Faits divers
Fils de veuve
Au 256 de la rue Rougemont, dans un appartement du second au-dessus de l’entresol (trois mille cinq, les contributions en plus), vivait une famille qu’on appelait la famille Martin.
Cette famille se composait de trois personnes : un père, une mère et un fils.
Le père, au moment où commence cette histoire, venait de se retirer des affaires.
Fondateur et directeur de la Société d’assurances générales contre le notariat, il avait fait une immense fortune dans cette entreprise.
Homme tranquille, sauvage même, et en cela tout le contraire de sa femme et de son fils, il détestait cordialement les réunions mondaines, les bals, les théâtres.
Sa femme et son fils, oublieux de tout respect, le traitaient d’ours.
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Mme Martin comptait plus de trente printemps, mais la quarantaine n’était pas encore près de sonner pour elle.
Jolie, élégante et frivole, elle semblait à tous la fille de son mari et la sœur aînée de son fils.
Ce dernier, gentil garçon de dix-huit ans, abominablement gâté par sa maman, mauvais sujet, empruntait déjà des sommes relativement considérables aux amis de son père, aux fournisseurs et même, une fois, au concierge.
Le cœur d’une mère contient des tombereaux d’indulgence, Mme Martin payait tout, à l’insu de son mari,
Un jour, le jeune Martin commit une frasque si scandaleuse qu’on ne put la cacher au père.
Le père enfourcha ses grands coursiers, fulmina et décida que Gaston s’engagerait immédiatement pour cinq ans.
Les yeux d’une mère sont d’éternels et spacieux réservoirs à larmes. Mme Martin en versa des torrents.
Mais en vain : M. Martin fut de granit.
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La seule concession qu’il fit à la mère éplorée, fut de la laisser accompagner l’enfant jusqu’à la porte de la caserne.
Au moment de la séparation, le sergent de planton, touché de ses sanglots, conseilla à Mme Martin d’aller recommander elle-même son fils au capitaine et au colonel.
L’infortunée commença par le capitaine, un jeune capitaine de trente ans, un lapin d’attaque.
Elle y resta un quart d’heure et sortit un peu consolée.
Puis ce fut le tour du colonel.
C’était le cas, le colonel frisait la soixantaine au petit fer.
La visite de Mme Martin dura pas bien loin de trois quarts d’heure.
Mais elle en sortit tout à fait consolée.
Pas pour longtemps, car les premières lettres de Gaston furent navrantes.
On lui avait mangé tout son chocolat.
Et puis c’était un affligeant tableau de la vie
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militaire : mauvais lit, sale nourriture, méchants camarades, corvées pénibles, rudes exercices, brimades, passages à la couverte, etc.
Le seul moment qu’il eût de bon dans la semaine était quand, le dimanche après-midi, la musique du régiment jouait Pot de fleurs, la prestigieuse polka-marche de Willy1 (H.G.V.S.L.D.R.).
Mme Martin, un beau jour, n’y put tenir.
Elle prit le train et arriva chez le colonel.
Le colonel n’avait pas vieilli, mais il n’avait pas rajeuni non plus.
Au bout de trois quarts d’heure de supplice, il se laissa enfin toucher et, contre tous les règlements, accorda au soldat de 2e classe Martin une permission de huit jours.
Le lendemain soir, un dîner familial réunissait les trois membres de la famille Martin.
Le père était moins inexorable, à cette heure.
1 Willy (Henry Gauthier-Villars, 1859-1931).
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Mais il était bien temps !...
Avant de se coucher, selon sa coutume immémoriale, M, Martin s’accouda sur le balcon et alluma sa pipe, sa bonne pipe.
La mère et le fils devisaient dans le petit salon.
– Alors, disait la mère, tu dis qu’il n’y a aucun moyen de sortir de cet affreux régiment.
– Aucun, maman, à moins de me faire réformer ou de devenir fils de veuve...
– Fils de veuve, dis-tu ?
– Oui, maman, fils de veuve 1.
La mère réfléchit un instant, puis brusquement :
– Est-ce que tu tiens beaucoup à ton père ?
– Pas du tout, maman, et toi ?
– Oh ! moi !...
Et elle esquissa un geste parfaitement dédaigneux pour l’époux. Puis elle reprit :
1 La loi dispense du service militaire le fils unique ou l’aîné des fils d’une femme veuve.
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– Tiens, regarde-moi.
À ce moment, M. Martin se trouvait penché très en avant.
Son centre de gravité n’était pas en dehors du balcon, mais il n’en était pas loin.
Il était évident que le plus petit déplacement de la masse dans le sens de la rue devait avoir pour résultat la culbute d’abord, puis la chute.
Mme Martin s’approcha à pas de louve, empoigna le bas du pantalon de son mari, et pouf ! l’envoya rejoindre par la voie la plus directe l’objet qu’il considérait si attentivement sur le trottoir.
Ce mouvement fut exécuté avec une précision et une vigueur qu’on n’aurait pas attendues chez une femme d’apparence si mondaine.
Quand M. Martin, sa chute accomplie, rencontra l’asphalte, ça fit plmmf, le bruit mat et sourd de la viande qui s’aplatit, et presque en même temps un autre bruit, teck, le son de la pipe d’écume qui se brise.
M. Martin avait cassé sa pipe.
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Une jeune femme qui passait par là, sortant du théâtre, se trouva tout éclaboussée de mouchetures grises.
Comme elle se disposait à essuyer sa robe avec son mouchoir, un passant obligeant lui dit :
– C’est de la cervelle, madame, ça ne tache pas. Laissez-la sécher et demain avec un bon coup de brosse, il n’y paraîtra plus.
Le passant se trompait en cela : la cervelle humaine contient de la graisse (phosphorée) et tache les étoffes comme n’importe quel corps gras.
Cependant Mme Martin et son fils dégringolaient les escaliers.
– Mon mari, mon pauvre mari ! sanglotait la femme.
– Papa, mon pauvre papa ! hurlait le fils.
Et la foule se découvrit émue, respectueuse devant cette immense et double douleur.
Un médecin gros et poussif accourait.
Il constata le décès et prit les nom et adresse
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pour toucher son petit dérangement le lendemain.
Ce furent de belles obsèques que les obsèques de M. Martin.
En tenue, un crêpe au bras, secoué par des sanglots convulsifs, le jeune Martin conduisait le deuil.
– Pauvre garçon, disait la foule.
Il y eut une petite enquête judiciaire qui attribua le décès de M. Martin à une chute déterminée par une attaque d’apoplexie.
Le fils de veuve rentra dans la vie civile, au grand désespoir du colonel qui se sentait un fort penchant pour Mme Martin.
Malgré ma vive sympathie pour cette veuve et cet orphelin, je ne vous cacherai pas que la phase du grand deuil fut un peu écourtée.
Plus tôt qu’on aurait pu décemment s’y attendre, on les vit reparaître dans le monde.
Il y a des gens qui valseraient sur le Styx.
Mais le plus comique de toute cette histoire, le voici :
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Mme Martin, avec l’assentiment de son fils, va se remarier.
Ils n’ont pas songé, ces deux frivoles, que Gaston, de par le mariage de sa mère, ne sera plus fils de veuve et qu’on le rappellera au corps.
Moi, comme vous pensez, je me garde bien de leur communiquer ce détail.
Et je m’amuse beaucoup à l’avance, de la tête du pauvre Gaston.
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La forêt enchantée
À George Auriol.1
– Une nuit superbe, s’écria Wilfrid, qui revenait du jardin. Si on s’en retournait à pied ?
Il pouvait être neuf heures. On avait dîné copieusement. dans une ferme située en pleine forêt, à une dizaine de kilomètres de la ville.
– À pied ? fis-je, avec la moue de l’enthousiasme relatif.
– Mais oui, à pied, parbleu ! Si tu es fatigué, je te porterai.
L’idée de cette promenade nocturne et forestière semblait sourire si fort à mon ami Wilfrid que j’acceptai.
1 George Auriol (Jean Huyot, 1862-1938), conteur, graphiste, créateur de caractères typographiques.
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Notre hôte s’abîma dans les explications les plus méticuleuses sur le plus court chemin (qui, en forêt, n’est jamais la ligne droite).
Je prêtais de ferventes oreilles au débrouillage de cet écheveau, mais Wilfrid, grand fou, disait :
« Oui, oui, entendu, à gauche et puis à droite... Oui, oui, nous nous retrouverons bien. »
Nous nous retrouvâmes si bien, qu’au bout d’une heure nous ne savions plus ni l’un ni l’autre où nous nous trouvions.
Pour comble de malheur, de gros nuages survenaient, monstrueux troupeaux, comme pour masquer à dessein Phœbé la chlorotique.
Commencèrent les mutuelles invectives :
– Tu vois, fis-je, si nous étions revenus en voiture, nous serions chez nous, à l’heure qu’il est, au lieu de nous trouver comme des petits Poucets, perdus dans les grands bois.
– Quand on est cul-de-jatte, répliqua acrimonieusement Wilfrid, on reste chez soi.
– Et quand on n’a pas plus que toi le sens de l’orientation, on emporte des poteaux
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indicateurs...
– Pour te les f... sur la gueule, si tu dis un mot de plus.
(Wilfrid ne donnerait pas une chiquenaude à une mouche cantharide, mais il affectionne ces violences de langage.)
Pendant ce temps, nous cheminions par un sentier poétique en diable, mais où l’humain le plus désespéré n’aurait pu se pendre à nul réverbère.
Tout à coup, Wilfrid s’écria :
« Là-bas... de la lumière ! »
C’était vrai. Au bout du chemin, une grande clarté confuse filtrait à travers les branches.
Nous hâtâmes le pas.
À mesure que nous avancions, une inquiétude me prenait. Où allions-nous arriver ?
De hautes maisons blanches se dressaient avec des balcons, d’immenses enseignes dorées. Une pharmacie étincelait, éblouissante de bocaux polychromes, une immense terrasse de café
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parisien étalait ses mille tables et chaises.
Et puis une station de fiacres, des colonnes Morris, des kiosques de journaux, des réverbères innombrables. Paris, quoi !
Je priai Wilfrid de me pincer, à seule fin de me réveiller.
Wilfrid m’invita à lui fournir quelques grains d’ellébore pour dissiper son hallucination.
Vous imaginez-vous cette situation ? En pleine forêt, à cinquante lieues de Paris, la nuit, tomber sur un morceau de boulevard Montmartre !
Et nous étions bien éveillés, fous ni l’un ni l’autre.
Nous arrivons ; nos pieds foulent l’asphalte du trottoir.
Personne dans la rue, personne dans les boutiques, personne aux fenêtres.
Seuls, quatre vieux messieurs fument des pipes à la terrasse du café, buvant des bocks.
Sans percevoir exactement quel danger nous
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menace, Wilfrid et moi sommes vaguement inquiets.
Nous nous asseyons à une table du café et commandons à boire. Un garçon, très correct, nous sert de l’air le plus naturel du monde.
Un des consommateurs semble à ce moment prendre pitié de notre ahurissement.
– Ces messieurs, dit-il, ont l’air surpris de se trouver en plein Paris à cette heure-ci ?
Nous avouâmes notre surprise.
– C’est toute une histoire, reprit le brave homme. Je vais vous la raconter. Je suis né à Paris dans une maison du boulevard, j’ai été apprenti coiffeur dans une maison du boulevard, garçon coiffeur dans une maison du boulevard, patron au boulevard. Je n’ai jamais quitté le boulevard, j’y ai fait ma fortune. Vivre sans le boulevard, sans les kiosques, ni les réverbères, les magasins, les stations de fiacres est impossible pour moi... L’année dernière, je suis tombé gravement malade et mon médecin m’a ordonné l’air de la forêt. Ce que je me suis ennuyé, dans
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cette forêt, loin de mon boulevard. Alors j’ai pris le parti de me construire un petit bout de boulevard avec ses accessoires, dans un morceau de forêt que j’ai acheté... Ces messieurs que vous apercevez, qui ont des têtes de généraux, d’avocats, de grands commerçants, sont de simples bûcherons à qui je taille les cheveux et la barbe, pour me donner l’illusion de la société parisienne. Vous allez peut-être vous moquer de moi, mais ça suffit à ma félicité.
Nous ne nous moquâmes pas de lui, bien au contraire ; car un homme qui sait se rendre heureux avec une simple illusion est infiniment plus malin que celui qui se désespère avec la réalité.
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Le mariage de Gédéon
Ce soir-là, Gédéon, rentrant à son hôtel, fut surpris de ne pas trouver la clef de sa chambre à son clou habituel, le 21, je crois.
Une réflexion lui vint : le garçon l’avait sans doute oubliée sur la porte.
– Madame Trouilloux, fit-il doucement, comment cela se fait-il que ma clef ne soit pas au clou ?
Mme Trouilloux, la gérante de l’hôtel, était, à ce moment, plongée, que dis-je, submergée dans la lecture passionnante d’un roman de Boisgobey (gobé par elle, surtout).
Elle voulut bien lever la tête, et murmura, comme sortant d’un long rêve :
– Votre clef ?... Votre clef, monsieur Gédéon ? Ah, oui, votre clef... Eh bien ! c’est une petite dame qui est venue tout à l’heure et qui est
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montée chez vous. Elle m’a dit que c’était entendu.
À ces mots, un vif incarnat empourpra1 la surface totale épidermique de Gédéon. Même son cuir chevelu se rosit, comme dit Goncourt.
– Une femme, répétait-il, une femme... Mais je n’attends aucune femme.
– C’est elle qui vous attend, au contraire, répliqua Mme Trouilloux avec infiniment d’à-propos.
– Que faire ? Mon Dieu, que faire ?
– Mais montez donc, espèce de grand serin (Mme Trouilloux est assez familière avec la jeunesse des Écoles). Montez donc, elle est très gentille, cette petite.
Les suppositions roulaient dans la tête de Gédéon comme les galets sur la plage, à l’équinoxe.
1 Je sais aussi bien que M. Pinxit qu’un incarnat ne peut pas empourprer. Mais le monde sont si bêtes, comme dit ma concierge, qu’ils ne s’en apercevront pas.
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Une femme ? Quelle femme ?
Résolution virile, il monta.
Toc, toc, toc.
UNE PETITE VOIX DANS L’INTÉRIEUR. – Qui est là ?
GÉDÉON. – Moi.
LA PETITE VOIX. – Qui, vous ?
GÉDÉON. – Gédéon.
LA PETITE VOIX. – Ah, c’est pas trop tôt.
La porte s’ouvrit.
À la lueur de la bougie, Gédéon aperçut un sein furtif, des épaules roses qui s’enfouissaient dans les draps avec une évidente exagération de pudeur.
Toujours viril, Gédéon s’avança, considéra la jeune personne.
Il ne l’avait jamais vue.
La jeune fille poussa un cri.
Gédéon lui apparaissait pour la première fois.
.............................................
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Hein, petites lectrices, si je vous lâchais là, en pleine intrigue, en plein mystère. Si j’écrivais au bas de ces lignes : (La suite au prochain numéro), quelle semaine d’angoisses je vous ferais passer...
Je ne ferai pas ça, étant trop bon. Écoutez donc la suite, mes âmes.
Ou plutôt, le commencement :
Gédéon est un très gentil garçon, pas vilain du tout et pas bête.
Mais une timidité incoercible en fait l’être le plus misérable du monde.
Il avait commencé ses études de droit. Il dut les abandonner, la seule vue d’un examinateur le jetant en d’inexprimables terreurs.
À la première question, Gédéon devenait corail ; à la seconde, ivoire, le tout accompagné d’un silence sépulcral. Le professeur n’insistait pas, et il avait tort. Car, à la troisième question, son candidat serait passé à de bien curieux tons d’aigue-marine pâle.
Au bout de quelques examens, cette auto-
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polychromie dégoûta Gédéon, qui sollicita et obtint une place dans un ministère que je ne désignerai pas plus clairement.
Gédéon adorait les femmes, mais il en avait l’effroi, un tel effroi, que nous le soupçonnions d’être encore... Comment dirais-je ?... d’être encore niais.
D’un commun accord, nous décidâmes, entre camarades, que cette niaiserie était une insulte à notre dévergondage relatif, et nous résolûmes de faire épousseter un peu le duvet de pêche de Gédéon.
Régulièrement, tous les jeudis, Gédéon dînait chez son oncle du boulevard Magenta. Il rentrait vers onze heures. Le plan d’attaque fut vite tracé.
Un de nous lèverait une femme à Bullier, sous le nom de Gédéon, l’amènerait coucher chez ledit et disparaîtrait un peu avant son arrivée, abandonnant la bonne femme aux circonstances.
Le jeudi convenu, nous nous rencontrâmes en une petite brasserie, disparue depuis, le Zizi-Panpan.
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Inutile de dire que le service de la beuverie y était accompli par des dames. (Ô ma jeunesse...)
Charlotte nous présenta sans plus tarder une de ses amies, débarquée le matin même du pays, avec les plus détestables intentions.
Son village, du reste, était réputé à cette époque pour fournir au Quartier latin les plus jolies serveuses de bocks et les plus aimables.
Ça tombait bien.
Un ami, venu exprès de l’autre côté de l’eau, fit la cour, une cour expresse, à la néophyte.
L’ami était joli garçon, entreprenant et pas à son début.
La néophyte, une belle fille, ma foi, se dit : Tant qu’à pécher, autant pécher tout de suite... avec celui-ci autant qu’avec un autre.
Et cela fut convenu.
L’ami de l’autre côté de l’eau conduisit sa conquête jusqu’à la porte de l’hôtel de Gédéon :
– Tu prendras ma clef, le 27, tu te coucheras, et je serai à toi dans une demi-heure... As-tu des
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allumettes ?... Tiens, voilà une boîte... À tout à l’heure.
Et voilà comme ce soir-là, Gédéon, n’ayant pas trouvé sa clef à son clou, trouva une belle fille dans son lit. (Dédommagement.)
À partir de ce jour, aucun de nous ne revit Gédéon, ni l’amie de Charlotte.
On se dit : Gédéon s’est fâché de la farce et il boude.
Quant à la villageoise, elle doit être loin, si elle court encore.
Longtemps, longtemps après, je rencontrai Gédéon.
Les effusions échangées :
– Il faudra venir nous voir un de ces jours, dit-il.
– Vous voir ?
– Mais oui, tu ne sais pas, je suis marié. Je vais te conter ça. Un soir, un camarade m’a fait une farce. J’ai trouvé une femme dans mon lit. Ma foi, elle était très gentille, je l’ai épousée.
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– Et tu es heureux ?
– Ah, mon vieux...
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Huit jours après
I
– Tiens, cet excellent Schozanler ! Comment vas-tu, mon vieux rameau ?
– Mieux que je ne saurais dire, et heureux, mon pauvre ami, heureux !
– Quand tu ne te serviras plus de ton bonheur, tu ne le jetteras pas, hein ! Pense à moi !
– Si tu la connaissais !...
– Ah ! il s’agit d’une créature ?
– Je t’en supplie, mon ami, n’emploie pas ce mot pour elle.
– Diable, tu m’inquiètes !
– Je la connais d’hier seulement.
– Et dans quel marché aux volailles as-tu déniché cette perle ? Au Jardin de Paris ?
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– (Sévèrement.) Tu me ferais plaisir, mon cher, quand tu parleras de cette personne, de te servir d’un autre ton.
– C’est bon, c’est bon, on respectera ta princesse.
– Quand je l’ai connue, mon cher, elle était pure comme l’ange de la création.
– Chouette !... mais es-tu bien sûr, au moins ?
– Jeanne d’Arc, à côté d’elle, n’était qu’une infâme gourgandine !
– Tu te mets bien, toi, pour ce qui est de tes jeunes amies... Nous prenons quelque chose ?
– Si tu veux.
– Garçon !... Que bois-tu, toi ?
– Une menthe verte.
– Ah ! ah ! Et moi un bock. Garçon !... un bock et une menthe verte !
(Après avoir bu, je quitte mon ami en lui serrant la main avec une nuance d’envie.)
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II
La semaine suivante :
– Tiens, cet excellent Schozanler ! Comment vas-tu, mon vieux rameau ?
– Je te remercie, mon ami, pas très bien.
– Quoi donc ?
– Eh bien, rien. Ça ne va pas, voilà tout.
– Et ton ange radieux ?
– Ah ! Je t’en supplie, hein !... Ne me parle jamais de ce veau-là !
– Mais Jeanne d’Arc qui...
– Ne mêle pas à cette sale aventure la noble figure de Jeanne d’Arc, une des plus pures de notre histoire.
– Le fait est que tu as une fichue mine.
– Oh ! ce ne sera rien... Nous prenons quelque chose ?
– Volontiers.
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– Garçon !... Que bois-tu, toi ?
– Un bock.
– Et moi une gomme chaude. Garçon ! un bock et une gomme chaude !
(Après avoir bu, je quitte mon ami en lui serrant la main sans une nuance d’envie.)
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L’accent anglais
Monologue pour dire à la petite fête annuelle
du syndicat des gens patients
Mesdames et Messieurs,
Voulez-vous me permettre, avant de commencer, de réclamer votre indulgence, toute votre indulgence. J’en aurai besoin car, tel que vous me voyez, je suis loin d’être un artiste professionnel.
Amateur, simple amateur, voilà ce que je suis.
Le seul mérite que je possède, si je possède un mérite, c’est de présenter un numéro parfaitement inédit et dame ! par les temps d’initiation servile où nous croupissons, un numéro inédit, ça ne court pas les rues, hein !
Un numéro inédit ! Avouez que vous êtes intrigués. Vous vous dites : Qu’est-ce que ce
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monsieur peut bien faire qu’on n’ait pas fait avant lui ?
Vous cherchez, vous vous livrez à mille suppositions plus fantaisistes les unes que les autres.
Eh bien, vous n’y êtes pas et, si subtils, si astucieux que vous puissiez être tous, mesdames et messieurs, vous ne pouvez deviner la nature du curieux exercice auquel je vais me livrer tout à l’heure devant vous.
Je ne suis ni musicien, ni prestidigitateur, ni acrobate. Je ne dis même pas de monologue (je ne sais si vous êtes comme moi, j’ai l’horreur du monologue).
Poète ? Non, je ne suis pas poète. Je ne suis rien de tout cela, non, je... (Il s’approche du public et donne une importance énorme à sa déclaration.)
J’imite l’accent anglais. (Il semble fort étonné de l’accueil que les spectateurs font à cette petite annonce.)
J’aperçois sur les lèvres d’ailleurs ravissantes
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de quelques spectatrices errer la moquerie des sourires.
Sur le mâle visage de plusieurs de ces messieurs, il se peint un désappointement évident.
Ces moqueries, mesdames, ces désappointements, messieurs, je les comprends, parce que j’en devine la cause.
Vous vous dites : Voilà un monsieur qui a la prétention de nous apporter du nouveau et il va tout simplement imiter l’accent anglais ! Il est joli, son nouveau ! Il est frais, son inédit ! (Imitant dérisoirement l’occent anglais.) Plum pudding ! All right ! Ma pantalon ! Mon chemise ! Mon femme ! Aoh yes ! Very well.
(Reprenant son accent naturel.) Rassurez-vous, mesdames et messieurs : Non, ce n’est pas cet ignoble Anglais de bas vaudeville que je vais avoir l’honneur d’imiter devant vous. L’Anglais que je vais avoir l’honneur, je le répète, d’imiter devant vous, est au contraire un Anglais chic, bien élevé et de haute culture intellectuelle, un des ces Anglais comme il en existe beaucoup plus
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qu’on ne pense, très au courant de notre langue et de notre littérature.
D’abord, mon Anglais est né en France...
Pourquoi souriez-vous ? Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un Anglais soit né en France ?
Il ne se passe pas de jour, pas de nuit, sans qu’un baby anglais ne vienne au monde en France.
De même qu’un mioche français peut parfaitement naître à Londres, ou à Liverpool.
Donc, mon Anglais, j’insiste sur ce détail qui a son importance, est né en France et – je vais plus loin – il est né d’une mère française...
J’aperçois encore des sourires que je ne m’explique point... et je continue.
Pour bien marquer la différence qui sépare mon Anglais du vulgaire plum-pudding de café-concert, j’irai même plus loin.
Non seulement, ce gentleman est né en France d’une mère française, mais encore, son père aussi est français.
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Voilà donc, je crois, une situation nettement posée : nous avons affaire à un Anglais, né en France de parents français.
Comme, après la naissance du baby, ses parents ne sont pas retournés en Angleterre où, d’ailleurs, ils n’avaient jamais fichu les pieds, notre jeune insulaire (si, en de telles circonstances, on peut lui conférer ce qualificatif) a été élevé en France et à la française.
Au lycée Condorcet, où il a accompli toute son instruction, ayant à choisir pour l’étude des langues étrangères entre l’allemand et l’anglais, il a choisi l’allemand, de sorte qu’il ne sait pas un mot d’anglais.
...............................................................
À ce moment, une véritable grêle de pommes cuites obscurcit le firmament.
Le sympathique diseur croit devoir se retirer sans insister autrement.
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Lady & gentleman
ou
Qui diable ça pouvait-il bien
être que ces gens-là ?
Le docteur constata de la meilleure grâce du monde que nul, à bord, ne semblait atteint du terrible fléau asiatique et nous ne tardâmes pas à connaître les joies de l’accostage.
Une grande partie de la population houlbecquoise était en proie à la plus verte des frousses. Le chlore, le phénol, le sulfate de fer coulaient à flot, embaumant les rues de leurs rassurantes puanteurs.
Coupées les communications avec les villes voisines ! C’était le règne du trac dans toute sa splendeur !
Un négociant d’Houlbec, appelé au téléphone, et s’apercevant qu’il se trouvait en
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communication avec le bureau du Havre, avait pâli subitement et perdu connaissance.
Un autre recevant un télégramme de Hambourg n’avait consenti à le décacheter qu’après l’avoir bouilli cinq bonnes minutes. Or, on sait que la dépêche télégraphique préfère être lue saignante.
Le jour du marché, tous les fruits et légumes, apportés par les campagnards, durent passer à l’étuve municipale (120°C). Le beurre frais, de ce chef, fut livré en bouteille.
Sous le prétexte prophylactique, les pharmaciens écoulaient leurs fonds de boutiques, jusqu’à de vieux bandages du temps de Louis-Philippe.
On avait pour dix sous
Un joli cantaloup.
La frayeur s’évaluait en raison de l’étiage social des sujets.
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Ainsi, les personnes de la haute société arboraient sur leur face les pires lividités, cependant que les lascars de sur les quais semblaient s’en tenir à leur carnation coutumière.
Et, parmi ces lascars...
(C’est précisément là où je voulais en venir.)
Et parmi ces lascars, un monsieur et une dame.
Qui diable ça pouvait-il bien être que ces gens-là ?
Le monsieur : un grand gaillard bien découplé, la face entièrement rasée, vêtu d’un suit en flanelle très chic, souliers de toile, casquette de yachtman cossu.
La dame : à peine gentille, mais drôle comme tout, sûrement bonne fille, trop sans façon peut-être, habillée de gros bleu avec des ancres rouges, bottines jaunes, chapeau canotier crânement campé sur les cheveux courts.
Ce monsieur et cette dame s’étaient mêlés à la tourbe des voyous du port, pas pour les épater, mais pour causer et fraterniser, sans gêne aucune, en camarades.
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M’étant approché (avec un air de rien), je constatai qu’un des lascars mal vêtus tutoyait la jeune dame, mais cela d’un ton si naturel !
Que diable ça pouvait-il bien être que ces gens-là ?
Les suppositions marchaient leur train.
De sacrés originaux, dans tous les cas, ces deux bougres-là !
Car, il n’y avait pas à dire, c’étaient, à coup sûr, des gens très chic, tout ce qu’il y a de plus chic.
Un simple coup d’œil sur leur habillement, composé de tissus simples, riches et bien coupés, le disait.
Notre stupeur s’accrut encore au spectacle de leur déjeuner.
Assis à une table chez un mastroquet populacier, ce monsieur et la dame mangeaient, de grand appétit, des moules crues (apportées dans un mouchoir) et de la charcuterie, le tout arrosé d’un litre de cidre.
Nous les revîmes le soir.
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Le gentleman était saoul comme une vache, si j’ose m’exprimer ainsi.
Quant à la milady, ma seule galanterie m’empêche de stigmatiser l’indécence de sa tenue.
Tous les deux, bras dessus bras dessous, décrivant des arabesques inharmoniques et proférant des discours d’où la veulerie n’avait pas banni l’incohérence.
Qui diable ça pouvait-il bien être que ces gens-là ?
Nous l’apprîmes le lendemain, et longtemps je regrettai d’avoir levé voile. (Pourquoi, dites, abolir les inquiétudes qu’on a ?)
Cette histoire est tellement simple à conter maintenant, que je me demande si je ne sortirai pas diminué d’un tel dénouement.
Le monsieur très bien et la petite bonne femme chic n’étaient pas, lui, un monsieur très bien, elle, une petite bonne femme chic.
Ils étaient, lui, un vague lascar du port, elle, une vague roulure, vivant, tous deux, en
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concubinage.
La semaine d’avant, on les avait ramassés sur le quai (le choléra !) et conduits à l’hôpital.
Là, on s’était aperçu qu’au lieu du terrible fléau asiatique, on avait affaire à l’emploi abusif du genièvre de bas aloi.
Les renvoyer ? Vous en parlez bien à votre aise, vous ? Et leurs pauvres frusques qu’on avait incinérées sur la grève !
En entendant parler de cette triste situation, à l’hôtel, un monsieur et une dame (des vrais, ceux-là) :
– Pauvres gens ! dit la jeune femme.
– Pauvres gens ! dit le jeune homme.
Un quart d’heure après, un ballot d’effets arrivait à l’hôpital, des effets qui, justement, allaient comme un gant aux faux cholériques.
Le soir même, le monsieur et la dame (les vrais) prenaient le train de Paris, enchantés de leur bonne action.
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Tant il est vrai qu’il n’y a pas de vraie jouissance, en dehors de la pratique de la vertu.
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Conte à Miné
La joie légitime du nautonier à l’approche du port, nous la ressentîmes quand nous découvrîmes – enfin – le phare d’Houlbec.
Mais brève, ô combien, la joie ressentie !
La a Ponche-d’amour s’engageait à peine dans les jetées, qu’une pirogue cinglait vers nous, prompte comme la pensée, et battant, à l’arrière, pavillon jaune.
À l’avant, un brigadier des douanes, debout, la main droite levée, paume ouverte, en signe de stop, les deux autres en porte-voix autour de l’orifice buccal.
Et le gabelou clama :
– Avez-vous une patente de santé ?
– Hein ? sursauta notre jeune capitaine Jehan
a La Ponche était le surnom amical donné à Raoul Ponchon.
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des Éteules.
– Une patente de santé ?
– Pourquoi f..., une patente de santé ?
– Rapport au choléra.
– Mais nous n’avons pas le choléra à bord, bougre d’andouille !
– Il n’y a pas d’andouille là-dedans, riposta le brigadier à peine vexé ; tout bateau, avant d’entrer à Houlbec, doit faire une quarantaine de vingt-quatre heures et subir la visite de la santé.
– Ah ! c’est gai... Et à Honfleur, sont-ils aussi bêtes que vous ?
– Aussi bêtes, capitaine.
– Et à Trouville ?
– À Trouville ?
Un grand rire muet secouait la tunique du douanier.
– À Trouville ? reprit-il, le maire fait désinfecter les mouettes qui se posent sur la grève.
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Voyant qu’on avait affaire à un brave bougre de gabelou, nous essayâmes de parlementer.
– Voyons, mon vieux, nous arrivons tout droit de l’île de Wight, et vous savez bien qu’il n’y a pas de choléra à l’île de Wight...
– Vous arriveriez du tonnerre de Dieu que ce serait le même prix ! C’est le maire d’Houlbec qui a décidé hier que tous les bateaux étaient contaminés, et il n’y a rien à faire contre le maire d’Houlbec. Mouillez au large. Demain matin, le médecin ira vous voir, et vous rentrerez à la marée.
Le jeune capitaine Jehan des Éteules ne chercha pas à cacher sa mauvaise humeur.
– Allez dire de ma part au maire d’Houlbec que c’est un... !
Le reste de la phrase fut emporté par la rafale.
La pauvre Ponche-d’amour vira de bord et nous allâmes à un mille du port, un peu à l’ouest, mouiller une ancre mélancolique.
Nous avions bien pensé à nous diriger vers Le Havre ou Dieppe, mais ces deux ports nous sont,
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pour le moment, fermés. (Histoires de femmes ? direz-vous. Peut-être bien.)
Notre seule distraction, à cet instant morose, fut de faire jouer notre pavillonnerie pour demander des vivres.
Eh bien ! ça n’est pas si commode que ça, surtout quand on veut se procurer des choses un peu rares, et qu’on n’a pas une grande habitude.
Par exemple, on peut demander le Gil Blas du jour et se voir apporter une livre de chandelles.
Mais, à la mer comme à la mer !
Une chaloupe vint enfin, nous apportant des viandes succulentes, des légumes fraîches (sic), des tabacs rares, des gazettes parisiennes et de l’eau minérale alcaline gazeuse de (case à louer)a.
Un temps superbe ! Moi, je me fichais un peu de ce farniente de vingt-quatre heures (j’en ai vu bien d’autres).
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Mais Jehan des Éteules, lui, ne dérageait pas, et quand je lui remarquai finement : Colère Ah ! il me traita de brute épaisse.
Heureusement, une distraction nous advint, dans l’après-midi.
Un canot se dirigeait vers nous, portant une dame en toilette claire et un grand garçon bien vêtu qui maniait l’aviron comme père et mère.
Le canot manœuvrait dans le but évident de nous accoster.
Nous constatâmes bientôt que le jeune homme bien vêtu semblait un véritable gentleman et que la dame était souhaitable entre toutes.
– Y aurait-il indiscrétion, demanda le véritable gentleman, d’aborder chez vous, madame et moi, pour quelques instants ?
– Notre bord est le vôtre, répondit Jehan des Éteules, visiblement allumé.
La Ponche-d’amour s’inclina légèrement en signe de bon accueil et prêta, de la meilleure grâce du monde, son tribord à l’ascension de ses
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deux nouveaux hôtes.
Le gentleman paraissait un peu gêné pour entamer la conversation, mais on sentait en lui le gentleman qui a son idée.
Il saisit l’occasion où Jehan occupait galamment sa compagne pour me dire tout bas et très vite :
– Vous avez l’air très gentils, votre ami et vous. Je vais vous demander un sacré service... Mais surtout, n’ayez l’air de rien auprès de madame.
– Ai-je donc l’air de quelque chose ? fis-je un peu froissé.
– Non, mais c’est tellement délicat.
– Raison de plus.
– Voici l’affaire : je suis amoureux comme une bête de cette petite femme que j’ai amenée et qui est l’amie d’un vieux monsieur, lequel se trouve à Houlbec. La petite ne demande pas mieux,..
– Eh bien, alors ?
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– Oui, mais le vieux est toujours là. C’est à peine s’il lui permet un petit tour en bateau avec moi, à la portée de ses regards jaloux... J’ai appris hier l’arrêté du maire d’Houlbec, relatif à la quarantaine des bateaux. Saisissez-vous ?
– Pas encore.
– C’est pourtant bien simple. Maintenant que nous avons touché votre bord, nous sommes contaminés, ou tout au moins considérés comme tels. Tout à l’heure, quand je vais faire semblant de rentrer dans le port, un impitoyable gabelou va m’en barrer la route. Alors, nous reviendrons, madame et moi, faire notre petite quarantaine à votre bord, jusqu’à demain.
– Vous appelez ça une quarantaine, vous ?
– Ne m’en veuillez pas trop de mon indiscrétion.
– Et vous prenez la Ponche-d’amour pour un bateau de fleurs ?
– Soyez certain, monsieur...
– Et si le bonhomme de la dame vient déranger cette combinaison ?
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– Oh ! Rien à craindre de ce côté-là, il a trop peur de l’eau.
Les choses se passèrent comme l’avait prévu l’ardent jeune homme : fausse rentrée au port, pavillon jaune de la santé, et réintégration à bord de la Ponche.
On dîna gaiement ce soir-là, mais la nuit fut mauvaise pour le galant capitaine Jehan des Éteules.
Il vint au tout petit jour me réveiller, dans ma cabine.
– Tu ne sais pas ? dit-il, j’ai envie de... le type à l’eau ?
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