Faits divers
Le pilote
À peine après un an de mariage, elle l’avait lâché. Cette fuite l’assomma comme un coup de massue, et ce fut miracle, pour ceux qui le connaissaient, qu’il ne devînt pas fou.
Leur histoire était bien simple.
Lui, un de ces rudes marins des côtes normandes, nature douce et pas compliquée. Sur le tard, à quarante ans, il s’était épris d’une fillette délicieusement jolie, fille d’un pêcheur de Dieppe. Comme il était un bon parti, patron de barque avec quelques économies, il n’eut pas de peine à obtenir la jeune fille en mariage.
Ce fut le malheur de sa vie. À partir de ce moment, il n’eut plus jamais un instant de repos.
Sa femme était coquette. Lui devint très vite horriblement jaloux. Si bien qu’au bout de quelque temps, fatigué et énervé de ses longues
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absences en mer, des marées de nuit surtout, pendant lesquelles il se mangeait les sangs, il finit par vendre sa barque et s’établir débitant sur un quai du Havre.
Là au moins, pensait-il, il serait toujours près de sa femme et son éternelle inquiétude pourrait prendre fin. Ce fut au contraire une torture plus cuisante et plus incessante. Sa femme trônait au comptoir, très gracieuse et toujours souriante.
Une clientèle de godelureaux empressés ne désemplissaient pas le débit, et du matin au soir, le pauvre homme renfonçait en lui l’envie folle de jeter tous ces gens à la porte.
Les conditionnels surtout l’horripilaient.
Aussitôt leur service terminé, ils arrivaient en bande faire les joli-cœurs auprès de la belle Mastroquette, comme ils l’appelaient.
Un matin, elle prit son panier, comme d’habitude, pour aller au marché.
Elle ne revint pas.
Les conditionnels non plus. Ce jour-là ils avaient été libérés.
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Après trois jours de stupeur morne et de folie furieuse, le mari vendit son fonds, réalisa tout et vint à Paris.
Il alla droit à la préfecture de police, raconta son histoire et se mit en campagne, aidé par les agents.
Des mois se passèrent. Il cherchait toujours, mais sans résultat.
Comme il ne ménageait pas les dépenses et les pourboires pour stimuler le zèle des policiers, ses économies s’usèrent vite, et un beau jour il se trouva sans le sou.
Il battait le pavé de Paris, la rage et le désespoir au cœur, quand il rencontra un de ses anciens amiraux qui le fit entrer comme pilote aux bateaux-mouches.
Il débuta dans son service par une merveilleuse journée de printemps. C’était un dimanche, le premier beau jour de l’année. Les bateaux étaient encombrés d’une foule joyeuse qui allait faire la fête à Meudon ou à Saint-Cloud.
Lui, calme et grave, se tenait à la barre, un peu
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distrait par sa nouvelle fonction. Le sentiment de sa responsabilité de marin étouffait pour la première fois ses accès de fureur.
C’est le soir.
La foule bruyante des Parisiens s’entasse sur le quai de Saint-Cloud. On est un peu las, et on voudrait bien rentrer.
Le pilote laisse traîner son regard vague sur tous ces gens qui embarquent un à un.
Tout à coup, il a tressailli au plus profond de son être, et il lui a fallu se tenir à la barre pour ne pas tomber.
Elle, c’est bien elle qui s’avance toute heureuse et toute rose, au bras d’un jeune homme.
Elle, plus jolie que jamais, la misérable, dans sa toilette claire de Parisienne coquette.
Complet... En avant !
De sa manche, le pilote a essuyé la sueur froide qui inonde son front. Son devoir de marin parle chez lui plus fort que tout. La barre est en bonne main.
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Les amoureux sont tout à fait à l’avant. Pour s’amuser, elle s’est penchée sur le bastingage et laisse traîner dans l’eau le bout de son ombrelle. Le vent fait voltiger les petits cheveux fous de son cou, et l’amoureux plante un gros baiser sur sa nuque blanche.
À partir de ce moment, on ne comprend pas bien la manceuvre du bateau. Il était dans l’axe d’une arche, et voilà qu’il se met juste dans la direction de la pile.
On est à une trentaine de mètres du pont.
Les quais sont couverts de monde.
On s’étonne, puis on s’inquiète de cette marche bizarre.
Une clameur sourde d’abord, puis déchirante s’échappe de toutes les poitrines.
On n’est plus qu’à dix mètres de la pile.
Sur les quais, sur les ponts, les femmes se jettent en arrière avec effroi pour ne pas voir...
Sur le bateau, tout le monde est fou d’angoisse...
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On n’est plus qu’à cinq mètres.
Maintenant c’est la pile, l’énorme pile grise du pont qui semble s’avancer sur le bateau, comme quelque monstrueux assommoir.
Alors dans l’air s’élève un cri qui n’a de nom dans aucune langue, suivi d’un coup de canon formidable.
À toute vitesse, le bateau-mouche vient s’effondrer sur la pile du pont.
La chaudière éclate, tuant de ses débris tous ceux qui ne sont pas écrasés ou noyés.
Le pilote est vengé.
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Par où ?
À ce moment-là, poussé par la dèche et aussi par une effroyable lassitude de la vie de Paris, j’étais allé me réfugier dans une petite situation, modeste mais apaisante, en province.
C’était en Seine-et-Oise, à C... (Je ne nomme pas la ville. Ces lignes pourraient tomber sous les yeux de quelques gens qui ne manqueraient pas d’en profiter pour me nuire.)
La raffinerie où j’exerçais mon métier de chimiste était située à environ deux kilomètres de C... Tous les soirs, vers quatre ou cinq heures, j’étais libre.
Alors, tantôt par la grande route, tantôt par les bords ombreux de la rivière, je rentrais dans la petite ville.
Deux grandes heures à tuer avant le dîner ! J’avais pris pension à la table d’hôte où je
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couchais,
Oh ! les attristants dîners – et combien longs – de l’hôtel Rivoli !
Pauvre moi, qui précisément sortais du plus étrange milieu parisien, tout de vibrance et de joie, où la moindre banalité nous faisait nous regarder, ahuris !...
Il me fallut assister, impassible, aux conversations lamentables de ces malheureux employés, et parfois même y prendre part.
Une petite bonne accorte, plutôt jolie, nous servait avec des lenteurs interminables. Son sourire sérieux et vite réprimé, quand on lui faisait des compliments un peu vifs, m’avait d’abord très amusé. Mais, dès que je me fus aperçu qu’elle n’avait d’yeux et de soins que pour un agent-voyer complètement idiot qui dînait avec nous, elle cessa de m’intéresser.
C’était le printemps. Les jours commençaient à croître sensiblement. Il faisait presque jour quand on sortait de table. Que faire avant de se coucher ?
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J’essayai du café-concert. La troupe se composait de quatre artistes, deux vieux et deux jeunes.
Les deux jeunes – un petit ménage – n’avaient pour racheter leur laideur peu commune que la qualité de chanter faux comme des jetons. Les deux vieux, des écrasés de la vie, avec un pauvre restant de talent et de voix, gagnaient misérablement leur triste vie.
La vieille chanteuse, surtout, qui avait dû être une fort belle femme, gardait sur ses traits ravagés une sorte de stupeur calamiteuse qui vous serrait le cœur.
Heureusement que je découvris un café à terrasse.
J’ai toujours eu l’amour des terrasses de café, et la conception la plus flatteuse du paradis serait, pour moi, une terrasse de café, d’où l’on ne partirait plus jamais.
Bien modeste, d’ailleurs, cette terrasse. Quatre guéridons de tôle, dont la peinture s’enlevait sous l’ongle par larges plaques. Des tabourets de paille
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que les galopins de C... ne manquaient pas de renverser en passant.
Je devins l’hôte le plus assidu de cet éden. À cinq heures, je m’y installais, et jusqu’au dîner je dégustais d’étranges apéritifs, comme je n’en ai jamais retrouvé à Paris. (J’avais, à ce moment, une salutaire et justifiée méfiance de l’absinthe.)
Devant moi défilaient quelques passants, toujours les mêmes.
Le très vieux bâtiment qui faisait face à ma terrasse était un de ces immeubles compliqués de province, où les maisons s’enchevêtrent bizarrement, où pas une fenêtre ne se ressemble, et que leurs propriétaires eux-mêmes ne sauraient démêler à première vue.
Dans la façade grise, culottée par les siècles, les fenêtres proprettes et les rideaux blancs mettaient leur lumière d’une gaieté calme et uniforme.
Un jour, je m’aperçus qu’une des fenêtres, au deuxième étage, avait changé d’aspect.
Des fleurs et de grands rideaux lilas clair
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tranchaient doucement sur la monotonie de l’ensemble.
Fort intrigué, je ne pouvais détacher mes yeux de cette jolie clarté. J’allais demander des renseignements au cafetier, lorsque, très rose, très blonde et très radieuse, une jeune fille vint s’accouder à la fenêtre.
Était-elle vraiment si jolie que ça ? ou bien ma solitude me prédisposait-elle à l’indulgence ? Je ne sais, mais je me rappelle que je restai confondu et comme anéanti de tant de charme. De temps en temps elle riait, égayée sans doute par les propos d’une personne qui parlait dans l’appartement, et alors elle devenait d’une séduction irrésistible. Sa bouche, un peu grande, s’ouvrait, toute de rose et de nacre, et l’argent de son rire nous arrivait, comme perlé.
Je n’eus qu’une idée : la voir et la connaître. Avec des ruses d’Apache, des mines indifférentes, je m’informai. Personne ne put me renseigner.
– Une Parisienne qui vient passer l’été ici, me répondait-on.
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J’en étais arrivé à ne plus penser qu’à elle, à tout sacrifier pour elle.
Les quelques heures que me laissait mon industrie me parurent insuffisantes, et sous un futile prétexte, j’abandonnai mon usine.
Ma terrasse elle-même devint un observatoire trop lointain, et comme le café possédait un billard au premier, je montai au premier.
Les joueurs de billard regardèrent d’un mauvais œil ce jeune homme qui ne jouait pas, et pour qu’on me tolérât, je dus me mettre à jouer au billard.
Évidemment, elle n’habitait pas seule son appartement, puisqu’on la voyait rire et causer, et pourtant jamais je ne pus apercevoir d’autre personne qu’elle.
J’en étais devenu littéralement fou. Pas une seconde de ma vie ne s’écoulait plus sans que mon esprit ne fût tendu vers elle.
Mes ressources d’argent s’étaient épuisées. Quand je vis que je n’avais plus qu’un jour à passer à C..., je brusquai les choses.
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Auprès de tous les boutiquiers qui pouvaient me renseigner (il n’y a pas de concierge à C...), je m’enquis sans aucune retenue de la personne du deuxième.
Chacun me renvoya à son voisin.
– C’est bien difficile, allez, monsieur, de s’y reconnaître là-dedans. Il y a trois maisons dont les étages se mêlent ensemble.
Je voulus en avoir le cœur net.
Le lendemain encore, je restai à C..., sans un sou, vivant à crédit sur ma bonne réputation.
Vaines, vaines mes recherches.
Personne, ni les locataires, ni les propriétaires, car dans l’exaspération de mon inquiétude je m’adressai à tout le monde, ne put me renseigner sur l’accès de la chambre mystérieuse.
Je ne le saurai jamais, car peu de temps après la jeune fille déménagea. La fenêtre reprit son aspect ordinaire.
Mais rien, rien ne chassera de mon esprit le souvenir de celle qui, avec tant de charme,
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s’accoudait entre le lilas très clair de ses rideaux, et dont le rire d’argent m’arrivait comme perlé.
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