Faits divers
Morte-saison
C’est par une des plus chaudes journées de cet été, si fertile, pourtant, en torridités de toutes sortes.
On résolut de prendre le café dans l’ajoupa qui donne sur le petit chemin, derrière le parc, à l’ombre exquise des glycérines.
(Pendant tout l’été, j’ai dit glycérine, au lieu de glycine : ce fut mon passe-temps favori.)
La conversation prit différents tours, médical d’abord, grâce au docteur Merrymoon, qui nous mit au courant de cette nouvelle industrie chirurgicale fort en usage, paraît-il, dans les villes d’Amérique-Ouest, l’ovarioplastie.
Où l’audace des médecins s’arrêtera-t-elle, grand Dieu !
Une femme là-bas est-elle pour une raison ou pour une autre, mécontente de ses organes
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génitaux, crac ! un petit mot au docteur lequel arrive, muni d’une jeune et robuste négresse de seize ans.
En un tour de main, les ovaires de la riche cliente sont enlevés.
En un autre tour de main, ceux de la négresse.
En un troisième tour de main, ces derniers vont remplacer les premiers.
Le plus curieux, affirme Merrymoon, est que cette greffe réussit neuf fois sur dix et que, grâce à ce subterfuge, d’anciennes femmes stériles mettent au monde d’incomptables bébés.
Qu’en pensez-vous, bon docteur Canu ?
Le coût de l’opération est de 3000 dollars, 2000 pour le chirurgien, 1000 pour la vaillante et dès lors estropiée négresse.
Avis aux amatrices (si j’ose m’exprimer ainsi).
Pour effacer l’impression un peu pénible causée par cette charcuterie transatlantique, le jeune Adolphe prit son banjo et nous chanta, sur une musique exquise de Marie Krysinska, une parodie qu’il composa de la célèbre ballade du
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regretté père Hugo :
Si tu veux faisons un rêve,
Montons sur deux palefrois
Tu m’emmènes, je t’enlève,
L’oiseau chante dans les bois.
ainsi contemporanisée :
Si tu veux faisons un rêve,
Mon tandem à jante en bois,
Dont le pneu jamais ne crève,
Est un 1 R OUXEL ET D UBOIS .
Le jeune Adolphe allait passer au deuxième
1 La maison Rouxel et Dubois est avisée qu’aussitôt rentré à Paris j’aurai l’honneur de me présenter dans ses bureaux. Je lui serai obligé de régler cette publicité non pas en machines (je ne monte que des Comiot), mais en argent lequel sera immédiatement versé à la souscription Franc-Nohain.
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couplet, quand une voix monta du chemin, une voix qui disait :
– Voilà des messieurs et dames qui boivent de bien bon moka.
L’homme qui avait prononcé ces paroles, nous le regardâmes.
Il s’était arrêté et dardait sur nous un regard supplieur.
Son costume décelait beaucoup plus la purée visqueuse que le luxe criard.
Son chapeau, jadis haut-de-forme, présentait maintenant de frappantes analogies avec l’instrument de musique dit accordéon.
Une redingote, dont la forme s’indécisait autant que la couleur, tombait assez bas sur les tire-bouchons d’un pantalon mer-d’oie, lequel avait bien de la peine à rejoindre la consternation de deux ripatons bâilleurs.
Quant au gilet, peut-être à la suite de bains sulfureux et d’un traitement arsenical des plus sérieux, il n’avait plus un seul bouton.
L’un de nous centralisa quelques pièces
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blanches qu’il remit à l’homme.
– Merci bien, fit ce dernier, mais n’empêche que voilà des messieurs et dames qui boivent du bien bon moka.
On lui passa une tasse de café, fortement trempée de vieux cognac.
Pendant qu’il le dégustait, visiblement flatté, la belle-mère d’Émile se manifesta sous son jour habituel :
– Vous n’êtes pas honteux de mendier, jeune et vigoureux comme vous êtes !
– Je ne demanderais pas mieux que de travailler, répondit l’homme d’une voix douce et distinguée, mais il n’y a rien à faire pour moi dans ce pays, à ce moment de l’année.
– On trouve toujours à travailler quand on a bonne volonté !
– Pas avec le métier que j’ai, madame.
– L’ouvrage ne manque pas dans les fermes.
– Les travaux agricoles, madame, ne sont point mon apanage. De même qu’un avocat ferait
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un piètre pédicure, de même je n’entends rien à la géorgique.
– Allons donc !
– Iriez-vous confier la réparation d’une montre de dame à un terrassier ? Non, n’est-ce pas ?... Chacun son métier, et – soit dit sans froisser personne – les vaches seront bien gardées.
– Quelle est donc votre profession ?
– Pour pouvoir exercer mon industrie, madame, il me faudrait aller dans des pays assez lointains. Si ces messieurs et dames consentaient à m’avancer un billet de 1000 francs, je pourrais m’y rendre.
– Que faites-vous donc ?
Alors, l’homme, essuyant son front inondé de sueur, répondit :
– Je suis balayeur de neige.
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Conte de Noël
Cela doit paraître singulier aux gens, mais il en est ainsi : d’avérés énergumènes peuvent, non loin de moi, proférer toutes leurs faciles exégèses à propos de notre Sainte Religion, je ne bronche pas, cependant qu’une pauvre petite facétie de rien du tout, jetée à propos de Bonhomme Noël, suffit à me muer en tigre.
Je lui dois gros, au Bonhomme, car, sans lui, où serais-je ? et serais-je seulement ?
C’était en 18... (comme vous voyez, ça ne nous rajeunit pas, ces – hélas ! – histoires du siècle passé).
Je naviguais dans les parages de mes beaux vingt ans, et cela se passait à l’ombre du drapeau, du drapeau français, bien entendu, le seul, d’ailleurs, qui compte, les autres n’étant que bouts d’étoffes cosmopolites.
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Ce métier de grand muet, pris dès le début par le bon bout, ne comportait rien qui me déplût (la liberté m’ayant toujours semblé bien surfaite, en tant que flatteuse entreprise), quand soudain j’y rencontrai un cheveu, un épisodique cheveu, mais tout de même un sale cheveu.
Pour des raisons dont le temps a de beaucoup atténué la rudesse, je me voyais refuser ma permission de Noël.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, j’étais commandé de garde pour le jour même de la naissance de N.-S.
Et, comme deux malheurs n’arrivent jamais seuls, un de mes tours de faction tombait précisément de minuit à deux heures !
Et où !
À la poudrière, c’est-à-dire au tonnerre de Dieu en personne.
C’était gai.
Mon parti fut bientôt pris, farouche.
– Soit ! m’écriai-je, je réveillonnerai seul ; mais je vous défie de me citer une puissance
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humaine ou divine qui m’empêchera de réveillonner !
Il faut dire que, dans cette garnison, la poudrière se compose d’une manière de petit magasin à cartouches sis au milieu d’un vaste chantier clos de toutes parts, et tout rempli d’objets plus hétéroclites les uns que les autres, comme dit Paul Leroy-Beaulieu : pavés, madriers, boulets du temps de Turenne, vieilles ardoises, fours de campagne modèle 64, échelles surannées, girouettes exorbitées, brouettes de bien avant Pascal, etc.
... Il fait nuit noire, noire à se croire dans une houillère à Taupin.
Aussi m’empressé-je d’allumer le bout de bougie que j’eus grand soin d’emporter.
Confortablement installé sur un vieux tronc d’arbre insuffisamment équarri, j’étale sur une vermoulue voiture à bras mes pâles – oh ! combien ! – charcuteries, accompagnées d’une bouteille de vin que je n’ai point soldée d’une somme inférieure à 1,25 franc.
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Oh ! le morose réveillon !
Le pauvre solitaire pense à sa famille, à tous les siens réunis sous la lampe...
D’autres fois, il pense à ses amis et amies attablés à je ne me rappelle plus quelle brasserie de la rue des Écoles.
Et, dans les deux cas, le pauvre solitaire dégage la pire des barbes.
Soudain, un cri frappe mon tympan : un cri étouffé, un cri comme en émanent les personnes qui désirent, sans créer de vacarme, être entendues de loin :
– Militaire ! Militaire !
La voix vient d’en haut.
Si c’était le petit Jésus ?
– Militaire ! Militaire ! persiste la voix, que je reconnais féminine, voulez-vous bien vous dépêcher d’éteindre votre chandelle !... Vous allez tous nous faire sauter !
J’explique à la voix que nul danger n’existe, que je soupe à la santé du Divin Enfant, par une
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nuit sans étoiles et sans lune, et qu’alors, dame ! mettez-vous à ma place.
Une autre voix, mâle, celle-là, frappe, au moyen de ce propos, agréablement mes oreilles :
– Si vous tenez absolument à souper, militaire, venez faire le réveillon avec nous... Il y a deux dames et je suis seul homme.
À la vérité, ces voix ne venaient pas du ciel, mais plus simplement d’une fenêtre au premier étage d’une maison donnant sur la cour de la poudrière.
– Ça colle ! acceptai-je avec ma trivialité soldatesque.
Une échelle appliquée au mur, et me voilà devant un joyeux compagnon d’un certain âge, bon ami de l’aînée des deux dames, de sa bonne amie, de la sœur de la bonne amie, d’une dinde truffée et autres bouteilles d’aspect réconfortant.
Ce que j’ai à raconter est de nature assez délicate, mais la vérité avant tout.
La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? Je ne sais pas. Mon mérite
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personnel ? mes beaux vingt ans ? Qui sait ?
Toujours est-il que la sœur de la bonne amie du joyeux compagnon d’un certain âge tint vivement à ne pas me laisser partir comme ça.
La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? l’amour ? Je ne sais pas.
Mais, ce dont je me souviens, c’est mon hurlement de terreur, mis en sursaut par, dans la chambre voisine, le réveille-matin du joyeux compagnon forcé de prendre le premier train pour rentrer chez lui.
Six heures !
Ah ! j’étais propre !
Abandon de mon poste, conseil de guerre, Biribi !
Ils ont dû enlever l’échelle, les cochons !
Non, l’échelle y est.
Où est-il, le factionnaire, celui dont la stupeur a dû être grande de ne pas trouver, fidèle au poste, son prédécesseur ?
Aucun factionnaire.
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La porte du chantier n’a pas été ouverte.
Nulle trace d’escalade !
Alors, quoi ?
Une lueur d’espoir scintille en un petit coin de mon cœur.
Si pour une raison ou pour une autre, on n’était pas venu me relever cette nuit ?
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Vers minuit et demi, un vieil homme, d’aspect convenable, s’était approché du poste :
– Bonsoir, sergent ! avait-il dit d’une voix si douce !
– Bonsoir, monsieur !
– C’est ce soir la nuit de Noël, la nuit anniversaire de la naissance de notre Divin Sauveur.
– Évidemment.
– Une vieille coutume veut, par toute la chrétienté, qu’on fête ces dates au moyen d’un
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petit souper.
– Je sais, monsieur ; mais il n’y a pas, hélas ! que dans le service de l’Autriche que le militaire n’est pas riche !
– Sergent, laissez-moi vous offrir, à vous et à vos hommes, un petit réveillon.
La nuit de Noël, qu’est-ce qu’on risque ?
Pas de rondes, pas de patrouilles.
– Ça colle ! décide le sergent avec sa trivialité soldatesque.
Une heure ne s’écoule pas que, sous les tournées répétées du vieux monsieur, tout le personnel du poste, depuis le sergent jusqu’au clairon, ronfle à perdre haleine.
Ils se réveillèrent sur le coup de six heures du matin...
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Le vieux monsieur, on ne l’avait jamais vu dans la ville.
On ne l’y rencontra plus jamais.
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Dites-moi donc qui c’était, ce monsieur, sinon le Père Noël, le brave bonhomme sans lequel où serais-je aujourd’hui ?
Serais-je seulement ?
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L’œuvre pour la retenance à mi-côte des
jeunes personnes qui se disposaient à
rouler dans le fond de l’abîme
À l’issue du dernier banquet annuel des anciens élèves du séminaire de la Petite-Roquette1, nous n’eûmes rien de plus pressé, quelques débauchés de ma promotion et moi-même, que d’aller terminer la soirée dans un établissement choréo-galant des Champs-Élysées2, qu’il me paraît superflu de désigner nominativement.
Là, quelle ne fut point ma stupeur en rencontrant, entourée des signes extérieurs les moins contestables de la courtisanerie professionnelle, une jeune fille, si j’ose profaner
1 La prison de la Petite-Roquette, 143 rue de la Roquette, aujourd’hui disparue, était affectée aux jeunes détenus.
2 L’établissement choréo-galant des Champs-Élysées est le Jardin de Paris, dont le kiosque à musique existe encore.
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ce doux terme1, que j’avais connue, voilà fort peu d’années, aussi charmante que « sérieuse ».
Nous eûmes bientôt fait de reprendre contact.
Et comme je m’effarouchais quelque peu du regrettable avatar :
– Tout cela, me répondit-elle à peu près en ces termes, c’est la faute à cette vieille garce de société, à sa rigide hypocrisie, à son obtuse entente de l’humanité vraie.
– ? ? ? ? ? nous écarquillâmes-nous à l’envi.
– Eh ! parbleu ! reprit l’enfant, vous autres hommes vous ne comprenez rien à rien et je ne vois pas pourquoi je perdrais un temps, c’est le cas de le dire, précieux, à vous développer une théorie pourtant assez, bon sang de bon D..., simple !
Grâce à une de ces mimiques que les vrais connaisseurs qualifient d’expressives, l’un de
1 Ne vous semble-t-il pas, en effet, assez idiot que d’une grue de vingt ans on puisse dire qu’elle est une fille et qu’elle est jeune sans qu’on possède le droit de la qualifier « jeune fille »?
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nous indiqua clairement à la charmante interlocutrice que, si précieux qu’il pût être, son temps n’était pas perdu.
(Pour parler plus simple, le dégoûtant et adultérin personnage avait glissé dans l’entrebâillis du gant d’Aline un billet de banque plié, replié et rereplié sur lui-même, d’une valeur, au jugé, de cinq louis environ.)
Aline (puisque ce prénom m’échappa, levons l’inutile barrière de l’incognito), Aline commanda d’une voix où ne perçait nulle émotion une autre saint-marceaux.
Et sa théorie d’apparaître à nos yeux :
La perfection n’étant pas de ce monde, comme a dit l’autre, il est risible à la vertu, à la morale, de vouloir se parer d’une irréalisable intégralité.
Risible et fâcheux !
Car, à ne pouvoir demeurer la sainte en diamant, plus d’une se voit contrainte à piquer une tête définitivement dans la noce haïssable.
... Mais revenons aux contingences d’Aline :
« Moi qui vous parle, j’étais modiste, j’adorais
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mon métier... Combiner des rubans, des plumes, des fanfreluches pour le chapeau des belles madames, ça m’amusait, et l’idée ne m’était jamais venue de me plaindre du sort.
« Un jour – ça serait trop long, les détails –, je fais connaissance d’un brave garçon que je me mets tout de suite à gober comme une folle et qui, lui, m’aimait bien.
« Vous l’avez déjà prévu : l’excellent petit collage !
« Le “hic” – j’abrège – c’est l’arrivée à l’atelier dès huit heures, et la sortie pas avant sept !
« Car lui, libre plus tard que moi le matin, plus tôt le soir !
« Bref – je continue à abréger –, me voilà balancée bientôt de la boîte pour les raisons que vous devinez : l’arrivée le matin en retard et la filée le soir, dès que sonne au beffroi de mon petit cœur la minute où je sens le chéri en bas.
« Eh bien, je vous le demande, tas de poires ! est-ce qu’il ne serait pas possible, est-ce que ça
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ne serait pas très parisien même, des ateliers de couturières, de modistes et autres, où les pauvres braves petites femmes pourraient s’amener, comme ça, sur le coup de neuf heures et demie et filer vers les cinq heures ?
« Est-ce que ça ne vous saute pas aux yeux ?
« Et moi, je ne serais pas là à faire la Jacque devant tous ces ...-là ! »
(Le mot remplacé par les points indiquait, chez Aline, une amertume qui n’aurait rien perdu à se voir exprimée en termes plus choisis.)
C’est alors que nous formâmes ce projet, mes compagnons de débauche et moi, de faire appel à quelques industriels parisiens, en vue de fonder la « Ligue de la Journée tronquée », avec ce sous-titre « Œuvre pour la retenance à mi-côte des Jeunes Personnes qui se disposaient à rouler dans le fond de l’abîme. »
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