes les piccole des pêcheurs de l’Adriatique.
Rentré à Venise par un coucher de soleil à rendre fou d’attendrissement le plus barbare.
Oh ! ces voiles orange ! Je commence à m’expliquer comment le père Ziem 1 a vu ce pays.
Petite scène de la vie de touriste.
1 Félix Ziem (1821-1911), peintre : toute sa vie, il ne peignit que Venise.
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Ils sont trois, attablés dans une salle du café Florian : le père, la mère et un grand dadais d’une quinzaine d’années.
Ils font leur correspondance.
Le père écrit et dicte en même temps, les deux autres transcrivent docilement.
Le fils écrit à mon cher bon papa et la mère à chère rnadame et amie, le monsieur à je ne sais qui.
C’est le même texte qui sert pour ces trois différents destinataires.
Ne se fiant pas à ses seuls souvenirs, l’homme s’aide entre-temps d’un petit guide idiot qui s’appelle : Une semaine à Venise.
À un moment, il dicte :
Hier, nous avons été voir les vieilles procuraties.
La dame lève la tête vivement :
– Les vieilles... quoi ?
– Les vieilles procuraties.
– Qu’est-ce que c’est que ces horreurs-là ?
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L’homme lui lit le passage du guide où il est expliqué que les vieilles procuraties sont les anciennes demeures des procurateurs.
Mais la dame ne veut rien savoir.
– Jamais je n’écrirai ça !
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, mais vieilles procuraties, ça sonne si mal ce mot-là !
Va donc, eh ! vieille procuratie !
On a occasion de rencontrer en voyage des types bien extraordinaires.
Il y avait ces jours-ci, au Grand-Hôtel, un monsieur et une dame d’un certain âge et d’une évidente respectabilité.
Ces deux bonnes gens voyagent avec deux draps de lit, leurs taies d’oreiller, leurs serviettes de toilette et de table.
Ils ne se nourrissent que d’œufs à la coque et de viande grillée. Et encore, le morceau de viande, ils ne le mangent qu’après avoir rejeté les
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parties extérieures qui auraient pu être souillées par un contact.
En se mettant à table, ils essuient assiettes, verres, couverts, etc., avec des feuilles d’un papier japonais préalablement aseptisé, et qui ne les quine jamais.
Et il faut les voir frotter tout leur petit matériel !
Et avec cela, un mutisme rigoureux, continu, farouche.
Ce monsieur et cette dame mangent sans desserrer les dents ! (C’est une manière de dire, bien entendu.)
Je comprends à la rigueur l’exagération de ces précautions hygiéniques, mais pourquoi ce silence absolu ?
Donnay m’offre cette explication, assez ingénieuse, ma foi :
– Ces gens-là ne parlent pas parce qu’il leur dégoûte d’employer des mots qui ont servi à d’autres sans pouvoir les essuyer avec un petit morceau de papier.
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Il y a tout de même des gens bizarres dans la vie !
Venise
(Suite et fin)
Le soir, avant dîner, des fois, nous allons au Lido.
Non pas que ce soit joli, joli, car ce serait plutôt décevant et contradictoire avec la vieille idée romanesque qu’on s’en fait volontiers ; mais la mer y est fort belle et le casino joyeux.
Et puis, on y voit des chevaux !
Cinq chevaux : quatre au service du petit train qui traverse l’île et sa largeur, de la largeur de l’Adriatique.
Le cinquième, évidemment sorti des écuries de l’Apocalypse, s’adonne à la remorque d’un stupéfiant véhicule, curieux spécimen de la carrosserie du XVIIe siècle.
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Les bébés vénitiens contemplent ces coursiers de l’air ahuri que prennent les tout petits de France à la première vue d’un ornithorynque.
Ce Lido s’émaille de mille guinguettes fertiles en prospectus bizarres.
L’une, entre autres, au Lion de saint Marc, arbore ces lignes dont je respecte l’orthographe :
Fou récomandable à M. les Étrangers e Citoyens.
Toute sorte de crustacés.
Bierre de Vienne.
Vins relatifs.
Vins relatifs !
Nous ne sommes pas entrés.
Fait connaissance avec deux jeunes Anglais qui reviennent de Grèce, où ils ont servi dans la
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légion philhellène1.
Tous les deux ont sérieusement écopé, l’un à la jambe, l’autre à la tête et au bras.
Leur philhellénisme semble avoir subi une notable dépression, et ils parlent, si la guerre continue quand ils seront guéris, de reprendre du service.
Mais, cette fais, du côté des Turcs.
Quelques garibaldiens, de retour en Italie, tiennent le même langage.
Le peuple-martyr ne gagne pas, paraît-il, à être vu de près.
Le bruit, faux heureusement, a couru de la mort d’Amilcare Cipriani2.
Je me réjouis que ce brave ami ne soit que
1 Le conflit gréco-turc de 1897 vit la création d’une légion internationale qui combattit aux côtés des Grecs.
2 Amilcare Cipriani (1844-1918), révolutionnaire italien, compagnon de Garibaldi a pris part à la Commune (condamné à mort, il fut déporté à Nouméa). Député socialiste, il s’engagea dans le conflit gréco-turc à la tête de volontaires italiens et fut grièvement blessé à Demokos en 1898.
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blessé.
Ce soir, le mardi gras, je me souviens qu’il partit pour Marseille, je filais sur Gênes. Nous dinâmes ensemble au buffet de la gare, et ce repas fut égayé par mille lazzi du docteur Pelet qui avait tenu à faire enregistrer mes bagages lui-même.
Une bien jolie phrase cueillie dans le Baedeker :
Quand la gondole aborde, on voit s’approcher un offrcieux avec une gaffe au moyen de laquelle il facilite le débarquement. On ne lui doit rien, ruais il est déjà content avec deux ou trois centimes. (Sic.)
La Gaffe de l’officieux ! un joli titre pour un petit acte. Le faisons-nous ?
Touristes.
Nous côtoyons fréquemment, dans les églises et les musées, une copieuse famille composée, par moitiés à peu près égales, de gens de Paris et
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d’habitants de Chartres.
Ces amateurs mettent à leurs visites une conscience étonnamment scrupuleuse.
Quand ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié un tabernacle ou une Descente de croix, ils retraversent le monument entier.
Un Titien les fit pâmer.
Par contre, Tiepolo ne sut point conquérir leurs suffrages.
– En voilà un, disent-ils, qui ne s’est pas ruiné en couleurs !
Une courte conversation, hier soir, à l’hôtel, nous révéla que dans cette artistique famille les Parisiens n’avaient jamais fichu les pieds au Louvre et que ceux de Chartres ne se souvenaient pas d’avoir jeté sur leur cathédrale un regard de plus de trois secondes.
Appréciation d’une dame de Rouen :
– Venise, en somme, c’est Pont-Audemer en plus grand.
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Le plus comique, c’est qu’il y a un peu de ça.
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Et maintenant, adieu les gondoles, au revoir plutôt, car on reviendra, ô Venise enchanteresse, si belle qu’on oublie les Anglais mal élevés, les Allemands grossiers et les Français idiots qui l’obstruent !
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