Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 15 sur 38

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Faits divers

Erreur

 

C’est gentil, la campagne, mais ça finissait par être rasant, cette année-là.

Et puis, Suzanne, si drôle à Paris, si diable, si je-m’en-fichiste, s’était-elle pas avisée de prendre des airs de respectability, des attitudes de maîtresse de maison !

En allées les rigolades !

Un sale temps, de la pluie avec, rarement, comme un sou à un malheureux, un pauvre petit rayon de soleil de rien du tout.

Ah ! c’était gai !

Et les voisins, donc !

J’ai vu bien des voisins dans ma vie, mais jamais de si bêtes, de si macabrement goitreux.

Si bêtes, ces pauvres gens, qu’il faisait tout le temps clair de lune dans le pays.

 

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Mon Dieu ! mon Dieu ! en voilà un été !

Des envies me prenaient, assez fréquentes, d’étrangler Suzanne, pour me procurer l’occasion de rentrer à Paris, fût-ce dans les parages du boulevard Mazas.

– C’est épatant ce que tu as l’air de t’amuser avec moi ! répétait Suzanne avec un air sec de dépit rageur.

– Moi ? Je n’ai jamais tant ri ! répliquais-je régulièrement, en me décrochant la mâchoire.

– Si je ne te suffis pas, invite tes amis.

Excellente idée.

J’écrivis à quelques camarades, les meilleurs et les plus joyeux, des lettres dont je ne garantis pas la teneur exacte, mais dont voici l’esprit :

 

Mon vieux Machin,

Fais-moi donc l’amitié de venir passer la journée de dimanche chez moi, avec ta chacune.

Je ne te garantis pas que tu t’amuseras à en perdre la raison, mais ça me changera un peu,

 

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moi.

 

Plus un post-scriptum contenant l’indication du train le plus avantageux.

Le dimanche arriva.

Dès l’aube, Suzanne remuait des casseroles et des fourneaux à croire qu’on attendait un régiment de cuirassiers poméraniens.

Elle avait engagé, en outre de la petite bonne qu’on employait journalièrement, des femmes de ménage du pays, vigoureuses, antipathiques et soûlardes.

Mes amis devant arriver à 9 h 22, je quittai la maison à 7 heures, car notre villa était séparée de la gare par une distance qui ne mesurait pas moins d’un demi-kilomètre.

Il est utile d’ajouter que ce demi-kilomètre s’émaillait d’un fourmillement de guinguettes, dont chaque patron était mon meilleur ami.

Ah ! les braves amis que ces bons troquets, et derrière quels fagots n’allaient-ils pas chercher, pour moi, leur vermouth-cassis de la Comète et

 

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leur bitter-havrais de 64 !

Pourtant, le train arriva.

De jeunes hommes sautèrent sur le quai, et aussi des jeunes femmes.

Les jeunes femmes étaient les chacunes des jeunes hommes.

Bonjour, Un tel ! Comment ça va, Chose ? Comme te voilà jolie, petite Machine ! Et toi, Patati ? Et toi, Patata ?

Dans la bande qui arrivait si vacarmeusement remplir ma journée, il y avait deux têtes que je ne connaissais pas. On nous présenta :

– Notre ami le baron Martin, lieutenant de spahis.

Je m’inclinai ; mais le baron Martin me déplaisait déjà.

– Notre petite camarade Louise, dit Mouillette, une des gloires de la modisterie de la rue de la Paix.

Je m’inclinai, mais Mouillette me plaisait déjà jusqu’au délire.

 

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Les événements qui s’accomplirent en cette journée ne firent que confirmer mes impressions premières.

Le baron Martin, un grand garçon, très distingué, avec une mâchoire de cheval, bavard, gesticulatoire, faisant s’occuper de lui tout le monde, sortant à propos du moindre événement des anecdotes personnelles :

– Moi, il m’est arrivé mieux que ça. À Constantine...

Des fois, c’était à Médéa qu’il lui était arrivé mieux que ça, ou bien à Tlemcen. Ah ! Zut !

La jeune Mouillette, une trop grosse petite blonde cendrée, de pas vingt ans, avec des yeux gris clair, enveloppés de cils noirs, des yeux qui lui servaient à sourire, à rire et même à se tordre. Aimez-vous les jeunes femmes qui rient avec leurs yeux ?

Je tins à présenter mes invités à mes amis les mastroquets suburbains qui, je dois le reconnaître, improvisèrent à cette occasion de bien remarquables vins blancs.

 

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Il était beaucoup plus près d’une heure que de midi (date fixée) quand nous arrivâmes à la maison.

Suzanne, en peignoir bleu, attendait au haut du perron.

Elle fut charmante pour le baron Martin et un peu froide pour Mouillette.

On se mit à table.

Était-ce l’air de la campagne, étaient-ce les apéritifs ? On dévora les aliments, comme si chaque vermouth avait fait office d’excavateur.

Le baron Martin, surtout, jouait terriblement de sa mâchoire de cheval. Et je pensais, à part moi :

– Tu ne dois pas être bien heureux, toi, dans le désert.

Ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs d’être, avec Suzanne, beaucoup plus aimable.

Ah ! si j’avais été jaloux !

Mais j’étais tout entier au spectacle de la gentille Mouillette mangeant, elle aussi, comme

 

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une sourde, sans se déconcerter autrement de l’accueil froid de Suzanne.

Quand on fut dans les bois, après déjeuner, je laissai le baron Martin, Suzanne, tous les autres et toutes les autres, aller cueillir des fleurs agrestes, et je manœuvrai, tel un torpilleur, pour m’approcher de Mouillette.

J’avais un double but, m’approprier Mouillette tant pour elle-même que pour me venger du baron Martin, car pour moi pas un doute que Mouillette ne fût la bonne amie du cavalier colonial.

J’engageai la conversation en flanquant sur les fesses de la jeune personne une grande claque.

Je me fis mal à la main.

– Hein ! fit Mouillette.

– Tous mes compliments, Mademoiselle.

– De quoi, Monsieur ?

– De la consistance de votre derrière.

– Qu’est-ce que ça veut dire, la consistance ?

– Ça veut dire que vous avez le derrière

 

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bigrement dur.

– Vous n’êtes pas le premier qui me dise ça. Ainsi, à l’atelier, mes camarades m’appellent Cul-de-Buis.

– Et ça ne vous fâche pas ?

– Ça me fâcherait bien plus si on m’appelait Cul-de-colle-de-pâte.

Mouillette avait de l’esprit, j’étais conquis.

Peu de minutes après cette causette, je constatais, dans le coin le plus sombre du bois, que ce n’était pas seulement son derrière qui était de buis.

Des clameurs retentirent.

Je reconnaissais la voix de mon ami Georges qui appelait : Mouillette ! Mouillette !

– Georges ! Georges ! par ici ! clamai-je à mon tour.

– Vous êtes fou, dit Mouillette, d’appeler Georges.

– Mais non, mais non, ça l’amusera, Georges !

Et nous apercevant, la stupeur de Georges fut

 

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tout de suite croissante :

– Qu’est-ce que vous foutez ici, tous les deux ?

– Je vais te dire : ce grand couillon de baron fait la cour à Suzanne, alors, je me venge.

– Comment... tu te venges ?

– Oui, sur Mademoiselle.

– Mais, malheureux, c’est ma bonne amie, mademoiselle !

– Ah ! mon pauvre vieux, je te demande bien pardon.

 

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Fausse manœuvre

 

Un beau matin, on vit débarquer à Honfleur, arrivant par le steamer du Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basané que les petits enfants le prenaient pour un nègre.

L’homme déposa sur le parapet le sac en toile qu’il portait et tourna ses regards de tous côtés, en homme qui se reconnaît.

– Ça n’a pas changé, murmurait-il, v’là la Lieutenance, v’là l’hôtel du Cheval blanc, v’là l’ancien débit à Déliquaire, v’là la mairerie. Tiens, ils ont rebâti Sainte-Catherine !

Mais c’étaient les gens qu’il ne reconnaissait pas.

Dame ! quand on a quitté le pays depuis trente ans !

Un vieillard tout blanc passait, décoré, un gros

 

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cigare dans le coin de la bouche.

Notre matelot le reconnut, celui-là.

– Veille à mon sac, dit-il à un gamin, et il s’avança, son béret à la main, honnêtement.

– Bonjour, cap’taine Forestier, comment que ça va depuis le temps ?... Comment ! vous ne me remettez pas ? Théophile Vincent... la Belle Ida... Valparaiso...

– Comment ! c’est toi, mon vieux Théophile ? Eh bien ! il y a bien longtemps que je te croyais décapelé ?

– Pas encore, cap’taine, ni paré à ça.

Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d’âge s’étaient approchés, et à leur tour reconnaissait Théophile.

Vite il eut retrouvé d’anciens amis.

Et ce fut des : Et un tel ? – Mort. Et un tel ! – Perdu en mer. Et un tel ? – Jamais eu de nouvelles.

Quant à la propre famille de Théophile, la majeure partie était décapelée, comme disait

 

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élégamment cap’taine Forestier.

Deux nièces seules restaient, l’une mariée à un huissier, l’autre à un cultivateur, tout près de la ville.

Théophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu disposé à la timidité, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l’officier ministériel.

Son sac sur le dos, il entra dans l’étude.

Un seul petit clerc s’y trouvait, très occupé à transformer en élégante baleinière une règle banale.

Théophile considéra l’ouvrage en amateur, donna à l’enfant quelques indications sur la construction des chaloupes en général et des baleinières en particulier, et demanda :

– Irma est-elle là ?

– Irma, fit le clerc, interloqué.

– Oui, Irma, ma nièce.

– Elle déjeune là.

Sans façon, Théophile pénétra. On se mettait à

 

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table.

– Bonjour, Irma ; bonjour, monsieur. C’est pas pour dire, ma pauvre Irma, mais t’as bougrement changé, depuis trente ans. Quand je t’ai quittée, t’avais l’air d’une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille goyave.

Le mari d’Irma faisait une drôle de tête. Un sale type le mari d’Irma, un de ces petits rouquins, mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers ministériels dont le derrière semble réclamer impérieusement le plomb des pauvres gens.

Irma non plus n’était pas contente.

Bref, Théophile fut si mal accueilli, qu’il rechargea son sac sur ses épaules et revint sur le port.

Il déjeuna dans une taverne à matelots, paya des tournées sans nombre et se livra lui-même à quelques excès de boisson.

Le soir était presque venu lorsqu’il songea à rendre visite à Constance, sa seconde nièce.

Une femme des champs, pensait-il, je vais être

 

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accueilli à bras ouverts.

Quand il arriva, tout le monde dévorait la soupe.

– Bon appétit, la compagnie !

Constance se leva, dure et sèche :

– Qué qu’vous voulez, vous, l’homme ?

– Comment ! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance ?

– Je n’connais pas d’homme comme vous.

– Ton oncle Théophile !...

– Il est mort.

– Mais non, puisque c’est moi.

– Eh ben ! c’est comme si qu’il était mort. Avez-vous compris ?

Théophile, en termes colorés et vacarmeux, lui dépeignit le peu d’estime qu’il éprouvait pour elle et sa garce de famille.

Et il s’en alla, un peu triste tout de même, dans la nuit de la campagne.

Il acheva sa soirée dans l’orgie, en société de

 

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vieux mathurins, d’anciens camarades de bord.

Et quand la police, à onze heures, ferma le cabaret, tout le monde pleurait des larmes de genièvre sur la déchéance de la navigation à voiles.

On ne parlait de rien moins que d’aller déboulonner un grand vapeur norvégien en fer qui se balançait dans l’avant-port, attendant la pleine mer pour sortir.

En somme, on ne déboulonna rien et chacun alla se coucher.

La première visite de Théophile, le lendemain matin, fut pour un notaire.

Car Théophile était riche.

Il rapportait de là-bas deux cent mille francs acquis d’une façon un peu mêlée, mais acquis.

Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nièces.

– J’espère bien, mon petit oncle..., dit Irma.

– N’allez pas croire, mon cher oncle..., proclama Constance.

 

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D’une oreille sceptique, Théophile écoutait ces touchantes déclarations.

À la fin, obsédé par les deux parties, il décida cette combinaison :

Il vivrait six mois chez Constance, à la campagne, et six mois chez Irma, à la ville.

Le dimanche, les deux familles se réuniraient dans un dîner où la cordialité ne cesserait de régner.

Or, un dimanche soir, de son air le plus indifférent, Théophile tint ce propos :

– On ne sait ni qui vit, ni qui meurt...

Les oreilles se tendirent.

– ... J’ai fait mon testament...

– Oh ! mon oncle !... protesta la clameur commune.

– Comme ça m’ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l’ai pas partagée.

Une mortelle angoisse déteignit sur tous les visages.

– Non... je ne l’ai pas partagée... je la laisserai

 

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tout entière à celle de mes deux nièces chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison : je claque chez Irma, c’est Constance qui a le magot, et vice versa.

Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle perplexité. Devaient-ils se réjouir ou s’affliger ?

Finalement, chacun se réjouit, comptant sur sa bonne étoile et sur les bons soins dont on entourerait l’oncle aux œufs d’or.

Comme c’était l’été, Théophile logeait chez Constance, à la campagne.

Même à Capoue, les coqs en pâte se seraient crus en enfer, comparativement au bien-être excessif dont on entourait Théophile.

Et Théophile se laissait dorloter, s’amusant beaucoup sous cape.

Ce qui le délectait davantage, c’était de voir pousser son ventre.

Lui qui avait toujours blagué les gros pleins de soupe se sentait chatouiller de plaisir à l’idée d’avoir un bel abdomen et d’avance se promettait

 

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une grosse chaîne en or avec des breloques pour mettre dessus.

Le beau temps cessa vite cette année, et Théophile prit ses quartiers d’hiver chez Irma.

Mais la ville, ce n’est pas comme la campagne. Les tentations ! Les femmes !

Théophile était en retard pour les repas. Quelquefois même il ne rentrait pas pour dîner.

Un jour, même, il découcha.

Irma s’inquiéta et, conduite par cette admirable délicatesse dont Dieu semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha à sa maison une bonne, une belle bonne, appétissante et pas bégueule.

L’idée était ingénieuse.

Et pourtant, elle ne réussit pas.

Car, trois mois après, Théophile épousait la belle bonne appétissante et pas bégueule.

 

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