Faits divers

Alphonse Allais · Chapitre 27 sur 38

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Faits divers

La dot

 

Le dimanche soir, vers six heures.

Avez-vous remarqué ceci : quand il fait chaud à Paris, les dimanches soir, il y fait plus chaud – à indication thermométrique égale – que les autres soirs ?

Vous n’avez pas remarqué, dites-vous ? Cela n’a aucune importance. Vous n’êtes pas observateur, voilà tout.

Poursuivons.

Six heures ! C’est le moment où les Parisiens, ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent à dépenser pour leur dîner, viennent au café s’ingurgiter des apéritifs, étranges et mystérieux breuvages, horribles au goût, mais somptueusement néfastes à l’estomac.

Quand on a absorbé seulement deux de ces philtres, on n’a plus faim, et on ne dîne qu’à

 

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moitié. Économie à considérer par les temps désargentés que nous traversons !

J’étais assis à la terrasse d’un café des boulevards, en face d’un liquide noir certainement sorti de la maison Borgia et Cie.

À la table voisine de celle que j’occupais, vinrent s’asseoir un monsieur et une dame, le monsieur évidemment le mari de la dame.

La dame demanda un vermouth-cassis et le monsieur une absinthe-anisette.

La dame demanda son vermouth-cassis sur le ton dont elle aurait commandé n’importe quelle autre chose indifférente.

Le monsieur demanda son absinthe-anisette sur un ton de lassitude inexprimable.

– Donnez-moi une absinthe, semblait-il dire, non point pour me griser, mais pour tâcher de m’oublier un peu et de m’évader – quand ce ne serait qu’un quart d’heure – de cette insupportable fabrique de rasoirs qu’est la Vie !

Notre buveur d’absinthe était un fort joli homme d’une trentaine d’années, simplement

 

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mais élégamment vêtu, d’aspect intelligent et déluré, mais comme il avait l’air de s’ennuyer, le pauvre homme !

Beaucoup trop galant pour dire d’une femme qu’elle est laide ou même peu gracieuse, je me contenterai d’affirmer que la dame du monsieur à l’absinthe était purement et simplement ignoble.

Sa disgrâce physique s’aggravait d’une expression bêtement arrogante et hostile. Une toilette prétentieuse mais de mauvais goût enveloppait cet ensemble et achevait de le rendre inacceptable de tous.

Ah ! je compris la désolation du pauvre monsieur ! À sa place, moi, loti d’une telle compagne, j’aurais bu, non pas un verre d’absinthe, mais des tonneaux d’absinthe, des fleuves d’absinthe, des océans d’absinthe !

Je n’entendais leurs propos que par bribes insignifiantes, mais à la mine agressive de la femme, à l’air las du mari, je devinais le peu d’idylle qui se passait là.

Tout à coup, le monsieur exprima par son

 

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attitude qu’il en avait assez de cette petite fête de famille !

D’une gorgée, il vida la seconde moitié de son verre (la première ayant été bue préalablement), il croisa les bras, regarda sa femme droit dans les yeux et lui dit :

– Est-ce que tu ne vas pas bientôt me procurer la paix ? (J’emploie le mot procurer à cause des convenances, mais le monsieur, à la vérité, se servit d’un autre terme.)

La vilaine dame parut un peu interloquée de cette brusque sortie.

– Oui, continua le monsieur, tu commences à me raser avec tes reproches et tes sous-entendus !

– Mes sous-entendus ?

– Oui, tes sous-entendus ! C’est ta dot, n’est-ce pas, dont tu veux me parler ?

– Mais, mon ami...

– Ta dot ! ah oui, causons-en de ta dot ! Elle est chouette, ta dot ! Sais-tu combien tu avais de dot ?

 

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– Cent mille francs.

– Parfaitement, cent mille francs ! Sais-tu quel revenu représentent tes cent mille francs, tes fameux cent mille francs ?

– Je ne sais pas au juste...

– Et bien, je vais te le dire : tes fameux cent mille francs représentent trois mille francs de rente, et sans déduire les frais, encore !

– Mais, mon ami...

– Et trois mille francs de rente, sais-tu combien ça représente par jour ?

– Mais, mon ami...

– Ça représente neuf francs cinquante. Tu entends, NEUF-FRANCS-CIN-QUANTE-CEN-TIMES !

– Mais, mon ami...

– Employons les chiffres ronds et mettons dix francs ... Dix francs par jour, sais-tu ce que ça représente par heure ?

– Mais, mon ami...

– Dix francs par jour, ça représente quarante centimes par heure. Voilà ce qu’elle représente ta

 

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dot : huit sous de l’heure... Franchement, ça valait mieux que ça !

– Vous m’insultez !

– Tiens, voilà huit sous que je te rembourse sur ta dot pour les soixante minutes de liberté que je vais prendre... Il est six heures et demie, je rentrerai à sept heures et demie pour dîner...

– Vous êtes un goujat !

– Et puis, je te préviens : quand je rentrerai pour dîner, si la cuisine ne sent pas très bon, très bon et si tu as encore cette tête-là, j’irai dîner ailleurs, en te remboursant, bien entendu, une fraction de ta dot, au prorata de mon temps d’absence. Au revoir, ma chère !

Et le monsieur, après avoir payé les deux consommations, partit, laissant sa femme toute bête devant ses huit sous.

 

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Un état civil compliqué

 

Notre jeune et charmant maître Pierre Louÿs contait, voici peu de jours dans Le Journal, une histoire non pas à dormir, mais à rêver debout.

Résumons-la non sans élégance et fournissons-lui le complément que notre ami crut devoir esquiver.

Un beau jour, ou peut-être une belle nuit, une Italienne accouche d’un enfant double.

Cet enfant se compose de deux petites filles qui possèdent chacune une tête, deux bras, deux poitrines, le tout surmontant un ventre commun et une seule paire de jambes.

Les deux petites filles, baptisées Maria-Maddalena, semblant bien disposées à vivre ; elles vivent, tendrement élevées par leur mère qui ne songe pas un instant à en tirer profit par exhibition.

 

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Croissance régulière, puberté normale, bref à seize ans, malgré l’étrange confusion de leurs beautés, ce sont deux adolescentes fort jolies et tout à fait de nature à troubler le tueur d’un amant.

Toutes deux tombent éprises d’un même jeune homme, mais c’est Maddalena seule que le jeune homme aime et dont il sollicite la main.

Maddalena accepte le mariage, Maria le repousse.

Étrange situation, n’est-ce pas ?

Maddalena consulte un avocat, Maria invoque les lumières d’un autre.

Le premier donne raison à sa cliente.

Ainsi fait le second pour la sienne, menaçant le jeune amoureux des pires sanctions pénales s’il met son projet à exécution ; coupable se rendra-t-il des crimes suivants :

Rapt d’une mineure et séquestration, puisque, pour posséder Maddalena, il devra enlever et conserver près de lui Maria.

Outrage à la pudeur, notre infortunée mineure

 

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se trouvant contrainte d’assister à toutes les caresses intimes entre les époux.

Complicité de sa sœur Maddalena, proxénétisme, traite des blanches, etc.

Cessant d’être vierge en même temps que sa sœur, Maria sera victime d’un viol.

Circonstance aggravante, le coupable est son beau-frère.

Pour cette raison que le beau-frère est un homme marié, délit d’adultère...

Etc., etc., etc.

Que de crimes peuvent résulter fatalement de la simple consommation d’un mariage légitime !

Pierre Louÿs conclut de la sorte sa bizarre aventure :

« Le maire du pays protesta qu’il n’avait jamais songé à donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu. »

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Tant il est vrai que la réalité dépasse les plus

 

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extraordinaires fantaisies, écoutez cette véridique histoire.

Un jour, à la foire de Nijni-Novgorod, dans la partie de l’assemblée réservée aux saltimbanques, jongleurs, danseurs de corde et autres curiosités diverses, se dressaient deux baraques où la foule se portait alternativement.

Dans l’une d’elles, on pouvait contempler un phénomène tout à fait semblable à celui que décrit notre ami Pierre Louÿs : double jeune fille ne formant à partir de l’abdomen qu’un seul être.

Originaires de Crimée, ces jeunes filles répondaient au nom de Sonia-Kathrin.

L’autre baraque offrait un spectacle analogue, seulement c’étaient deux jeunes hommes suédois, Gustaf-Adolf.

Gustaf-Adolf, admirablement conformés et beaux en leur étrangeté, ne furent point indifférents, dès qu’ils les connurent, aux délicieuses jouvencelles Sonia-Kathrin.

Cette passion se précisa bientôt. Gustaf devint éperdument amoureux de Sonia, Adolf de

 

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Kathrin.

Gustaf et Sonia formaient chacun le côté droit de leur couple ; Adolf et Kathrin le gauche.

En sorte que, les deux couples placés vis-à-vis, Gustaf se trouvait en face de Kathrin et en diagonale, hélas ! avec sa bien-aimée Sonia.

Le mariage eut lieu néanmoins à bref délai.

... Jetons un voile.

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(Cette ligne de points représente assez fidèlement le voile qu’il convient de jeter en pareille circonstance.)

Qu’arriva-t-il ?

Il arriva bien vite, pour des raisons qu’il nous est facile et pénible à la fois de deviner, que le double ménage devenait un double enfer.

Dans la journée, les choses se passaient encore assez bien, mais la nuit...

... Ne regardons pas à la dépense et jetons un autre voile plus épais encore que le premier.

 

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(Ces deux lignes de points représentent assez fidèlement un voile plus épais encore que le premier.)

Aussi Gustaf-Sonia-Adolf-Kathrin profitèrent-ils d’une tournée en Amérique pour d’abord divorcer, et ensuite se remarier chacun avec son ex-belle-sueur, dans des conditions moins fâcheusement diagonales.

Alors ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Des enfants qui, non contents d’être frères et sœurs se trouvaient logiquement être cousins et cousines puisque, en même temps, fils, filles, neveux et nièces de leurs propres parents, lesquels, du même coup, étaient leurs oncle et tante.

Avoue, mon cher Pierre Louÿs, que mon histoire t’en bouche un coin... ou deux.

 

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Dévouement filial digne de l’antique

 

L’aspect de cette chaumière n’éveillait chez le passant aucune idée d’aisance ni même de luxe, mais, tout de même, sans s’en bien expliquer la cause, on se disait que ces gens-là n’étaient pas les premiers venus qui habitaient là, tout en haut de cette falaise.

On avait raison : ces gens-là n’étaient pas les premiers venus, on pouvait même les tenir pour de notoires originaux.

Pour mon compte, je ne connus la tranquillité qu’après avoir réussi à les connaître, besogne d’ailleurs assez peu surhumaine.

Le père, un gros vieux débraillé à longs favoris mal entretenus, était un ancien médecin de la marine en retraite, disait-il – révoqué, affirmait le curé, oublieux de toute charité chrétienne.

 

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Très instruit, d’une mémoire prodigieuse, ayant beaucoup vu et tout retenu, le Docteur, comme on l’appelait, constituait un pittoresque compagnon à l’heure de l’apéritif, car en dehors de cet instant sacré, pas plus de Docteur que sur la main.

Rassurez-vous, sa disparition n’offrait rien de cruellement énigmatique : il buvait des grogs chez lui, pendant ce temps.

Quant à sa fille...

Ah ! sa fille !

Pour les messieurs qui aiment les jeunes filles brunes, ils eussent été, s’adressant à elle, servis à souhait. Et avec ça des dents et des yeux.

Un vieux pêcheur du pays me disait, parlant d’elle : – Cette fille-là, on dirait une véritable indigène !

Le mot indigène exprimant pour notre homme une idée, sans doute, de tropical créolisme.

Le digne ecclésiastique cité plus haut nous donna ce détail, que la fille du Docteur ne possédait point un état civil parfaitement

 

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régulier :

– Le fruit, méprisait-il, de quelque amour d’escale.

Amour d’escale ou autre, n’empêche que cette splendide créature mettait en révolution les cœurs et, mettons, les têtes de tous les messieurs du pays, parmi lesquels pas mal d’étrangers, dont quelques artistes.

Un jour qu’elle s’avisa de prendre un bain et qu’on vit surgir de l’eau l’impeccabilité souple de son torse nu, le torrent sombre de ses cheveux qui, brusquement dénoués, dégringolèrent plus bas que de raison, ce ne fut qu’un cri parmi les plagiaires1 :

– M... âtin !

Les dames considérèrent que cette fille-là, ça ne devait pas être grand-chose de propre, opinion qui glissa sur le cœur des hommes sans y apporter plus d’endommagement que la balle de liège du pistolet d’un bébé de vingt et un mois sur

 

1 Plagiaires. Individus stationnant sur les plages.

 

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la peau du rhinocéros adulte.

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Un beau matin, mon vieux camarade Jack Footer, poète anglais, vigoureux et flegmatique, me tint, en ce français dont il détient le secret, ces propos :

– La fille du Docteur, mon bien cher garçon, stimule mon sentiment à un étiage que nul verbe humain ne saurait exprimer... J’ai conçu le désir de la posséder à brève échéance... De quel optime geste m’avisez-vous de fonctionner, en cette finalité ?

– Allez-y donc carrément, Footer, et surtout ne vous gênez pas pour moi.

– C’est bien ce que j’imaginais. Merci, mon cher garçon.

Le lendemain – oh ! ça n’avait pas traîné –, je rencontrai Jack Footer radieux, si spécialement radieux, qu’un mot de plus eût été un mot de trop.

– My best compliments, Footer ! lui fis-je à brûle-pourpoint.

 

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– Je les accepte... Mais la drôle de fille, mon cher garçon, la drôle de fille et tant inoubliable !

– Ah ! ah ! mon gaillard !

– Avez-vous lu La Femme de feu ?

– C’est là-dedans que j’ai appris à épeler.

– Eh bien ! auprès de Carmen, car elle s’appelle Carmen, la Femme de feu n’est qu’un pâle iceberg !

Et moi aussi, je m’écriai : Mâtin !

Jack Footer poursuivit :

– La résistance fut beaucoup plus désisoire que je m’y attendais. Carmen ne mit à notre rencontre qu’une condition : « Jurez-moi, dit-elle, que si vous veniez à tomber malade, vous ne vous feriez soigner par nul autre que mon père ! »

– Étrange contrat !

– Auquel j’ai souscrit de grand cœur.

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Huit jours environ s’écoulèrent.

 

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Après une absence, entrant au bar du Casino, je fus frappé de ce fait que Jack Footer, grand absorbeur de gin and soda et plus souvent de simple gin, se contentait ce jour-là de simple soda.

Les traits du poète anglais me semblèrent légèrement tirés.

Un jeune homme, à ce moment, entra :

– Barman, un orgeat !

Que signifiait ?...

Je me rappelai que le jeune homme à l’orgeat avait, lui aussi, flirté de très près avec la fille du Docteur.

Un autre survenant – oh ! qu’il paraissait fatigué, celui-là ! – se contenta d’une infusion de thé, mais si légère, si pâle !...

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À la terrasse du café, confortablement installé, vêtu d’un beau veston bleu marine tout neuf, à peine agrémenté d’un peu de jaune d’œuf, trônait

 

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qui ?

Trônait le Docteur, en train de confectionner une de ces braves petites purées qui ne doivent rien à personne.

– Eh bien, Docteur, ça va ?

– Admirablement, cher ami ! Au nom de la morale, j’en suis désolé, mais au point de vue professionnel, vous m’en voyez ravi !... Tous les hommes d’ici, quels salauds !

 

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Nouvelles révélations sur la foudre

 

Nos lecteurs trouveront, je l’espère, un vif intérêt à la curieuse communication qu’un de nos plus anciens, affirme-t-il, lecteurs veut bien nous adresser :

 

« Mon cher maître,

Dans un long article que M. Camille Flammarion1 publiait récemment au sein du journal Le Temps, on pouvait lire, non sans stupeur, l’interminable et saugrenue série des méfaits de toute sorte auxquels se livre la Foudre.

Méfaits et aussi certaines gamineries qui surprennent étrangement de la part d’une institution chez laquelle on attendrait plus de sérieux, vu son grand âge. (L’origine de la

 

1 Camille Flammarion (1842-1925), astronome et vulgarisateur scientifique.

 

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Foudre se perd, c’est le cas de le dire, dans la nuit des temps.)

La Foudre, d’après le dire du docte astronome, s’amuse à déshabiller le monde, les dames notamment, sans leur faire éprouver la moindre douleur ; elle s’ingénie à disperser au loin certains objets, prenant un malin plaisir à faire fondre au cou et aux oreilles de leurs propriétaires les colliers ou les boucles.

M. Flammarion ne va pas jusqu’à affirmer que les victimes de cette déplorable fumisterie en ressentent une appréciable sensation de fraîcheur.

Je vois d’ici le sourire de l’incrédulité s’épanouir sur vos lèvres désabusées.

Eh bien, monsieur et cher maître, vous avez tort, et tout ce que vous raconte M. Flammarion n’est rien auprès de deux électro-aventures dont je fus le héros et que je vous demande la permission de vous narrer ici.

... Je me promenais le long des fortifications par un temps d’orage... tonnerre... éclairs... Quel temps, bon Dieu ! et fallait-il que je fusse en

 

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proie à une folle luxure pour attendre une bonne amie par de tels météores !

Soudain, choc sur la tête, choc terrible qui me précipita, sans connaissance à terre !

Quand je revins à moi, je pus me livrer aux constatations suivantes qui laissent bien loin derrière elles les remarques de M. Flammarion sur le même sujet :

Mon porte-monnaie gisait à mes côtés, dénué de son contenu, sans doute volatilisé : l’armature métallique dudit porte-monnaie n’avait, chose étrange, rien éprouvé d’anormal.

Un peu plus loin, mon porfeuille vagabondait sur l’herbe, veuf d’un billet de cent francs qui en était précédemment l’hôte, et de trois timbres-poste neufs de quinze centimes.

Les autres papiers avaient été respectés en grande partie ; respectés également quelques timbres oblitérés que je retrouvai collés à leur enveloppe.

Disparue, ma montre en or !

À l’état de souvenir, mes boutons de

 

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manchette !

Ma canne à pomme d’argent, un superbe foulard de soie, introuvables !

Et puis – bizarre phénomène, sans doute, d’osmose –, mon mouchoir, que je m’obstine à tenir dans la poche droite de mon veston, passé dans la poche gauche !

Tous ces faits, cher et vénéré maître, semblent dépasser les limites de la créance. J’en atteste pourtant la rigoureuse et scientifique exactitude, et je poursuis :

La foudre avait éparpillé plusieurs de ces objets manquants dans une zone relativement étendue, car ma carte d’électeur (un des rares papiers choisis par le fluide) fut retrouvée dans la poche d’un rôdeur de Saint-Ouen, ma montre à l’étalage d’un brocanteur de la rue de Vaugirard, mon foulard dans la chambre d’une horizontale du quartier de la Goutte-d’Or, et mes boutons de manchette au devant de chemise de Charlot, la distinguée Terreur des Gobelins.

Pour le reste, en dépit d’annonces insérées un

 

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peu partout, je n’en entendis jamais parler.

J’ai cru cependant reconnaître, sur une lettre venant de Lons-le-Saunier, un de mes timbres enlevés par la Foudre.

Mal oblitéré une première fois, j’avais, suivant le processus indiqué par votre vieux Mougeot, fait disparaître à l’eau bouillante l’humble tare de ce coup de tampon distrait.

Ma deuxième aventure – car je vous ai promis deux aventures – n’est pas moins curieuse.

Rentrant chez moi à l’improviste, à la minute même d’un coup de tonnerre d’une rare violence, je trouvai ma jeune épouse complètement déshabillée par la violence du choc.

Il en était de même d’un de nos voisins venu pour lui rendre visite.

L’énergie électrique les avait précipités pêle-mêle sur le lit.

Je livre, éminent chroniqueur, ces faits à vos méditations, tout en vous priant respectueusement de vouloir bien agréer, etc., etc.

Lieutenant-colonel BUXO

 

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Post-scriptum . – J’ai lu aussi, dans Pline le Jeune, qu’un étrange phénomène s’était produit, par un temps d’orage, au moment où deux Romains, un vir et une mulier, allaient accomplir une union bénie le jour même. La Foudre en tombant sur eux aurait interverti leurs sexes.

J’avoue n’ajouter aucune foi à l’histoire de Pline : la confusion des sexes n’a dû être que momentanée.

Peut-être aussi, un simple changement de position fréquent aux époques de décadence a-t-il pu faire illusion au voyeur naïf que fut souvent Pline, surnommé à juste titre le Jeune.

L.-C. B.

 

Post-scriptum n° 2. – À vraiment parler, je signe lieutenant-colonel, mais je ne possède pas ce grade. Avec dix ans de plus, quelques campagnes ou actions d’éclat, je le pourrais être. Que n’ai-je, hélas ! suivi la carrière des armes !

L.-C. B.

 

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Il y a tout de même des gens qui en ont, de la santé !

 

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Graves déclarations

 

À la suite d’un léger malentendu, un de ces légers malentendus comme ces messieurs du Métropolitain en ont tant sur la conscience, avec leur façon d’ellipser leurs indications de station (Anvers pour Square d’Anvers, Lyon pour Gare de Lyon, etc., etc.), je me trouvais l’autre jour dans la gare de Rome, de la ville même de Rome, de la Cité Éternelle, alors que, m’assignant un rendez-vous tel pour telle heure, la jeune personne entendait simplement signifier Rome, c’est-à-dire la station du chemin de fer métropolitain correspondant à la rue de Rome, à Paris.

Assez vexé de la mésaventure – mettez-vous à ma place, – je me disposais à reprendre le prochain train vers la France, quand l’idée me vint de pousser une petite pointe jusqu’au Vatican.

 

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Je ne connais que fort superficiellement le pape actuel, mais avec Merry del Val, on est des vieux copains.

Merry del Val justement n’était pas là ; heureusement un muletier secret, que j’ai connu dans le temps chez Fernando et qui – le brave garçon ! – ne s’en montre pas plus fier pour ça, se mit très volontiers à ma disposition et un quart d’heure à peine s’écoulait que, la main tendue, le souverain pontife daignait me débarrasser de mon sac de voyage et de ma belle ombrelle verte, qu’il mettait bien soigneusement dans un coin, derrière son propre oratoire.

Pie X1 ne s’exprime pas volontiers en français.

De leur côté, mes parents négligèrent de me pousser dans la langue italienne.

Nous colloquâmes donc en latin.

– Quid pro tua servitio, fili mi ? s’informa le Saint-Père.

– Primo, répondit son indigne serviteur,

 

1 Pie X (Giuseppe Sarto, 1835-1914), pape de 1903 à 1914.

 

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obtenire benedictionem tuam, ensuito, tibi extirpare petitam interviewam.

– Interviewam ! Pesto ! Non y vas manu morte, fili mi !

– Habeo, ô Supreme Pontifex, maximum culolum. – Devisa mia : « Nihil homini impossibile. Quid non possit facere, laissit. »

– Habes bonas ! fili mi, habes bonas ! 1

Et, disant ces paroles, Pie X riait très fort.

Notre conversation se poursuivit sur ce ton.

Grand parti pris de ma part de ne pas sembler plus que ça épaté de la profession de mon auguste interlocuteur.

De l’autre côté, un grand abandon plein de charme et de séduction, avec, brochant sur le tout, l’ironie décidée d’un qui commence à en avoir assez, de toutes ces histoires-là.

Je crus tout de même bon de manifester le regret de ce que le gouvernement de mon pays se

 

1 Tu en as de bonnes.

 

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fût si mal conduit à l’égard de l’Administration centrale de l’Église catholique.

– Sancte Pater, eprouvo maximam hontam videndo Combun persecutare tuam Sacratam Apostolicamque Entreprisam. Combensis attitudo non est digna boni Galli !

Le successeur de saint Pierre eut un bon sourire et, fatigué, sans doute, de cette longue conversation en latin, n’hésita pas, à l’aide de la langue italienne, devant cette déclaration que me traduisit son muletier secret et dont l’importance n’échappera, je pense, à personne :

Le souverain pontife en a plein le dos (pleno dorso) de toutes ces blagues-là !

Il n’a pas recherché la haute situation (l’alta situazione) que lui a imposée le dernier concile (ultimo concilio). Simple archevêque de Venise (di Venezia), il se plaisait beaucoup dans cette ville et ne demandait qu’à y rester.

La profession de pape à Rome constitue une véritable captivité dans le Vatican (una veritabile captivita nello Vaticano) peu faite pour un

 

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homme comme lui, habitué au grand air et aux balades en gondole (balada in gondola).

Si la situation reste tendue à ce point (tenduta allo questo pointo), Pie X est parfaitement décidé (perfettamente decidato) à envoyer tout faire lanlaire.

Cette évolution n’étant pas de nature, s’attend-il, à le bien faire désormais voir du monde catholique (del mundo catolico), le Saint-Père rentrera dans la vie civile (nella vita civile).

Ne possédant aucune fortune (nulla galetta), et comme il faut bien vivre, Pie X n’hésitera pas une seconde (una secunda) et, à défaut de toute autre profession qu’il pourrait accomplir, se fera gondolier (gondoliero).

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Un ancien pape, gondolier !

Telles sont les graves déclarations que nous avons recueillies de la bouche même du souverain pontife. Quel coup pour la Religion !

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À moins, ce qui est fort possible, que nous n’ayons été la proie d’un de ces fumistes comme il en pullule dans les villes d’Italie tant soit peu importantes, et qui se font passer pour chef de l’Église catholique, alors qu’ils n’ont aucun titre à cette flatteuse appellation.

 

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L’inespérée bonne fortune

 

Il m’est arrivé, voici peu de jours, une fort piquante aventure dont je vais avoir l’avantage de mettre mon élégante clientèle au courant.

Il n’était pas loin de 6 heures, je sortais du Palais où la plaidoirie de mon avocat m’avait si cruellement altéré que je constatai l’urgence d’entrer à la brasserie Dreher et d’y boire un de ces bocks dont elle a seule le secret.

J’étais installé depuis deux minutes quand je me sentis curieusement observé par un grand jeune homme pâle et triste, en face de moi.

Bientôt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment :

– Vous plairait-il de m’accorder quelques instants de bienveillante attention ?

– Volontiers, acquiesçai-je.

– Vous me faites l’effet, monsieur, d’un pour

 

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qui rien de ce qui est humain ne demeure étranger.

– Je suis cet un.

– Je l’avais bien deviné... Alors vous allez compatir. Voici la chose dépouillée de tout vain artifice : je suis éperdument amoureux d’une jeune fille qui passe tous les soirs vers 6 heures et demie place du Châtelet. Une incœrcible timidité m’en prohibe l’abord, et cependant je me suis juré de lui causer ce soir comme dit M. Francisque Sarcey dans son ignorance de la langue française.

– Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey, je me retire.

– Restez... Alors, j’ai imaginé pour la conquête de la jeune personne en question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui pourrait d’autant mieux réussir.

– Parlez !

– Quand la jeune fille poindra à l’horizon du boulevard de Sébastropol, je vous la désignerai discrètement ; vous lui emboîterez le pas, vous

 

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lui conterez les mille coutumières et stupides fadaises... À un moment, vous serez insolent... La jeune vierge se rebiffera... C’est alors que j’interviendrai : « Monsieur, m’indignerai-je, je vous prie de laisser mademoiselle tranquille, etc. ! » Le reste ira tout seul.

– Bien imaginé.

– Vous vous retirerez plein d’une confusion apparente. Demain, je vous raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir à déjeuner, ici même, sur le coup de midi.

– Entendu.

– Chut !... la voilà !

Elle était en effet très bien, la jeune personne, véritablement très bien.

Une sorte de Cléo de Mérode1, avec à la fois plus de candeur et de distinction.

 

1 Cléo de Mérode (1875-1966), célèbre demi-mondaine; elle fut remarquée par Léopold II, roi des Belges. Son nom lui rappelait sans doute Henri de Mérode Westerleo (1856-1908), qui fut ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge de 1892 à 1895.

 

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Fidèle au programme, je l’accompagnai : Mademoiselle, écoutez-moi donc ! et tout ce qui s’ensuit.

Elle ne répondit rien.

Je devins pressant.

Égal mutisme.

Impatienté, je frisai la goujaterie.

Je n’y gagnai qu’à la faire croître en beauté, en candeur, en distinction.

C’est alors que le jeune homme pâle et triste crut devoir intervenir :

– Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix !

La demoiselle détourna la tête, s’empourpra de colère et, d’une voix enrouée et faubourienne :

– Eh ben ! quoi ? cria-t-elle, il est malade, çui-là ! Qui qui lui prend ?

S’adressant à moi.

– Monsieur, f...ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre à se mêler de ce qui le regarde ! En voilà un veau !

 

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J’hésitais à frapper.

– F...ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis, à c’daim-là !... Vous n’êtes donc pas un homme ?

Ma foi, un peu piqué dans mon amour-propre, j’obéis.

Je décochai au jeune homme pâle et triste un formidable coup de poing, qu’il para fort habilement d’ailleurs, avec son œil gauche.

Une heure après cet incident, la délicieuse enfant, véritable vierge de Vermicelli1 , m’amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me prodiguait ses plus ultimes caresses.

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Le lendemain à midi, exact au rendez-vous du jeune homme pâle et triste, je me trouvai chez Dreher.

Lui n’y vint pas.

Mesquine rancune ? simple oubli ?

 

1 Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait à Gennevilliers vers la fin du XIXe siècle.

 

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Nouvelles sensations d’Italie

 

Venise

 

Oh ! l’humeur vagabonde des nègres !

Voici maintenant que je suis à Venise !

 

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La première chose qui frappe l’odorat du voyageur arrivant à Venise, c’est l’absence totale de parfum de crottin de cheval.

Cette particularité, assez bizarre en apparence, s’explique d’elle-même dès qu’on s’aperçoit, par la pratique, que les seuls modes de locomotion et de véhiculage à Venise sont le footing et le gondoling, si j’ose ainsi m’exprimer.

Aussi dans les journaux vénitiens, n’hésite-t-on pas à confier la rubrique des accidents de

 

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voiture à de vieux reporters pour qui cette occupation constitue une sorte de sinécure, maigrement rétribuée d’ailleurs.

La première chose qui frappe l’ouïe du voyageur arrivant à Venise, c’est le remplacement du bruit de cornes et de grelots cyclistes par les mélancoliques clameurs des gondoliers. (Même raison que plus haut.) Le pittoresque ne fait qu’y gagner.

La première chose qui frappe le tact du voyageur arrivant à Venise, c’est celui du directeur du Grand-Hôtel (l’excellent M. Merli) qui se met en quatre pour m’offrir une chambre donnant sur le canal et de laquelle on découvre un panorama que MM. les administrateurs du Grand-Hôtel de Paris auraient beaucoup de peine à offrir, malgré toute leur bonne volonté, à leur riche clientèle.

La première chose qui frappe le goût du voyageur arrivant à Venise, c’est une exquise glace tutti frutti dégustée sur l’une des mille petites tables du célèbre antique café Florian.

La première chose qui frappe l’œil du

 

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voyageur arrivant à Venise, c’est le spectacle de l’ami Isnardon, l’excellent baryton de l’Opéra-Comique, et de sa charmante jeune femme, distribuant sans compter du blé de Turquie aux pigeons de la place Saint-Marc.

On cause et je m’instruis.

Pauvre Italie ! en dépit de ton unité conquise au prix de tant de sang (et en particulier du nôtre), seras-tu donc toujours la terre classique des dissensions intestines ?

Des villes, jadis, se combattaient durant des siècles, non sans acharnement.

Des familles rivales empêchaient de se marier entre eux leurs pauvres enfants qui s’aimaient bien, pourtant, et de ce fait beaucoup de jeunes filles en étaient réduites à finir leurs jours dans les étangs voisins.1

Des universités, aussi, ne pouvaient se sentir : Galvani travaillait pour embêter Volta ; mais ces luttes-là, messieurs, étaient des luttes fécondes et

 

1 Je confonds Ophélie avec Juliette. (Note de l’Auteur.)

 

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faisaient faire à la science un de ces pas que l’humanité ne saurait oublier sans ingratitude.

La concurrence italienne d’aujourd’hui n’a pas cette ampleur (vive l’Ampleur !), mais tout de même elle est intéressante.

Il existe à Milan deux éditeurs du musique deux grands éditeurs. Désignons-les par de discrètes initiales : signor Ricordi et signor Sanzogno.

Chacune de ces maisons est tout un monde, un monde de musiciens, de librettistes, d’artistes, d’impresarii, etc.

Dire que la plus franche cordialité règne entre ces deux groupes serait offenser la vérité.

C’est à qui fera à l’autre la meilleure blague.

Ailtsi, M. Ricordi apprenant un jour que M. Leoncavallo, l’auteur si populaire des Pagliacci et qui s’édite chez M. Sonzogno, travaillait à une Bohème tirée de Mürger, en commanda immédiatement une autre à son compositeur favori, M. Puccini.

Ce dernier se mit à l’ouvrage avec une furia

 

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italiana considérable ; de mauvaises langues prétendent même que, pour en avoir plutôt fini, il se fit donner un coup de main par les camarades. (Moi, je ne le crois pas.)

Bref, sa Bohème à lui, Puccini, fut écrite, répétée et jouée dans toute l’Italie en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Sans autrement s’effarer de cette trombe, mon Leoncavallo achevait tranquillement sa petite Bohème à lui, et c’est elle qu’on représentait, l’autre soir, dans ce merveilleux théâtre de la Fenice, à Venise.

J’ai assisté à bien des triomphes, mais je n’ai jamais rien vu de pareil.

L’enthousiasme, d’ailleurs, se panachait, pour les Français présents, d’un comique irrésistible.

Solvant en cela l’usage italien, le maestro Leoncavallo, dans la coulisse, tout prêt à accourir au premier appel (prononcez rappel), sortait, tel un diable d’une boîte, tantôt de la salle de billard du café Momus, tantôt de la loge de concierge du deuxième acte, tantôt d’ailleurs.

 

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Notez qu’il y eut, au cours de cette représentation, une vingtaine de rappels, sans compter les sept ou huit de la fin.

Isnardon, la joie de cette pièce, a composé un Schaunard extraordinaire. Si, du haut du ciel, sa demeure dernière, le bon Murger n’est pas content, c’est qu’il est bigrement difficile.

Le revers de la médaille d’un si gros succès, c’est l’obsession de tous les airs immédiatement gravés dans la mémoire des Vénitiens.

On ne peut plus faire un pas sans entendre fredonner un fragment de La Bohème, surtout les couplets, ravissants heureusement, de Mimi Pinson :

 

Mimi Pinson, la biondinetta,

La biondinetta.

 

Les gens d’ici prononcent : Mimi Pinn-sonn, ce qui ajoute beaucoup de pittoresque à la chose.

 

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Bref un succès qui n’est pas dans une musette... ni, d’ailleurs, dans une Mimi Pinson.

 

Venise

 

La cour d’une maison que j’habitais autrefois était régulièrement, chaque dimanche matin, visitée par un homme âgé qui, s’accompanant d’une guitare aphone et mal accordée, chantait – de quel organe ! – une vieille romance dont le refrain commençait par ces mots :

 

Ah ! que Venise est belle !

 

Ce vieillard chantait faux, mais il disait juste.

Impossible, en effet, de rêver quelque chose de plus beau que cette Venise adorable et superbe !

Jusqu’à présent, je m’étais toujours farouchement refusé à croire à l’existence réelle et géographique de Venise.

 

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Maman m’avait si souvent endormi, tout petit, avec le Chant des gondoliers, j’en avais tant lu dans les romans, tant entendu dans les opéras, tant contemplé sur les dessus de boîte en nacre que Venise demeurait pour moi cité de songe.

Ce n’est qu’à la gare même et devant un employé de l’octroi (habiter Venise et être employé de l’octroi !) que mes convictions s’ébranlèrent un peu.

EI quand un facchino eut embarqué mon bagage dans une gondole et que j’y fus installé moi-même, avec pas plus de fantaisie qu’on n’en met à monter en fiacre, alors seulement je consentis à faire entrer Venise dans le domaine de la réalité.

Mais quelle réalité ! Et que de rêves gagneraient à ressembler à ces contingences, comme dit Bauër !...

 

... Non seulement Venise existe, mais elle est habitée, pas uniquement par des peintres et des Cook’s touristes, mais encore par de vrais

 

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Vénitiens et des Vénitiennes authentiques ces dernières plus jolies que nul ne saurait se l’imaginer et portant encore, en grande quantité, des chevelures de ce blond particulier qu’affectionnait notre regretté Titien.

 

... Contrairement à une croyance généralement répandue, le Français, pour peu qu’il prenne la précaution de ne point venir au moment des événements d’Aigues-Mortes, est cordialement reçu en Italie.

Ainsi, moi qui vous parle, depuis huit jours que je suis à Venise, je compte déjà une foule d’amis, entre autres un brave garçon qu’on surnommait Molto Naso et qu’on appelle maintenant Nib de Blair pour me faire plaisir.

L’hostilité franco-italienne se montre surtout dans de petits détails sans importance et plutôt gais, comme, par exemple, le placement de la lettre h dans les mots.

Les Italiens emploient l’h autant que nous, mais jamais vous n’arriverez à les persuader de

 

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placer cette lettre dans les mêmes mots que nous.

Ainsi nous écrivons : chocolat ; eux écrivent : ciocolatto.

Par contre, ils écrivent chilogrammo quand nous mettons kilogramme.

Plus fort ! dans le mot hygiénique, nous plaçons l’h en tête du mot ; eux, écrivent : igieniche.

Ce sont là menues taquineries auxquelles on aurait bien tort de s’arrêter. Un petit travail de tassement remettra tout en place et bientôt, j’espère, nous marcherons tous, les Latins, la main dans la main. Nous plaisantons volontiers les Anglais qui voyagent chez nous, mais j’ai bien peur que les étrangers, ceux qui jugent la France d’après certains échantillons de touristes français, n’aient pas de notre intellectualité une bien flatteuse opinion.

On n’a pas idée de la gourderie de quelques-uns de ces êtres, de leur incompréhension hermétique, mais universelle, et de la stupidité agaçante de cet éternel ricanement devant les plus

 

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belles choses.

Ce travers des Français en balade s’aggrave du besoin de parler assez haut pour que pas un voisin ne perde un mot.

Et dans cet immense joyau qui s’appelle la cour du Palais ducal, on entend un gros monsieur qui dit à sa femme :

– Fallait-il que ces gens aient du temps à perdre !

– Du temps... et de l’argent, complète la femelle en haussant les épaules.

 

Venise

(Suite)

 

On voudra bien excuser la légère – mais si lëgitime ! – stupeur que je ressentis en apercevant, hier soir, cette inscription placée au-dessus d’une porte dans la gare de Venise, où j’attendais mon ami Maurice Donnay.

 

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