Fidèles Trahisons
Chapitre 1
Les quatre dernières années furent plutôt difficiles pour les gens de Bellesroches qui espéraient toujours voir débarquer un médecin capable de remplacer le bon vieux docteur Doiron malgré les oppositions de Didier Langevin qui, lui, ne parvenait pas à oublier la fameuse nuit des jumelles. Nul n'osait le contrarier. Il avait la mainmise sur les décisions du Conseil municipal, savait le manipuler et pouvait vous démolir son homme dans le temps de le dire.
L'arrivée du nouveau médecin était prévue pour le deuxième dimanche de juin, et pour l'accueillir on pensa à la seule personne qui eût déjà tenu tête au gros conseiller, la seule encore capable de lui faire entendre raison : Marie Richer. On prit bien soin de lui préciser qu'il ne fallait surtout pas, cette fois, que le docteur s'en retourne ; l'année 1952 devrait être celle où enfin on recommencerait à se faire soigner au village de Bellesroches.
Même si certains appréhendaient l'exubérance de Marie, tous se montrèrent unanimes pour lui confier la tâche ardue de dissimuler tout doute, d'étouffer toute tentative faite par Langevin pour décourager encore une fois le nouveau médecin. On savait qu'avec ses talents la jeune femme pouvait aisément détourner une conversation mal amorcée, elle qui avait étudié à la ville, dans un grand couvent ; elle qui possédait la culture et le langage appropriés ; elle qui avait la repartie facile. On se disait que si, par malheur, un invité laissait échapper quelques bribes de « l'affaire », elle endormirait les remous d'inquiétudes que cela soulèverait. Et Marie connaissait le désespoir des malheureux villageois !
La veille du grand jour arriva enfin. Tout le Conseil municipal se tenait sur le qui-vive. Même que madame la mairesse vint voir Marie pour s'assurer du protocole : « Habille-toi sobrement. Le marine conviendrait très bien et ton petit chapeau blanc... , tu sais... , celui à bordure, t'ira à merveille si tu laisses flotter tes longs cheveux bruns sur tes épaules. »
Aussitôt la porte refermée, Marie n'en fit qu'à sa tête. La robe écarlate commandée par catalogue le mois d'avant ferait encore mieux l'affaire, surtout que son col bateau lui dégageait si bien le cou, montrait plus de chair rosée et lui donnait la sensation d'être plus grande. La large ceinture n'était pas à dédaigner non plus ni l'étroitesse de la jupe qui l'obligerait à faire de petits pas. Il faudrait se souvenir : « Un pas devant l'autre... en plein milieu... un pas suivant l'autre... en comptant par deux ! »
Elle pensa à la tête de sa tante Rosalie, qui lui avait répété cette phrase tant de fois, et elle sourit en imaginant sa réaction si elle la voyait maintenant, elle qui avait tant insisté pour que sa filleule apprenne à marcher comme une dame : « Un vrai déshonneur pour la famille ! Une fille si belle, si légère, marchant à pas lourds et rapides », grognait-elle, quoique dans son for intérieur, elle reconnût la démarche d'une femme décidée... trop décidée à son goût.
En jour ordinaire, Marie ne prêtait guère attention à la température ; depuis longtemps elle avait appris à vivre au-delà du soleil et de la pluie. Le lendemain cependant l'inquiétait : il ne faudrait pas que sa belle robe de coton soit camouflée sous son affreux imperméable beige ou qu'une seule goutte de pluie y vienne accrocher une larme. Quant au reste, elle déciderait en temps et lieu, selon l'humeur du vent.
Au petit jour, un premier coup d'œil à la fenêtre ne laissa présager rien de bon. « Un temps maussade à humeur vagabonde. Pas tellement le temps qu'il faut pour recevoir », grommela-t-elle. Et sans hésiter, elle noua ses cheveux et se bâtit un chignon à la manière de sa grand-mère qui en avait toujours imposé avec son petit nid d'abeilles au centre d'une nuque toute blanche. Fallait-il se maquiller ? « Les hommes aiment les femmes blanches et naturelles », crânait sa tante Rosalie... blanches et naturelles, mais ne s'appelant sûrement pas Marie Richer !
Son rouge à lèvres lui colora la bouche à la manière d'une fleur de pommier ; elle jugea le tout suffisamment sobre et raisonnable. Il restait les yeux. Elle savait qu'on les lui trouvait beaux : « Les yeux d'un ange attiré par le fruit de la passion », lui avait lancé un jour sa tante. « Des yeux tendres et rieurs, à couleur de cendre, qu'on envie », disait Aline, sa meilleure amie de couvent. Elle leur appliqua sa poudre bleue tandis que son « eye liner » courut délicatement sur sa paupière jusqu'à s'estomper totalement à l'extrémité. Puis avec habileté elle se servit d'un mascara noir ; ses longs cils s'allongèrent. Elle se garda cependant de couvrir son visage d'un quelconque fard, préservant ainsi ce teint de jeune pêche qu'on lui connaissait. Enfin, un long et dernier regard dans la glace lui permit de juger son maquillage suffisamment innocent.
Elle assortit le tout de ses souliers et de son sac à main marine, mais s'entêta à laisser le chapeau de côté... l'encombrement l'ennuyait et risquait de gêner ses gestes.
Il ne manquait que le parfum. Elle opta pour un flacon de Shalimar, à douce odeur de vanille... une odeur appétissante... l'odeur qu'il faut pour un apéritif. Elle se souvint tout de même un instant qu'elle n'aimait pas toujours ce parfum sucré et qu'il le lui rendait bien quand il ne réagissait pas à sa guise ; mais elle se prit d'indulgence et huma cette odeur suave, les yeux langoureusement fermés, reconnaissante envers son père qui la comblait de cette fragrance lorsqu'il revenait de la ville après un quelconque rendez-vous important.
Ses préparatifs terminés, elle descendit au salon, s'assit sur le bord du grand fauteuil de velours réservé aux visiteurs, prit la pose, leva le menton, cligna des yeux. Seul son sourire n'était pas calculé ! Elle révisa le scénario imaginé aux petites heures de l'aube et passa en revue les moindres détails. Sa joie grandissait au fur et à mesure qu'elle visualisait l'événement, réjouie par l'arrivée de ce nouveau médecin. Depuis ses études à la ville, mais surtout à cause de son langage raffiné, un fossé culturel s'était creusé entre elle et les gens de Bellesroches, et elle manquait de ce plaisir qu'ont les gens instruits à échanger leurs beaux discours.
À treize heures trente, elle surgit au bureau du maire où elle dut d'abord affronter Dorothée. Nerveuse, la secrétaire explosa quand elle vit apparaître l'élégante jeune femme dans l'embrasure de la porte. En lorgnant Marie derrière ses grosses lunettes à monture argentée, elle houspilla : « On me donne tout l'ouvrage à faire pendant que la "p'tite" madame se fait belle. Regardez-moi ça ! De quoi j'ai l'air, moi ? En plus de ça, personne ne retient mon nom. On m'appelle tout le temps la "p'tite secrétaire du maire". » Décidée à ne pas s'en laisser ainsi imposer, Marie ordonna à la « p'tite secrétaire » de se taire. Quelque peu adoucie, Dorothée continua quand même en lançant sur un ton qu'elle voulut pincé :
« Comme vous êtes provocante, ma "p'tite" Marie. Vous choquerez notre "p'tite" madame la mairesse, vous savez ! Elle déteste le rouge !
— Je ne me préoccupe guère de madame Brillant. J'ai pleine liberté de mes tenues vestimentaires... et on ne m'a pas engagée pour parader, à ce que je sache. On m'a demandé de sauver les plats ! »
Elle savait que Dorothée digérerait mal ce ton prétentieux ; la saveur du combat n'en était que meilleure. Elle tira ensuite un des huit grands fauteuils au recouvrement vert feuillage qui entouraient la table ovale du Conseil et s'appuya au dossier. Elle déposa son sac sur le siège, fit le tour de la pièce du regard et laissa échapper un long soupir exaspéré. Elle tourna alors les talons et sortit sans plus de façon.
« Où courez-vous, ma "p'tite" Marie ? Monsieur le maire s'en vient à l'instant. Mon Dieu, qu'est-ce que je vais faire ? Vous n'êtes pas provocante du tout... euh ! Je regrette. Vous êtes jolie, mademoiselle Marie, revenez. Votre sac ?... Pensez à monsieur Vanderstat, voyons ! » Marie l'ignora complètement et accéléra le pas pour se rendre chez la fleuriste. Comment Dorothée pouvait-elle avoir oublié ? Des fleurs pour embaumer les lieux... et combien de choses peuvent se dire à ce propos. Les roses surtout ! Si seulement on savait comme toute discussion mal amorcée peut être détournée subtilement vers les fleurs d'un bouquet bien placé : il suffit de s'en approcher, se plier pour les humer, discourir vaguement et revenir au sujet délaissé. Elle acheta des roses rouges bien qu'elle préférât les blanches.
« Es-tu certaine que des cœurs saignants ne seraient pas plus appropriés ? Pas facile d'oublier les jumelles... »
Charlotte Brodeur n'en revenait pas : Marie et des roses rouges... pour s'agencer avec sa robe écarlate, peut-être ! La fleuriste était amère. « Et qui paiera ça ? Pas question que je paye pour un autre vaurien ! » Sur le perron de la porte, Marie eut à nouveau un soupir de lassitude. Les gens se refusaient à effacer le souvenir, Charlotte en était une autre preuve. Sans riposter, elle retourna à la salle municipale.
« Dieu soit béni, ma "p'tite" Marie ! Le téléphone ne cesse de sonner. Les gens ne viendront pas tous, c'est triste. Il y en a qui disent qu'ils ne veulent pas d'un jeune diplômé... étranger à part de ça ! Ils boycotteront la réception. Ils réclament "un" docteur Doiron. Y pensez-vous, ma "p'tite" Marie, ils demandent un médecin déjà mort. Qu'est-ce que ça signifie ? La folie... ou quoi... ils sont malades, c'est impossible. C'est à n'y rien comprendre. »
Dorothée ne se ressemblait plus tant elle était bouleversée et agitée : elle déplaçait sans arrêt des documents, toujours les mêmes affreuses chemises beiges, cartonnées, qui l'encombraient.
« Dépose ces dossiers dans le classeur, Dorothée, et de grâce, calme-toi. L'heure n'est plus au travail de bureau ni aux paroles inutiles, monsieur Vanderstat est attendu pour quatorze heures trente. Prends plutôt ces fleurs et dispose-les sur le bahut. Respire leur odeur, profite de leur couleur... empourpre-toi un peu, une vraie morte vivante. Et prends en note qu'elles ne sont pas payées !
— Bien... heu... donnez les "p'tites" fleurs. Je vais chercher un joli "p'tit" pot pour rendre le "p'tit" bureau accueillant pour le "p'tit" docteur. »
Dorothée finissait nerveusement ses litanies lorsque arrivèrent le maire et son épouse, suivis des conseillers Brideau et Langevin. Le temps venait de s'éclaircir et le soleil commençait à rire au travers des nuages. Le magistrat aussi riait, feignant un air détendu lorsqu'il tourna un œil circonspect vers son compagnon de droite, le « gros » Langevin, conscient que son prochain mandat à la mairie serait conditionnel à la réussite de l'après-midi.
Il se rappelait que deux ans plus tôt, Langevin, encore plus gros à l'époque, avait tout fait rater lorsqu'un jeune médecin venu de la capitale s'était montré le seul candidat intéressé par les régions éloignées. Aussitôt débarqué du train, Langevin l'avait pris à part et l'avait tiré par le bras jusqu'au bar en face de la gare. Nul n'eut le courage de s'immiscer dans la conversation trop animée qui se tenait derrière la fenêtre de l'hôtel Carter. On savait ce qui s'y racontait. Les paris n'avaient pas à se faire, le jeune venu s'en repartirait aussitôt levé. Et c'est ce qu'il fit après avoir serré la main d'un Langevin souriant, comme s'il avait voulu le remercier. Quelques badauds clamèrent alors : « Comme ça, il n'y aura pas de médecin cette année encore ! »
L'été suivant, une amie du maire lui avait écrit au nom de sa fille, une jeune diplômée. Elle racontait que celle-ci avait eu quelques démêlés avec l'Association des médecins suite à un coup monté et qu'elle souhaitait changer de milieu. « Pas question d'avoir une autre tarée comme médecin », avait craché Langevin devant le Conseil municipal. Le père des jumelles ne pardonnait pas, et comme tous connaissaient son entêtement, personne n'osa riposter.
Didier Langevin habitait à la sortie du village, juste avant le pont qui surplombait la rivière des Saules. Sa maison, il l'avait construite de ses mains, en solitaire, mur après mur, en rêvant. Il en avait dessiné le plan au fur et à mesure que ses ambitions grandissaient : il aurait cinq enfants qu'il élèverait dans la religion et la plus pure tradition. Ses gars feraient des études de prestige et ses filles veilleraient sur la maison ; il épouserait la femme la plus robuste de la région, celle dont les hanches et la poitrine témoigneraient de la chaleur et de la générosité de la terre. C'est ce qu'il fit.
Il courtisa Mathilde Marier qu'il voyait surtout à la station-service où il travaillait, s'arrangeant toujours pour réparer la voiture de son père ou pour lui faire la conversation pendant qu'elle attendait timidement. Quand il croyait que passeraient monsieur Marier et sa fille, il s'aspergeait d'eau de Cologne et se lissait les cheveux.
En plus d'être doué pour la mécanique, Didier avait la langue bien pendue et savait se montrer affable. Son attitude lui valut bien vite une clientèle fidèle qui lui témoigna toujours une certaine sympathie, même après l'accident où son patron perdit la vie tragiquement. Le décès prématuré de son employeur l'amena à acheter le garage au bas de la côte. À peine âgé de vingt-deux ans, il devint alors propriétaire de la seule station-service des alentours et rebaptisa l'établissement à son nom. Sa réputation n'était plus à faire, il maniait les outils avec habileté.
Mathilde, pour sa part, n'avait guère d'envergure et contrastait avec son époux. Soumise, elle n'osait ni s'élever contre lui ni le contrarier tant elle craignait ses humeurs. Il voulait des enfants ; elle y consacra cinq grossesses sans jamais se plaindre, portant allègrement enfant après enfant. Le temps ne semblait pas prendre aisance sur cette grosse et grande femme, qu'on aurait dit flottant sur le sol quand elle voulait s'effacer en silence. Aussitôt qu'on lui adressait la parole, elle inclinait la tête, embarrassée, regardant le monde au travers d'une épaisse frange couleur d'ébène qui lui camouflait le regard.
De leurs cinq espérances, il restait quatre garçons. Le couple grassouillet n'avait réussi qu'à mettre au monde des gars, ce qui, aux yeux de Marie, apparaissait comme un juste retour des choses : Langevin se complaisait tellement à diminuer les femmes ! C'était un homme à commettre l'inceste, capable de tuer toute spontanéité féminine ! Il valait mieux que le destin s'en soit mêlé.
D'ailleurs tous ses gars lui ressemblaient, sauf Doris. Lui, on l'avait vu pleurer plusieurs fois devant la croix du petit parc où il refaisait toujours le même rituel : il promenait d'abord son chien, qu'il attachait par la suite à la croix de bois, restait un temps debout, immobile, puis s'agenouillait comme pour prier. Quand il se relevait, son visage humide le trahissait et on ne pouvait ignorer les larmes qui surgissaient, impitoyables, dans ses grands yeux bleus. Tout le monde à Bellesroches comprenait, car trop souvent on avait entendu Didier insulter son fils en le traitant de « mauviette », de « fille », alors qu'il travaillait à balayer le plancher de ciment du garage. On aurait dit qu'il valsait avec son balai et parce que ce quatrième et dernier fils de Didier ressemblait plus à un danseur qu'au balayeur du Garage Langevin & Fils, les clients souriaient à belles dents, au grand martyre du père qui ne pouvait se retenir de le talocher.
La plupart des habitants sympathisaient avec Doris, mais la seule personne qui parvenait réellement à échanger avec lui, c'était Marie, avec qui il s'était lié d'amitié quatre ans auparavant, lors du pique-nique annuel d'automne au lac Caché, le jour même où il avait assisté, impuissant, à l'échauffourée entre la jeune fille et le garagiste.
Didier Langevin avait passé l'avant-midi à lorgner la jeune fille de seize ans, qui lui souriait, complaisante. Puis une partie de cache-cache s'organisa. D'habitude, seuls les plus jeunes y participaient, mais cette fois Marie se joignit au groupe. Prétextant qu'un bon conseiller se devait de donner l'exemple, et sans doute aussi poussé par l'orgueil de prouver aux autres qu'il était encore agile pour ses quarante-huit ans, on vit Langevin courir dans la même direction. C'est vrai que Didier Langevin courait vite pour son âge. Il eut tôt fait de se retrouver derrière le même buisson que Marie qu'il attrapa par-derrière. En la bâillonnant, il lui chuchota à l'oreille : « Marie, ma douce Marie... Chut ! Tu voudrais tout de même pas qu'on nous découvre en premier puis perdre au jeu ? Oh Marie ! Mon ange ! Tu sens bon... hum ! Ta peau est douce... Non ! crains rien, j'connais ça, les femmes, moi ! »
Il frottait sa barbe noire contre son lobe d'oreille. Jusque-là, Marie considérait la situation acceptable ; il ne lui déplaisait pas de sentir le souffle haletant d'un homme mûr. Les yeux fermés, elle se plaisait à imaginer Didier à vingt ans alors que son front n'était pas encore dégarni, que son corps tout en longueur devait le rendre plus attrayant.
Elle serait restée là à rêvasser si Didier n'avait plus bougé, mais le silence de la jeune fille n'eut pas le même effet rêveur sur l'homme agenouillé tout contre elle, qui ne souriait plus ni ne souffletait à son oreille. Il lui prit férocement la tête, se pencha par-dessus son épaule et, avec vigueur, comme une chatte laverait son petit, il lui lécha les lèvres et le menton, en même temps qu'il laissait filer une main le long de sa cuisse toute blanche, pour se faufiler vers l'intérieur, tandis que de l'autre il lui tenait fermement la tête en tentant de l'embrasser plus profondément. Marie ne réagit pas tout de suite et garda les yeux fermés. Le sang-froid dont elle faisait preuve le dérouta : il était assuré que la matinée se terminerait mieux qu'il ne l'avait espéré, mais quand il lâcha prise, tout le bocage retentit d'un cri à faire frémir. Marie ne cessait plus de vociférer contre Didier qu'elle martelait de ses pieds et qu'elle essayait de griffer : « Chien sale... lâche-moi. Sale bête, va-t'en ! »
C'est sur ces paroles qu'apparut Doris, désorienté. Il se serait attendu à voir Marie aux prises avec une quelconque bête, mais surtout pas avec son père. Dans son désarroi, il ne put parler tout de suite et pleura d'abord tout son déshonneur avant de s'en approcher avec délicatesse. « Viens, allons vers la rivière, dit-il, toujours en pleurant. Personne ne vous a vus. Nous raconterons une histoire de loup-garou. »
Incapable de prononcer autre chose, il se retourna alors que son père s'éloignait dans la direction opposée après avoir craché par terre avec dédain et replacé ses vêtements. Impuissant, Doris aurait voulu parler ; il se contenta de renifler. Alors, sur un ton qu'elle essaya de rendre badin, Marie reprit le contrôle de la situation.
«Je connais un coin où il reste encore de délicieuses pommes. Prenons un autre chemin. » Elle lui tendit la main. «Je ne suis pas fâchée, Doris. Tu n'as pas à craindre mon humeur, ce n'est pas ta faute ! Ton père est un homme irrespectueux des autres, tu n'as qu'à voir comme il te traite ! Pour lui, tu n'existes pas plus que moi. Son mal, il le traîne en lui et le fait peser sur le dos des faibles. Tu es faible, Doris... il t'arrachera ton âme de poète.
— Comment ? Pourquoi dis-tu ça, Marie ?
— Quand tu pleures, je sais où se cachent tes mots. Ils volent dans ta tête, ce sont tes yeux qui parlent. Ton père est semblable à un aveugle qui a perdu sa canne et qui ne peut plus rien toucher ; il a perdu le sens des autres. Il ne respire pas l'air du jour, il respire la rancœur et la haine, toujours insatisfait de lui-même. »
Doris ne réagissait pas et plus Marie l'observait, plus elle sentait la colère monter en elle. Un long silence s'installa et ils ne se parlèrent plus jusqu'au retour.
« Attends bien, ton père se souviendra longtemps de ce jour d'automne », dit-elle enfin.
Quand elle rejoignit le groupe, elle grimpa sur la grande table de pique-nique où s'étalaient les nombreux plats amenés pour le dîner et, d'un seul souffle, elle s'écria : « Didier Langevin, tu es aussi pourri que du compost. Je préviens le monde de se tenir loin de toi. Vers les buissons, tu cours comme un lièvre, mais quand le mal est fait, tu te sauves. Tes mains grossières de garagiste devraient s'engourdir, ainsi nous pourrions te croiser sans craindre de nous faire violenter. »
Son ton grave et moqueur frappa au bon moment et eut l'effet escompté, car la famille Langevin quitta les lieux sur-le-champ, la tête basse. Seule Mathilde, qui soutenait son gros ventre gonflé une cinquième fois par la vie, osa regarder Marie dans les yeux. Un air de soulagement embellissait son visage éteint : enfin, on avait crié tout haut ce qu'elle étouffait tout bas.
Quatre ans plus tard, lorsqu'il y avait eu l'assemblée au cours de laquelle on discuta de l'arrivée du nouveau médecin et de la proposition qui était faite de confier à Marie le soin de l'accueillir, Didier Langevin, dont la mémoire était restée intacte, avait voté contre : « Pas question de mandater Marie Richer ! » Elle lui avait fait assez tort pour qu'il la tienne éloignée. On le traitait encore de « lièvre » et sa clientèle n'entendait plus à rire aussi facilement ! Personne ne cherchait à discuter avec lui, sauf les quelques vieux copains de bar qui encourageaient ses sornettes... et comble de malheur, les femmes ne le gratifiaient plus de leur sourire.
Il n'avait pourtant pas été capable d'en tenir rigueur à Marie ; il ne l'en aimait que davantage. Elle était belle, la Marie, avec son air jovial et ses grands yeux moqueurs, et puis elle n'avait pas tort ! Il ne la regardait plus comme une amante, il rêvait d'elle comme d'une épouse. Une fille à faire plier le chêne, se disait-il. Longtemps il se coucha avec l'image sensuelle de la jeune fille imprégnée au plus profond de lui-même. Il en reniflait l'odeur sauvage en imaginant sa main « de garagiste1» courir sous son corsage, pétrir ses seins voluptueux puis descendre s'éteindre entre ses jambes élancées. Il se voyait dompteur et maître et il aurait volontiers passé sa vie à se battre avec elle tant elle l'envoûtait. Juste à la souvenance de sa bouche doucereuse, il tremblait !
Cependant, malgré son désir toujours frémissant, il ne se frotta plus à Marie. Il espéra sagement le jour où il s'y prendrait avec plus de doigté et en l'attendant, avec respect et admiration, il garda son fantasme ancré au plus profond de lui-même.
Et c'est encore ce qu'il ressentait quand il la vit, en ce dimanche de juin 1952, dans sa belle robe rouge. Après tout, l'idée du maire était bonne ! Elle se tenait droite, le buste gonflé, la tête haute, et son chignon la vieillissait à la manière d'une rosée matinale d'où mûrissent les fleurs. Elle le toisa du regard, toujours avec les mêmes yeux victorieux. Il n'en pouvait plus de supporter son air audacieux capable de le dépouiller jusqu'à la moelle des os, mais il lui sourit tout de même, honnêtement, presque complice. « Le nouveau médecin restera, foi de Didier Langevin », murmura-t-il pour lui-même, avec l'espoir que dorénavant la municipalité tout entière lui témoignerait gratitude pour ce consentement. Il ne laisserait certainement pas à Marie l'avantage de la victoire. Il se réhabiliterait aux yeux de tous et elle viendrait se nicher tout contre lui, roucoulerait de son beau jargon, lui sourirait, invitante... Ah ! comme il l'aimait, la Marie !
La petite salle de réunion du Conseil municipal s'anima de plus en plus. Mathilde Langevin en profita pour se placer près de Marie, d'abord dans le but de saisir des bribes de conversation, mais davantage pour respirer l'odeur de cette fleur de pommier au milieu d'un jardin de roses. Monsieur le maire et sa dame restèrent sur le pas de la porte. À chaque nouvel arrivant, ils serraient la main et répétaient : « Que Dieu soit avec nous, cette fois... et surtout, ne dites rien au sujet de l'affaire.
— Dites plutôt que Marie soit à son meilleur et que Langevin s'étouffe en buvant », avait lancé le conseiller Brideau, son air sans-gêne le suivant partout, même aux cérémonies les plus officielles.
Dorothée avait commencé à servir les apéritifs. Elle abusait royalement de ses litanies : « La "p'tite madame" prendrait bien un "p'tit" cocktail ! Et vous, mon "p'tit monsieur", un "p'tit" glaçon dans votre whisky ? » Ou bien elle lançait très fort : « Quelqu'un veut-il un autre "p'tit" r'montant ? »
Elle s'empourprait à chaque phrase et accélérait le pas. Marie, au bord de l'exaspération, allait mettre un disque quand on entendit klaxonner le conseiller Brodeur qui arrivait, accompagné de celui qu'on attendait avec tant d'impatience. Elle s'empressa alors de prendre la parole avant que n'apparaissent ces derniers arrivés.
« Comment le souhaitez-vous, notre nouveau médecin, cette fois ? Ouvrons les paris ! Combien le veulent jeune et compétent ? Qui exigera son diplôme ? Combien d'années d'expérience lui faudra-t-il compter ?
— Irrésistible Marie ! lança Langevin, aujourd'hui les paris sont fermés. »
Il rit grassement, toussota deux fois, puis bomba le torse avant de déclamer pompeusement : « Chers amis, il me fait plaisir d'être le premier à annoncer que demain, dans la résidence du vieux docteur Doiron, il vous sera loisible de rencontrer le docteur Vanderstat. Celui-ci saura se montrer avenant et compétent, je vous le jure. Il est évident que la priorité devra être accordée aux vieillards d'abord et aux plus jeunes par la suite. Vous devez considérer comme un don de Dieu l'arrivée de ce médecin. Même s'il est jeune, vous devez lui faire confiance et vous montrer coopératifs. Oubliez les vieilles rancœurs passées, pardonnez à la science ses erreurs ignobles. Sachez accueillir avec bienveillance et reconnaissance celui qui assurera le bien-être de notre communauté. »
Marie en resta estomaquée : Langevin venait de lui couper l'herbe sous le pied. On l'applaudissait encore quand elle croisa le regard vindicatif du gros conseiller. Elle porta les yeux sur les roses placées à sa gauche et y remarqua toutes les épines que Charlotte Brodeur y avait laissées ; elle sut quoi rétorquer.
« Malgré ton beau discours, Didier Langevin, tu ne m'as pas convaincue. Tu as parlé pour et au nom des autres alors qu'ici les gens auraient dû t'entendre dire "oublions" et "pardonnons". Tu ne te sens pas concerné, n'est-ce pas ? Foutaise, cette déclaration. Vois ces roses, elles portent encore des épines, comme toi... et tôt ou tard le nouveau médecin s'y piquera. Tous ici te savent responsable du fait que nous sommes sans médecin depuis près de quatre ans. Qu'essaies-tu de prouver ? Que tu feras tout en ton pouvoir pour encourager monsieur Vanderstat à rester ? Il faudra plus que des paroles pour rétablir la situation. Faire semblant n'est pas chose facile ! Regarde notre petite localité, une des dernières aux confins de la civilisation. Qu'avons-nous à offrir pour le retenir ? Un cabinet de médecine dans une chambre à coucher ; une maison délabrée, voilà ! Comment lui annoncer qu'il devra recevoir ses patients dans sa chambre pour plus d'intimité ? Si le vieux docteur Doiron se contentait d'un seul repas par jour, je ne crois pas que monsieur Vanderstat l'appréciera. Qui lui fera la cuisine ? Qui fera sa lessive et l'entretien de sa maison ? »
Marie s'emportait. Elle tenta de continuer, mais le maire Brillant la coupa sèchement.
« Ça suffit pour aujourd'hui. Taisez-vous, ils vont franchir la porte. Didier s'est montré plus que raisonnable, Marie. Nous le voyons bien intentionné et c'est là l'essentiel. Pour le reste, voilà une tâche qui te conviendrait mieux qu'à quiconque. À la manière dont tu t'insurges, tu sauras sûrement entretenir notre médecin. Il ne s'ennuiera pas... Ah ! non... pour sûr que tu le désennuieras. Ha ! Ha ! »
La jeune femme se sentit rougir ; à moins d'un revirement de la situation, on se moquerait d'elle. Alors qu'on riait encore des dernières paroles du maire, elle lança : « Pourquoi pas ? Du sang neuf dans une région, ça intéresse toujours les jeunes filles. De plus, je serai sa secrétaire et son assistante... ainsi je fixerai les rendez-vous pour tous, y compris pour toi, Didier ! »
Le maire resta bouche bée tandis que Langevin se dérouilla la gorge pour siffler entre ses dents : « P'tite garce. » Il bouillait devant le regard vainqueur de Marie. Il s'adoucit cependant quand il porta les yeux sur ses longues mains effilées, des mains de pianiste qu'il imagina d'abord en train de cuisiner ou de laver les planchers... puis occupées à caresser, à donner des douceurs amoureuses... et il en rêva.
Sur ce, Clément Brodeur apparut, suivi d'un beau grand gaillard de vingt-huit ans, les cheveux bien lissés, presque roux, tenus par de la brillantine. Il portait des lunettes rondes accrochées à un visage presque aussi rond. Son teint hâlé et une légère cicatrice au-dessus de l'arcade sourcilière gauche le démarquaient des autres. Il était vêtu avec élégance, loin de porter bottes de caoutchouc et pantalon de feutrine comme le vieux docteur Doiron. Et avant même qu'on ne le présentât, madame Brillant chuchota à sa voisine : « Un gars de la ville, un vrai... un racé, celui-là ! »
« La municipalité de Bellesroches est heureuse de vous accueillir, monsieur Vanderstat. Je vous présente Marie Richer. Cette jolie demoiselle sera à votre service à toute heure du jour et... du soir, dit le maire.
— Bienvenue, cher monsieur. Il me fera plaisir de vous seconder et de veiller... à vous trouver une femme de ménage très bientôt. »
Elle prit le temps d'une pause, où elle fixa les invités avec insistance, et reprit d'un ton ferme : « En ce beau jour, jour de fête vous savez, je suis certaine que messieurs du Conseil municipal se feront un plaisir de commander une corvée afin de vous aménager un cabinet plus luxueux et confortable. Monsieur Langevin est habile et vaillant, monsieur Brodeur excelle dans la maçonnerie et monsieur Brideau fait la plomberie du village depuis toujours. Vous verrez, dans ce coin de pays on sait recevoir !
— Vous m'en voyez ravi, mademoiselle Richer. »
Il paraissait plutôt timide et clignait des yeux. Marie, comme tout le monde d'ailleurs, fut très surprise de cet accent venu du bout du monde. Il ne débarquait sûrement pas de la ville, il arrivait tout droit d'un autre pays ! Aussi loin que Marie se souvînt, il n'y avait jamais eu d'étrangers qui avaient habité dans le coin. On les fuyait comme la peste et Langevin passait son temps à vociférer contre eux et leur voiture, disant qu'il les trouvait difficiles et toujours insatisfaits.
« Notre petite communauté est en santé, poursuivit le maire Brillant. Regardez toutes ces bonnes gens et serrez-leur la main. Vous en jugerez par vous-même. Ils se nourrissent de bons grains, boivent le meilleur lait du pays et mangent la viande la plus tendre qui soit. Dorothée, apporte donc un verre au docteur Vanderstat ! Voilà ! continuons nos présentations. Approchez, monsieur et madame Langevin ! Venez saluer le médecin, voyons !
— Monsieur Langevin ? Vous êtes le garagiste du bas de la côte, n'est-ce pas ? Bien triste, l'affaire des jumelles... je comprends votre grande peine. Au dire de ce charmant monsieur Brodeur, ce fut un terrible malheur pour vous. Il m'a tout raconté dans la voiture ! Comme je vous plains, monsieur ! »
Un silence s'abattit sur la salle du Conseil. Avant même que ne réagisse Langevin, Marie saisit le médecin par le bras et le dirigea en riant vers le couple resté en retrait, main dans la main, liés par leur art : alors que l'homme peignait, la femme écrivait des poèmes qu'elle laissait traîner un peu partout.
« Je vous présente les associés les plus originaux de la place, s'empressa de dire Marie. Avec Cécile et Ludovic Panet, vous pourriez décorer votre résidence de manière exceptionnelle. Les toiles de Ludovic regorgent de vie et c'est la poésie de Cécile qui les encadre.
— Nous sommes bien heureux de votre arrivée. Vous savez, Cécile attend son premier bébé pour la Noël et elle craignait d'accoucher sans médecin. Euh ! Nous... nous... nous aimerions vous offrir ce cadeau... en... en guise d'accueil et en... en témoignage de notre reconnaissance. »
Ludovic se pencha et ramassa une toile sans encadrement où coulait une source limpide à travers l'herbe longue. Une jeune fille aux cheveux bruns ondulés, vêtue de rouge, se tenait légèrement accroupie et s'abreuvait à une eau de jeunesse. À l'arrière-plan, un lac endormi sous un ciel radieux supportait une barque où l'on distinguait deux passagers.
« Cette toile représente le lac Caché, dit Marie, quelque peu mal à l'aise.
— Ravissant, ajouta le docteur Vanderstat. Je vous en remercie grandement. Soyez tous deux sans inquiétude, nous mènerons à terme cette grossesse et Noël verra naître un enfant de rêve. »
Puis il se retourna et regarda Marie droit dans les yeux.
« Est-ce vous qu'on a voulu peindre ? »
Là-dessus, tous se mirent à applaudir et un léger brouhaha s'installa. Même Didier Langevin et Mathilde retrouvèrent le sourire. Quant aux villageois, ils étaient maintenant rassurés : le nouveau médecin resterait malgré son air étrange et sa façon peu effacée de dire les choses.
Mais Marie n'entendait plus rien, impuissante à détacher son regard de la toile. La jeune fille de la peinture, ainsi accroupie, la ramenait dans le temps et lui rappelait la douloureuse scène où toute son innocence d'enfant s'était envolée le jour de son quatorzième anniversaire.
Ce jour-là, avec son père et sa tante Rosalie, elle était allée au lac Caché qu'ils avaient traversé en chaloupe. Joséphine, sa mère, était restée à la maison pour préparer le repas de fête. Lasse des babillages de sa marraine, Marie avait demandé à débarquer sur la berge où elle s'amusa longuement à regarder les papillons. Cette journée de juillet paraissait faite pour durer tout l'été. Quand elle eut soif, elle courut vers la source ; quand elle fut fatiguée, elle s'allongea dans l'herbe longue.
Les deux autres passagers, eux, étaient repartis sur le lac, oubliant Marie à ses rêves. Après une heure à folâtrer dans l'herbe longue, la jeune fille enjamba le ruisselet et se rapprocha de la rive. Le soleil était chaud, les fleurs sentaient bon. Elle cueillait des marguerites quand elle leva les yeux et les vit... son père et sa tante, beaucoup plus âgée que lui, qui s'embrassaient tendrement comme des amoureux. La main d'Antoine Richer taquinait le dos de Rosalie et ils riaient, assis sur le même siège. Sa marraine ne portait plus sa belle blouse blanche et ses seins dénudés venaient se coller contre la chair nue de son père. Peu après, ils se calèrent au fond de l'embarcation. Antoine se redressait puis redescendait alors que le vent transportait les gémissements et les éclats de rire. Il fallut une
éternité avant
que les deux amants ne se relèvent en ajustant leurs vêtements, tandis que Marie pleurait, agenouillée sur la berge. Elle avait cru avoir banni de ses pensées le tableau que son père et sa tante avaient joué cet après-midi de juillet, mais voilà qu'à l'instant, cette toile bousculait à nouveau sa vie.
Gênée, Marie détourna le regard, mais elle fut surprise par un étourdissement qui la fit s'affaisser sur le parquet ciré. Elle eut l'impression qu'une montagne de pierres s'abattait sur tout son corps et elle perdit conscience un moment, le temps de semer tout un émoi. Une main chaude vint s'appliquer sur son front humide et quelqu'un lui saisit le poignet gauche. Finalement, elle ouvrit les yeux et tenta de parler.
« Chut..., respirez profondément. Regardez-moi dans les yeux... dans les yeux, mademoiselle Richer. Quels beaux yeux ! Remettez-y l'entrain de tout à l'heure, tout doucement. »
Morris Vanderstat lui parlait à voix basse, avec chaleur. Autour d'eux, tout le groupe se resserra. Ce n'était pas tant Marie qui suscitait la curiosité que cet étrange médecin aux étranges manières. On aurait voulu le voir soulever Marie, la porter comme une déesse sur le canapé usé, près du bahut, courir chercher sa trousse, sortir un stéthoscope et agir en médecin. Mais non, il lui caressait le front et la regardait dans les yeux.
« Drôle de médecine que la vôtre, lança sévèrement Langevin. Exorcisez-vous vos patients à chaque fois qu'ils tournent de l'œil ? J'ai assuré tout le monde ici de votre compétence et de votre savoir. Dites-moi pas que je me suis bêtement trompé ?
— Monsieur le garagiste, vos clients vous laissent-ils travailler en paix ou remettent-ils toujours en question votre habileté ? Qu'est-ce qui compte le plus pour vous dans ce temps-là ?
— La voiture, monsieur ! Une voiture qui roule bien... réparée et fiable », rétorqua Langevin en bombant le torse.
Toujours avec le même accent saccadé, le docteur ajouta, calmement : « Eh bien, voyez ! Mademoiselle Richer se porte mieux. Elle est détendue et encore plus jolie. N'est-ce pas là une bonne médecine ? »
Il se releva et prit soin d'installer Marie sur une chaise avant d'aller se placer tout à côté de Didier Langevin. Le long corps à carrure athlétique contrastait avec celui beaucoup trop lourd du conseiller, et la différence entre eux s'accentua davantage. On ne pouvait faire autrement que de remarquer la chevelure épaisse du Hollandais par rapport aux boucles légères et éparses du conseiller, et si à première vue le visage du docteur avait paru rond, il s'amincissait quand on voyait celui tout joufflu de Langevin.
Les deux hommes se fixèrent un instant sans dire un mot et un silence inquiétant plana sur la salle. Enfin, avec courtoisie, Didier tendit la main au docteur et, pour une des premières fois de sa vie, s'excusa.
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