Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 24 sur 38

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Faits divers

Therapeutic business

 

– Surtout, me recommandèrent les gens, ne quittez pas Dodoftown sans avoir jeté un coup d’œil sur la maison de santé du professeur Madcat. C’est très curieux, vous verrez. Invoquez le prétexte que, souffrant d’une maladie nerveuse, vous désirez vous rendre compte de son traitement.

Un succès fou, paraît-il, ce traitement !

Par milliers, provenant de l’Amérique du Nord et, plus généralement, de toutes les Amériques, affluaient les malades.

Si bien que, d’annexes en annexes, d’ailes en ailes, de pavillons en pavillons, l’établissement du professeur Madcat menaçait d’envahir toute la banlieue ouest de Dodoftown.

D’immenses casernes, eût-on dit.

Ajoutons que le prix du traitement – quatre

 

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dollars par jour, tout compris – est des plus abordables.

– En quoi consiste ce traitement ?

– Oh ! pas compliqué, mais donnant des résultats merveilleux ! Le système roticuratif.

– Roti... ?

– Curatif... Comme l’indique son nom, la roticure est un procédé de guérison par les roues.

– Nous avons déjà la bicyclette, excellent appareil antineurasthénique.

– Rien de commun. La roticure n’emploie que des roues fixes ou, pour dire plus juste, des roues à axe immobile.

– Et les malades sont astreints à tourner ces roues ?

– Une grande partie de la journée.

– En effet, ce doit être fort curieux.

Le professeur Madcat me reçut le plus gracieusement du monde.

Après m’avoir ausculté, palpé sur ce que j’appellerai toutes les coutures :

 

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– Je compte, diapronostiqua-t-il, qu’un traitement d’un mois amplement suffira, cher monsieur, à remettre sur un pied normal vos pauvres méninges.

Sans m’attarder au curieux horizon de méninges surmontant un pied, même normal :

– Entendu, docteur, à partir de demain, je serai votre pensionnaire. Mais, dès aujourd’hui, ne pourrais-je pas me rendre compte ?...

– Rien de plus légitime. Venez.

Spectacle peu banal.

Dans un immense hall, des roues, des roues, des roues !

Des roues de toutes physionomies, de toutes dimensions et de puissances variées.

Certaines qu’un bras débile suffit à mouvoir, d’autres exigeant des trésors d’énergie.

La main droite collée à la manivelle de ces engins, cinq ou six cents hommes imprimaient à leur bras le mouvement circulaire indiqué dans ce sport.

 

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Un grand bourdonnement emplissait l’immense galerie.

Soudain, le strident d’un sifflet !

Dociles, accomplissant, ainsi qu’au régiment, un demi-tour à droite, tous ces messieurs changent de main.

C’est le bras gauche qui travaille, maintenant.

Chaque quart d’heure, le même coup de sifflet.

Au bout d’une heure, assourdissant carillon.

Arrêt brusque du travail, sortie des malades qui s’épongent le front.

Et remplacement immédiat de tous ces messieurs par une équipe d’autres messieurs semblables, se livrant, sans perdre une seconde, au même consciencieux labeur que les précédents.

Le professeur Madcat guettait sur mon visage une éclosion d’émerveillement.

Le brave homme, bientôt, fut à souhait servi :

– Professeur, vous êtes un homme véritablement mirifique !

 

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– Oh ! un simple philanthrope, qui cherche à adoucir le mal de ses semblables.

– À raison de quatre dollars par jour.

– Quatre dollars... Mais c’est donné !

– Sans compter ce que vous rapporte votre excellente scierie mécanique d’à côté.

– Ma scierie !...

J’avais deviné juste !

Garnies de pignons, de treuils, de courroies, ces roues que mouvaient d’une vaillance si bénévole ces poires de névrosés, ces roues, ces mille roues, actionnaient l’immédiate scierie de bois, appartenant à l’ingénieux thérapeute.

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Quand les Américains ont dit : « business ! » ils ont tout dit.

Et pas fichtre moi qui leur donnerai tort.

C’est égal, la roticure en bouche un terrible coin à la question sociale.

 

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Un cas peu banal, nous semble-t-il

 

Nous étions trois personnes dans ce compartiment.

Trois, pas une de moins, pas une de plus, détail qui a son importance, ainsi qu’on va voir.

Ces trois personnes se dénombraient ainsi :

1° L’infatigable remueur d’idées qu’est l’auteur de ces lignes et que je me permets de citer en tête à cause de la situation suprématique qu’il occupe dans les lettres d’aujourd’hui ;

2° Un monsieur d’aspect quelconque, mais si formidablement quelconque que cela en devenait une curieuse originalité ;

3° Celle-là, je l’ai gardée pour la bonne bouche, comme disent les gens : une jeune fille d’une indicible beauté. Mais pourquoi faut-il, ô jeune fille d’une indicible beauté, que votre charmant visage recèle tant de non moins

 

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indicible tristesse !

Jeune et jolie comme vous êtes, point pauvre ainsi que l’indiquent votre vêtement et vos parures, que vous manque-t-il donc pour rire à la vie de toutes vos affriolantes quenottes ?

Je l’ignorais et maintenant que je le sais, comme je vous plains, ô jeune fille d’une indicible beauté !

Cependant, le monsieur quelconque redoublait encore de quelconquisme et mon intérêt se portait de préférence sur ma désolée compagne de route.

Quelques petits services que je lui rendis, une glace aidée à lui baisser (sic), un livre ramassé n’arrivèrent pas à lui arracher le moindre merci oral, mais quel sourire de gratitude, quel ineffable et douloureux sourire !

Tout à coup il se déroula le plus bizarre des phénomènes.

Sans que ni le remueur d’idées, ni le quelconque, ni la jeune fille eussent desserré les lèvres, une voix s’éleva dans le compartiment, une voix étrange, à la fois lointaine et proche.

 

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Et cette voix disait :

– C’est bien la première fois, pardieu, que je voyage avec une demoiselle aussi exquise.

Qui de nous trois parlait ainsi ?

À moins que la voix ne vînt d’un compartiment voisin.

Mais non, avec le grondement du train, on n’eût pu percevoir aussi distinctement les mots prononcés.

Le plus curieux de l’affaire, c’est que mon effarement, bien légitime, ne semblait partagé ni par le quelconque, ni par la jeune fille que le mystérieux propos aurait pourtant dû intéresser.

De nouveau la voix s’éleva :

– C’est malheureux qu’elle ait un air si triste, la belle demoiselle... quelle joie ce serait de la pouvoir consoler !

Même indifférence chez mes deux compartimentaux.

Étais-je donc la proie d’une hallucination ?

L’énigmatique organe continuait ses

 

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galanteries, sans que la lumière arrivât à se produire dans mon esprit.

Quand soudain la jeune fille se tourna vers le quelconque et lui dit d’un ton plutôt sec, mais d’une voix harmonieusement timbrée :

– Si c’est pour m’étonner, monsieur, que vous vous livrez à toute cette ventriloquerie, je vous avertis que vous perdez votre temps et votre peine.

– Vous êtes donc bien difficile à épater, mademoiselle ?

– Ça n’est pas ça.

– Quoi donc alors ?

– C’est que je suis sourde et muette de naissance.

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Maisons-Laffitte !

Le quelconque descendit.

Demeuré seul avec la jolie sourde-muette.

 

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– Pardonnez mon indiscrétion, mademoiselle, mais si vous êtes sourde, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? Comment avez-vous pu entendre les propos que vous tenait cet imbécile de ventriloque ?

– Pareillement aux aveugles lesquels, comme l’indique leur nom, dénués de la vue, suppléent à ce manque par une sorte d’hyperesthésie de leurs quatre autres sens au point de remplacer le manquant, de même, moi, pauvre sourde, suis arrivée à remplacer le sens de l’ouïe par une extraordinaire subtilité de la vue, si bien que je lis sur les lèvres de mon interlocuteur les paroles qu’il prononce et cela, monsieur, avec la même précision que vous pouvez les entendre avec vos deux oreilles.

– Parfaitement, mademoiselle, et je n’ignorais point ce détail, mais je vous ferai remarquer que ce monsieur, en qualité de ventriloque, ne remuait point les lèvres.

– Oui, mais son estomac et son abdomen étaient agités de légers mouvements imperceptibles de vous, grossier entendant, mais

 

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facilement interprétables de moi, subtile sourde.

– Rien, en effet, mademoiselle, ne saurait être plus simple.

– N’est-ce pas ?

– Cependant, une question encore, si cela ne vous fatigue pas trop.

– Au contraire.

– Si vous êtes muette, mademoiselle, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment pouvez-vous vous exprimer avec cette facilité ?

– Parce que, monsieur, rien n’interdit aux muets d’être ventriloques, ce qui est mon cas.

– Tous mes compliments, mademoiselle, mais – et ce sera ma dernière indiscrétion – étant ventriloque, pourquoi parlez-vous en remuant les lèvres ?

– Simple coquetterie de jeune fille, monsieur, de jeune fille fort affligée de son infirmité et qui veut faire croire aux gens qu’elle entend et parle comme tout le monde.

 

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