Fidèles Trahisons
Chapitre 12
L'absence prolongée du conseiller Langevin à la table du Conseil municipal risquait de compromettre la réalisation de la grande fête annuelle d'automne parce que c'est lui qui en avait obtenu l'entière responsabilité après que le maire Brillant eut dû intervenir auprès du conseiller Brideau pour que ce dernier cède enfin sa place. Le temps courait, il ne restait que deux semaines avant l'événement et rien n'était encore planifié. On songea même à tout annuler, mais le maire Brillant, pour sauver la face, en prit lui-même la charge. Il sollicita la collaboration d'Antoine Richer.
«Je vous aiderai, mais la traditionnelle partie de cache-cache devra être abolie et remplacée par une course en bateau sur le lac, avait-il dit. Ne vous inquiétez pas, le pique-nique gardera sa place d'honneur, même s'il faut en raccourcir la durée, mais il n'y aura ni danse ni tombola. »
Malgré ces modifications au programme, beaucoup de monde s'était déplacé, mais on ne vit personne de la famille Langevin, pas plus que Joséphine et Rosalie. Seule Marie accompagnait son père. On avait demandé à la fanfare de jouer au moins à l'heure du lunch et à Marie d'animer en attendant le départ de la course en
bateau.
Au bord du lac, le maire et sa femme se tenaient immobiles et regardaient le ciel se couvrir. À quelques reprises, Marthe Brillant fut secouée par un étrange frissonnement.
« Joachin, j'ai des craintes. Tu devrais annuler la course avec ce temps de plus en plus gris.
— Voyons, c'est impossible, les gens sont venus exprès pour ça ! Dans moins d'une demi-heure, tu verras, le soleil reviendra.
— Je n'arrive pas à me détendre, j'ai un drôle de pressentiment. Où est Antoine ? On pourrait lui demander ce qu'il en pense.
— Il est allé chercher le docteur Vanderstat. Il se joindra à nous pour la course. » Le maire regarda sa femme du coin de l'œil. « Vas-tu encore me faire la farce de la prémonition ? Tu m'as déjà fait rater un voyage à cause de ça et aujourd'hui tu voudrais qu'on annule la principale activité de la fête. Non, madame, cette fois, les choses se passeront comme je veux. Va plutôt te reposer ou joins-toi au groupe qui chante, là-bas ! Ce sont tes lectures bizarres qui te rendent folle, laisse les hommes faire ce qu'ils doivent et occupe-toi des femmes, s'il te plaît. »
Le maire bomba le torse, prit une grande respiration puis laissa sa femme à ses pressentiments, pressé de rejoindre Dorothée, la « p'tite secrétaire », à qui il demanda le porte-voix et le sac brun qu'il avait laissés sur la banquette de son auto. Quand elle revint, il prit d'abord le sac d'où il sortit une flasque de whisky.
« Une p'tite gorgée?
— Vous savez bien, monsieur le maire, que je n'oserais jamais.
— Allez, aujourd'hui tu as ma permission, c'est fête. »
Dorothée prit deux gorgées et s'étouffa.
« C'est bien, ça ! dit-il, en s'esclaffant. Je vais annoncer le début de la course. Combien on a d'embarcations ?
— Il y en a sept, plus le petit chaland du conseiller Langevin, naturellement.
— Ouin ! on va laisser faire pour Langevin. Nous garderons son bateau pour le docteur, il voulait justement participer à la course. Tiens ! Prends donc une autre gorgée avant que j'appelle le monde. Tâche cette fois de faire mieux que tout à l'heure. » Il lui tendit le reste du flacon. « Allez, finis-le ! Ha ! Ha ! »
Quand la course commença, Antoine et Morris n'étaient pas encore arrivés.
« Nous ne pouvons plus les attendre, avait dit le maire, le temps va se gâter. »
Quand les deux hommes arrivèrent, ils enjambèrent en vitesse la petite embarcation des Langevin avec Marie qui les avait attendus. Dorothée, à l'écart, juste à côté du maire, ne pouvait retenir son fou rire.
« Pourquoi ne la prenez-vous pas avec vous ? Une personne de plus ou de moins ! Avec votre retard, ça changera rien.
— Viens, Dorothée. Tu me tiendras compagnie, car je ne pense pas que papa ou Morris me cédera les avirons. »
Sur la pointe des pieds, à peine suffisamment grande pour l'enjambée, la petite femme se glissa jusqu'au banc arrière. Elle riait toujours et le maire aussi pendant qu'il poussait le petit chaland, entraînant dans leur euphorie les passagers.
Une heure plus tard, les premières embarcations franchissaient les balises de retour tandis que le tandem Richer-Vanderstat était loin derrière, bien résolu cependant à faire le parcours au complet. Au passage, Dorothée et Marie saluaient de la main. Le rire tonitruant de la « p'tite secrétaire » était porté à l'autre extrémité du lac par un vent du nord qui forçait de plus en plus.
« Il serait sage de rebrousser chemin, un gros orage se prépare.
— Mais non, Marie, rendons-nous jusqu'aux bouées, nous avons quand même un honneur à sauver ! Imagine un peu, c'est moi qui ai organisé la course et je ne la compléterais pas ? On se moquera de moi, tout le monde passe au magasin ! Allez, tu es plus brave que ça, voyons. »
Antoine se voulait rassurant. Il n'aimait pas voir ainsi sa fille s'inquiéter inutilement, lui qui avait passé sa jeunesse sur le lac Caché et qui en connaissait tous les dangers.
« Je suis bien d'accord avec vous, mon " p'tit " monsieur. Ce n'est pas un " p'tit " orage qui va nous arrêter. »
Marie regarda Morris avec appréhension, mais comme réponse, il souleva simplement les épaules et rama avec plus d'ardeur. Elle lui fit signe de réagir, exaspérée, et lui signala du revers de la main que tous les autres participants étaient rendus à destination. Devant l'anxiété qu'il lisait sur son visage, il tenta une intervention.
« Il vaudrait mieux que le vent baisse un peu sinon il faudra retourner au point de départ... Je ne sais pas nager du tout !
— Moi non plus, lança Dorothée en se levant. Pourtant, j'ai pas peur de l'eau.
— Assois-toi ! »
Ils avaient tous crié en même temps. Elle faillit tomber. Morris lâcha sa rame et se leva, mais en prenant sa main, il bascula sur Marie. Antoine essaya à son tour d'agripper Morris. La petite embarcation, en déséquilibre, subit l'assaut des vagues et chavira sur le côté.
«Je ne sais pas nager, je ne sais pas... criait désespérément Morris en s'enfonçant à deux reprises.
— J'arrive, calmez-vous, tendez votre main. Non, votre main... Votre main ! Lâchez-moi ! »
Antoine eut du mal à se défaire de l'emprise de Morris. Il dut resurgir par-derrière et l'empoigner au cou pour l'immobiliser.
« Laissez-vous traîner, nom de Dieu, on est pas très loin du bord. »
Pendant ce temps, Dorothée se débattait alors que Marie se tenait accrochée au petit bateau. Elle essaya bien de lui tendre un bras, mais comme dans son énervement la pauvre secrétaire battait l'eau, toussait et pirouettait sur elle-même, Marie dut lâcher le rebord du chaland et nager jusqu'à ses côtés. Dès qu'elle émergeait, Dorothée tentait de s'accrocher à sa compagne qu'elle griffa à plusieurs reprises avant de pouvoir la saisir par les cheveux et l'emporter sous l'eau. Une lutte à finir s'ensuivit.
Antoine atteignit enfin la rive et laissa Morris à lui-même pour s'en retourner vers le bateau où il ne voyait aucune des deux femmes. Il nageait désespérément, sans savoir où se diriger ni où plonger, quand tout à coup, à quelques mètres de lui, une tête brune apparut pour disparaître à nouveau dans un grand tourbillon. Il plongea tout de suite. Marie se débattait en tenant d'une seule main le corps de Dorothée qu'elle n'arrivait pas à maintenir à flot. Il dut les séparer de force et empoigner sa fille pour la remonter à la surface. Lorsque enfin elle vit le ciel, elle cria « Dorothée » et s'évanouit dans les bras d'Antoine qui dut abandonner l'autre corps qui flottait, inanimé.
Morris s'empara de sa fiancée qu'il déposa sur les cailloux, sous les yeux ahuris du père qui s'effondra, complètement exténué. Quand elle reprit conscience, ce fut pour crier lamentablement « Dorothée », à genoux dans l'eau, et regarder, impuissante, l'embarcation où deux hommes, venus à leur secours, sous l'orage et le vent, tentaient de remonter à leur bord un corps inanimé.
Morris avait porté sa fiancée sur plus d'un kilomètre avant de consentir à la déposer par terre, où maintenant elle marchait machinalement dans le sentier boueux, trempée jusqu'aux os, devant Antoine qui fermait la marche, silencieux. Comment ne pas se reprocher toute l'atrocité de cette fin d'après-midi, lui qui connaissait pourtant si bien le lac ?
« Enfin, nous vous rejoignons. Vite, mettez ces couvertures sur vos épaules. Marie, on va vous porter, la tête du lac est encore à un kilomètre. » Le maire Brillant fit signe à trois hommes de s'approcher. « Il faut la transporter, elle est à bout de force. »
Antoine décrivait les événements tandis que Marie, les yeux fermés, n'arrivait pas à chasser de sa mémoire le visage de Dorothée en train de se débattre désespérément. Morris l'observait du coin de l'œil. Lorsqu'elle ouvrit de grands yeux tristes, en larmes, et qu'elle tendit sa main, entre deux soubresauts, il sut qu'il devrait effacer l'atroce souvenir.
Ils arrivèrent au lieu de rassemblement où le corps de la noyée reposait sous une couverture. Morris constata le décès et prit les mesures nécessaires pour qu'on transportât la dépouille jusqu'au village voisin, où on l'embaumerait. Sur le lac, il y avait encore une embarcation de sauveteurs qu'on voyait peiner et lutter contre les vagues de plus en plus fortes.
« Vous avez bien fait de revenir à pied, ceux-là sont loin d'être rendus, déclara Victorien Brideau. Retournez chez vous, nous nous occuperons d'eux. Vous en avez assez vu pour aujourd'hui. »
«Je veux vous examiner, vous aussi, monsieur Richer.
— Non, ça ira. Je préfère qu'on s'occupe d'elle. »
Marie était assise dans le fauteuil bergère, derrière le bureau du médecin, et elle les regardait fixement, encore en état de choc.
« Elle n'a pas dit un traître mot depuis l'accident ! Fais quelque chose.
— Ne vous inquiétez pas, elle est entre bonnes mains. Je tiens à ma fiancée, vous savez ! Je la soignerai au mieux de ma connaissance. J'ai déjà traité des cas semblables. »
Une fois seuls, Morris souleva la jeune femme sans qu'elle s'y opposât et l'amena jusqu'à la voûte où il la déposa délicatement sur le sol pendant qu'il déverrouillait la lourde porte. Il reprit sa charge, se dirigea jusqu'au lit et l'étendit sous l'épais édredon.
« Ma douce amie, regarde-moi. Concentre-toi sur ma voix et mes yeux, suis le chemin que je t'indique. Tes paupières sont lourdes, de plus en plus lourdes. Il fait noir maintenant et une lumière s'infiltre lentement. Du souvenir il ne te restera que vagues illusions, le jour se lèvera et ta douleur se sera endormie. »
Il lui caressait les cheveux et promenait ses lèvres sur son front chaud tandis qu'elle s'abandonnait au monde de l'oubli. Sa respiration se faisait plus régulière, ses muscles plus détendus, mais Morris ne se lassait pas d'inonder de son flot de paroles son esprit engourdi. Quand il la réveilla, elle referma les yeux comme si elle savourait un doux instant de réconciliation avec la vie. Alors, seulement, il se permit de s'allonger à ses côtés et de la couvrir de son long bras.
« Quelle étrange sensation que de se savoir dépouillée d'une partie de son esprit et de sa mémoire. Je sais que Dorothée est morte noyée, que j'ai tenté de la sauver, que nous avons tous failli y passer et ça me laisse quasi indifférente. Toutes ces images d'abandon qui envahissaient ma tête après l'accident sont devenues presque normales, acceptables.
— Marie, je t'ai hypnotisée. Il m'arrive à l'occasion d'utiliser cette pratique, mais personne d'autre que toi ne le sait.
— N'est-ce pas un peu inquiétant que ces choses-là ? Plusieurs diraient que tu traites avec le diable. Chez les bonnes sœurs, on avait déjà parlé de quelqu'un qui hypnotisait des foules, mais jamais il ne fut question de médecine. On accusait même ce personnage d'avoir vendu son âme à Satan, d'être un charlatan guérisseur.
— Tout ça n'est que pur ragot de gens ignorants. Les pouvoirs de l'hypnose sont insoupçonnés et moi, je cherche toujours à les utiliser à de bonnes fins ; mon seul but, c'est de soulager la misère humaine, rien d'autre. »
Marie, qui en savait déjà beaucoup plus qu'elle n'en laissa voir, se tourna vers son compagnon de qui elle se rapprocha jusqu'à sentir son haleine chaude sur sa joue.
« Comme je t'aime, ma douce Marie. Tu seras bientôt mon épouse, alors pourquoi... »
Elle devina ses intentions.
«Je ne suis pas de cette école, tu sais. J'attendrai le mariage avant d'entreprendre quoi que ce soit que je pourrais regretter.
— N'es-tu pas bien, ainsi blottie dans mes bras ? Je te protégerai, tu le sais bien, j'en ai les moyens, laissa-t-il tomber.
— Que veux-tu dire par là ? Explique-toi, s'il te plaît. »
Elle se détacha de lui.
« Pourquoi tant de suspicion ? Je te protège depuis que nous nous connaissons. N'ai-je pas écouté ta tante Rosalie et amélioré tes conditions de travail ? Je t'ai aussi tirée des griffes de Didier Langevin, et maintenant, ne te sens-tu pas délivrée de l'angoisse qui t'étranglait depuis la tragédie de cet après-midi ? Tu peux me faire confiance, je suis ton ange gardien, Marie. Fais ta vie avec moi et tu n'auras rien à craindre. Aimons-nous dès cet instant, je t'en prie... laisse-moi te faire connaître les plaisirs de l'amour. Tu sauras mieux m'apprécier et nous pourrons nous marier plus vite.
— Rien ne presse, je ne suis pas prête. Et ça m'apparaît immoral de penser à cela alors qu'on vient de mourir sous nos yeux. Laisse-moi partir.
— Mais au contraire, ça presse. Je suis sollicité de toutes parts, échappa-t-il, un étranglement dans la voix.
— Tu es sollicité, tu es sollicité... tu parles sans doute de sollicitation telle que le fait la belle Charlotte Brodeur ?
— Oui, comme elle. Au moins, fixons une date bien précise et faisons publier les bans.
— Rien ne presse, je te le répète. Maintenant, parlons d'autre chose sinon, taisons-nous et savourons le silence d'être ensemble.
— Marie, tu me fais souffrir. Je suis incapable de rester ainsi près de toi sans penser aux mille bonheurs que je peux te donner avec mes caresses, mes baisers, notre union. Laisse-toi aller, ma douce, buvons à la fontaine de l'amour. »
Elle se leva et resta plantée un instant près du lit à le fixer.
« Sers-toi de ta boîte à images, moi je rentre, je préfère prier pour Dorothée. »
Il se retourna. Il ne la reconduisit même pas, se contentant de guetter le bruit de la porte d'entrée qui se referma doucement. Puis, de fatigue ou d'émotion, il sombra dans un sommeil profond, bouleversé par des rêves morbides que les événements de la journée alimentaient.
Quand Antoine réveilla Marie, le lendemain, il la trouva trop sereine. Il connaissait suffisamment bien sa fille pour savoir que cet état lui cachait quelque chose.
« Tu me sembles très détendue ; la médecine de Morris te réussit bien ! Moi, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Aussitôt que je faisais le noir, des images macabres m'apparaissaient et m'engloutissaient avec elles. J'ai tremblé jusqu'aux petites heures ; il m'a fallu deux bons verres de cognac pour m'en remettre, j'avais peur pour toi, ma fille. Je me disais que j'aurais pu faire plus vite et t'épargner toutes ces peines.
— Vous n'allez pas commencer à vous culpabiliser. Je suis là bien en chair et j'ai dormi toute la nuit. À peine si je me souviens de la journée d'hier, même que ça me surprend encore de ne pas en être plus bouleversée !
— Tu as dû recevoir de bons médicaments. J'irai voir Morris parce que, en ce qui me concerne, c'est loin d'être terminé cette histoire-là. »
Marie n'avait pas tant dormi qu'elle l'avait laissé croire, au contraire, une bonne partie de la nuit s'était passée à ressasser les paroles de Morris. Il lui avait semblé que tout ce flot de beaux mots ne lui était pas inconnu. Vaguement, elle se rappelait, comme dans un lointain souvenir, avoir déjà vécu pareille situation, mais elle n'arrivait pas à en identifier ni le lieu ni le temps et ne se sentait même plus la force d'explorer davantage sa mémoire. Il lui fallait guérir de cet émoi, dont elle soupçonnait si bien la cause, et la meilleure façon d'y parvenir, c'était peut-être de se distancer de son fiancé, de partir et de s'offrir un temps d'arrêt où Morris ne pourrait jouer de son influence ou de sa protection.
«Je n'irai pas travailler, aujourd'hui. Vous préviendrez Morris pour moi. J'ai décidé d'aller rejoindre ma tante Rosalie et Mathilde. Je leur raconterai toute l'horreur du lac Caché.
— Mais elles reviennent dans deux jours. Ça ne vaut pas la peine de faire le voyage, elles sauront bien assez tôt.
— Ça fait rien, je pars quand même. Au fait, où est maman ? Je ne l'ai plus vue depuis hier matin. Elle a bien dû s'inquiéter pour moi.
— Quand je suis rentré, hier soir, elle était toujours chez Langevin et je l'ai appelée pour lui raconter. Tu comprends qu'elle ne pouvait pas laisser Didier seul à la maison, elle avait promis à Rosalie de s'en occuper. Je l'ai assurée que tu passerais la voir ce matin, qu'elle pourrait t'embrasser et juger par elle-même que tu vas bien.
— Et moi qui ai horreur d'aller là-bas. C'est bien juste pour maman que je me déplacerai. Je la préviendrai de mon départ par la même occasion.
— Es-tu sérieuse ? Tu partirais comme ça, le cœur au bord du chavirement ? »
Il se mordit la langue.
«J'ai besoin d'air, de changer de décor, de réfléchir. Est-ce suffisant ? Deux semaines, je ne serai partie que deux semaines. J'irai voir Aline. »
Antoine savait qu'il ne parviendrait pas à la faire changer d'idée. Il l'enviait presque. Toute la nuit, il n'avait espéré qu'une chose : se retrouver près de Rosalie, à des kilomètres de là, sa belle Rosalie, si forte et si courageuse, lui consacrer du temps, l'aimer aussi souvent qu'elle l'espérait. Leurs voyages à la ville ne duraient que quelques jours, c'était trop court, et jamais ils n'avaient fait de vrais voyages d'amoureux. Au contraire, ils se montraient distants en public, comme des gens d'affaires pour qui on monnayerait l'amour, et taisaient leur passion, la dépouillaient de son essence. Ils n'affichaient jamais rien de leurs sentiments et arrivaient même à oublier qu'ils étaient amants. La mort de Dorothée lui faisait réaliser combien un être pouvait disparaître vite, que le temps ne s'arrête pas pour donner une seconde chance. Et si Rosalie disparaissait, elle aussi, sans que personne eût su leur grand amour !
Des décisions, il en avait pris durant ces longues heures de noirceur, tout comme Marie d'ailleurs, et de la voir ainsi relever la tête, décidée à se rendre jusqu'au bout, il en était fier et la comprenait. Son tour viendrait à lui aussi, et ce jour-là, tout le village de Bellesroches saurait son bel amour.
Marie arriva à la ville au moment où Mathilde et sa tante en revenaient. Elles ne se croisèrent même pas. Quand elle descendit du train, bien seule, sans personne pour l'accueillir, obligée d'affronter tous ces visages surpris auxquels elle n'était plus habituée, elle vit les vieux bancs noirs toujours adossés à la gare et se rappela le plaisir qu'elle avait lorsqu'elle revenait du village au temps où elle étudiait. Aline venait la rejoindre et ensemble elles marchaient longtemps, se racontaient leur séjour respectif à la maison et riaient de bon cœur, faisant fi de tous les regards réprobateurs. Ensemble, elles devenaient aussi doublement audacieuses, allant même jusqu'à oser quelques flirts. C'est ainsi qu'elles avaient connu « Phil », le beau serveur de restaurant avec qui Marie serait sûrement allée au-delà des belles paroles si elle n'avait pas eu à rentrer au couvent à chaque soir.
Ils ne s'étaient jamais revus, mais Aline lui avait écrit qu'elle le croisait quelquefois quand elle allait au restaurant La Chamade. L'envie folle de le revoir lui trottait dans la tête, et comme elle n'était pas d'humeur à se refuser ce petit bonheur... elle mit ses bagages à la consigne et retoucha son maquillage, toute fébrile juste à la pensée de faire enfin quelque chose qui la distancerait de Morris et lui permettrait de respirer un peu de liberté. Elle retrouvait sa gourmandise de la vie. N'avait-elle pas appris à voler de ses propres ailes ? Tout l'air qui lui manquait à Bellesroches arrivait ici, à profusion, et l'enivrait des plaisirs de la ville, de ses bruits invitants. Elle revivait !
« Monsieur Philibert Létourneau travaille-t-il encore ici ?
— S'il travaille ici ? Monsieur Létourneau est le propriétaire, madame, mais il n'est pas là. Désirez-vous l'attendre ?
— Eh bien, je ne sais trop. Je viens de l'extérieur et je ne faisais que passer le saluer. Je ne voudrais surtout pas le déranger. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrés et... »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase : Phil entrait en coup de vent. Au premier coup d'œil, il la reconnut.
« Est-ce bien possible que ce soit toi, Marie Richer ? Dans la grande ville, un soir de semaine ? Et toute seule, dit-il, en regardant autour de lui. Tu n'as pas changé, toujours aussi ravissante. Dis-moi que tu es venue pour me voir ! »
Elle le trouva surexcité, mais ça ne lui déplut pas ; il paraissait si vivant, si exalté, l'antithèse de Morris. On aurait dit qu'il jouait avec la vie, à genoux devant elle, la suppliant de rester, de souper ensemble pour tout lui raconter des cinq dernières années. Autour d'eux, le personnel voulait se montrer indifférent tandis que les clients circulaient, l'œil amusé. Elle riait, ravie d'être ainsi adulée, prête à acquiescer à sa demande et à jouer le jeu.
On les servit comme des princes, avec les meilleurs plats et le bon vin qui coulait à flots. Personne ne portait plus attention à leurs éclats de rire malgré une salle bondée de clients. Ils avaient les dieux à leurs côtés, isolés du reste du monde par un paravent que le maître d'hôtel était venu installer, complice.
Marie ne retomba sur terre qu'au moment où Philibert lui demanda l'objet de sa visite. Entre le mensonge et la vérité, elle opta pour déguiser quelque peu la réalité, racontant bien sûr l'histoire de la récente tragédie du lac Caché, mais se gardant bien de parler de son futur mariage. Elle expliqua qu'elle était venue à la ville pour oublier les tristes événements des derniers jours et que La Chamade était sur son itinéraire de dernière minute.
« Mes bagages sont encore consignés ! Je dois téléphoner à Aline, elle ne sait même pas que je suis là.
— Préviens-la maintenant, puis allons danser quelque part. Faisons une vraie fête de cette rencontre. »
Elle s'exécuta et revint peu de temps après, déçue.
« Aline est en voyage.
— As-tu quelque autre endroit où aller ?
— Il y a toujours les bonnes sœurs ; je ne pense pas qu'elles me laisseraient dans la rue, répondit-elle en ricanant.
— Il est déjà tard pour se présenter ainsi chez elles. N'y a-t-il personne d'autre ?
— Je connais Doris, j'ai son adresse, mais il est préférable que je passe chez lui de jour. Je n'arriverai certainement pas à cette heure comme un cheveu sur la soupe, j'aurais bien trop peur de ne pas être à ma place, s'exclama-t-elle, grisée par l'alcool.
— Que veux-tu dire ? Qui est ce Doris ? Sa femme est jalouse, il y a eu quelque chose entre vous ?
— Mais vous posez beaucoup de questions en même temps, monsieur l'investigateur. Avant de t'imaginer quoi que ce soit, attends que je te le présente et tu vas comprendre ! En attendant, j'irai à l'hôtel Royal, ce n'est pas bien loin et le confort y est très bon. Je vais réserver une chambre. »
Il se tourna vers un employé. « Réserve une chambre pour mademoiselle Marie Richer à l'hôtel Royal et demande ce qu'il y a de mieux. Elle est mon invitée. Amène une autre bouteille, c'est fête aujourd'hui. »
Marie n'eut pas le goût de riposter à tant d'égards. Elle aimait ce bon vin, qui lui taquinait le palais et l'esprit, et devenir ainsi princesse d'un soir, en aussi belle compagnie, l'amusait.
Comme prévu, ils allèrent danser, n'arrêtant qu'aux intermèdes, où ils revenaient s'asseoir, exténués, pour commander un « diabolo menthe » qu'ils ne terminaient jamais, et finirent la soirée enlacés, à écouter des airs de plus en plus langoureux.
« Les " slows " sont de loin mes danses favorites, dit Philibert, qui lui mordillait le lobe d'oreille.
— Quant à moi, aujourd'hui, je les aime toutes. Je flotte bien au-delà des vapeurs de l'alcool, il me semble être à des lieux de mon univers. Tout se passe comme si je retrouvais le pouvoir de moi-même et je suis bien, terriblement bien. Je ne voudrais pas que ça finisse. Je ne veux pas rentrer et me retrouver seule avec la réalité. Allons marcher, longtemps, jusqu'à ce que je meure d'épuisement.
— Je ne marcherai pas bien longtemps, tant qu'à ça. Tu m'as fait danser toute la soirée, à peine si nous nous sommes assis cinq minutes. Je suis d'accord pour passer prendre tes bagages et te conduire à l'hôtel, d'accord pour que l'on marche lentement, mais il faudra bien que tu finisses par rentrer.
— Soit, puisque je t'ai écouté à la lettre depuis mon arrivée, je me plie à tes recommandations et m'incline devant ta sagesse. »
Quand ils arrivèrent à l'hôtel, le jour se levait presque. Philibert monta les bagages à la chambre, mais rendu devant l'entrée, il demanda à Marie de l'attendre dans le couloir, le temps de porter les valises à l'intérieur pour revenir lui faire franchir le pas de la porte dans ses bras.
« N'est-ce pas là une coutume réservée aux jeunes mariées ? Tu es fou, toujours aussi fou, Philibert Létourneau.
— Eh bien, jouons à la mariée d'un soir. Tu es si ravissante, si enjouée, la tentation est grande. Tu t'en retourneras bientôt, puis comme tu ne donnes pas souvent de tes nouvelles... » Il la regarda droit dans les yeux : « Quand je pense, une visite par cinq ans ! Disons que je prends de l'avance. Je serai le premier homme à t'avoir fait franchir la porte nuptiale. Dans cinq ans, je te demanderai en mariage et dans cinq autres années, nous nous marierons en souvenir de cet instant. »
Elle était bien, ainsi blottie dans ses bras, le visage caché au creux de son cou à humer l'odeur invitante de l'homme en appétit. Elle pouffa de rire, davantage grisée, et offrit ses lèvres alors qu'il continuait à la porter jusqu'au lit où, haletant et tremblant, il la recouvrit de tout son corps. Elle s'amusait de le voir ainsi, piégé par l'euphorie du moment, emporté par cette liberté soudaine qui la faisait frissonner elle aussi. Ils s'embrassèrent longuement, sans aucun interdit, laissant leurs mains patiner sur leur peau nue, chemin dangereux qu'ils n'arrivaient plus à distancer de leur désir. Comme un envoûtement, leurs corps se collaient et leurs bouches ne cessaient de réclamer la sève qui en coulait. Et si Marie n'osait prononcer des mots d'amour, qui auraient pu profaner cet instant de délices, il n'en était pas de même pour Phil, emporté par sa découverte d'une jeune femme pure et vierge.
«Je t'aime... comme c'est bon ! Tout ce que j'arrive à soutirer de moi-même a un goût tellement différent de ce que je connaissais. Oh ! que je t'aime ! Nous nous marierons, ne t'inquiète pas ma chérie.
— Hein... oui... peut-être ! » arriva-t-elle à murmurer.
Elle ronronnait de délectation. Béatement, elle souriait à ce nouveau bonheur, sans remords, sans pensée pour ce fiancé qu'elle avait laissé à des centaines de kilomètres.
«Je t'aime et te garde près de moi, pour toujours. C'est promis, n'est-ce pas, nous nous marierons, insista Phil.
— Es-tu fou ? » répondit Marie, revenue à la réalité.
Sa réponse, très sèche, le surprit autant qu'une gifle et le sortit brusquement de sa douce léthargie.
« Mais qu'est-ce que j'ai fait de pas correct ? Je t'aime et nous venons de nous' unir, de nous donner l'un à l'autre. C'est pas possible qu'après tant de bonheur, tu ne penses même pas à...
— Je pense à tout, même à recommencer, dit-elle, délicieusement langoureuse, mais je ne veux pas m'engager tout de suite, voilà ! »
Elle n'avait aucune envie d'être confrontée. Loin de là, car elle entreprit à nouveau des caresses invitantes que son compagnon accueillit, fou de passion, par des baisers dans le dos, assis derrière elle. Il la berça en lui effleurant les seins jusqu'à ne plus pouvoir s'arrêter, trop plein de son amour naissant, puis l'invita à s'asseoir sur lui, face à face. Il scella leur union par un baiser qu'il voulut fougueux à un point tel qu'ils éclatèrent du même plaisir, en un même moment. Ils ne purent réprimer leurs cris saccadés ni amortir le bruit au cœur de leur bouche.
« C'est trop de plaisir, réussit à dire Phil, il faut voir là un signe du destin. Nous devons nous unir, ne pas laisser passer cette chance de pouvoir nous aimer et en profiter ensemble. Sais-tu que c'est très rare qu'un couple arrive à connaître ces joies en même temps ? Il paraît qu'il faut des années de vie commune, bien des discussions et des frustrations pour aboutir à la plénitude sexuelle.
— Comme tu es excité. Arrête un peu de parler, profite du silence. Moi, je veux dormir au lieu de méditer sur le destin. Regarde, le soleil se lève. »
Elle se glissa sous les couvertures, blottie derrière lui, et s'endormit aussitôt, un léger sourire aux lèvres. Une heure plus tard, il ne dormait toujours pas.
« Réveille-toi, Marie, il faut que je parte. Je veux déjeuner avec toi, nous devons parler de choses sérieuses.
— Oui ? Il faut vraiment que je me lève ?
— Nous devons décider de certaines choses. Fais vite, je descends réserver ta chambre pour la semaine et je remonte tout de suite. »
Brusquement, elle se redressa dans le lit ; le drap tomba et dépouilla à la lumière du jour une poitrine encore désireuse de caresses.
«Je ne peux pas rester ici. J'aurais dû te dire que je suis fiancée et que bientôt je me marierai.
— Mais, voyons, tu te moques de moi. Tu me rencontres après cinq ans, nous soupons ensemble pour nous retrouver dans une chambre d'hôtel, nous faisons l'amour plutôt plus que moins, je te dis à travers tout ça que je t'aime, que je te marierai, et voilà que mademoiselle m'apprend qu'elle est fiancée. Tu ne trouves pas que tu te conduis en... putain ? »
Le mot était lâché. Il ne se contenait plus et frappait de toutes ses forces sur le lit, incapable de cacher la déception qui coulait sans retenue sur ses joues fatiguées. Elle aussi pleurait.
Subitement, il s'interrompit et se redressa pour sortir un billet de sa poche qu'il lança sur le lit : « Ça, c'est pour la nuit. Tu sais où me trouver, alors quand tu voudras te payer une autre sauterie, tu m'fais signe, O.K. ? »
Et c'est de peine et de misère qu'elle s'était rendue jusqu'au lavabo vomir toute sa honte en même temps.
Midi sonnait au clocher des églises lorsqu'elle arriva à l'adresse de Doris où elle gravit péniblement les marches. Quand elle cogna à la porte 12, le grand jeune homme qui lui ouvrit s'empressa de la libérer de ses bagages en la priant de s'asseoir.
« Mon nom est Marie. Je viens du même village que Doris et comme je suis de passage en ville, je me suis dit qu'une petite visite... Il m'avait invitée d'ailleurs !
— Je suis Alfred, un ami de Doris. » Il crut bon d'ajouter : « Nous n'avions, heu... il n'avait plus de lait ; il est allé à l'épicerie au coin de la rue. »
Sur ces entrefaites, Doris entra.
« Tu vois, Alfred et moi avons déjà fait connaissance. Je suis passée te saluer et prendre quelques nouvelles.
— Bienvenue, ma... Marie. » Il l'embrassa maladroitement sur la joue ; elle sentit son malaise. « Que veux-tu, j'ai toujours le réflexe de vouloir me défendre d'être ce que je suis... Alfred n'habite pas ici, il est seulement venu dîner en ma compagnie. Il doit se rendre au musée tout de suite après le repas. J'espère que tu vas rester avec moi pour l'après-midi, nous allons dîner puis tu me parleras de toi, de ce qui t'amène ici. Pour une surprise, c'en est toute une. Pourtant maman est venue en fin de semaine dernière et elle ne m'a rien dit de ta visite.
— Elle ne savait pas que je viendrais. Des événements tragiques se sont passés et... »
Elle s'effondra en larmes. Dans ses pleurs se mêlaient le remords d'avoir oublié si rapidement Dorothée et le goût amer de la trahison.
Les deux hommes s'assirent à ses côtés, mais lorsque Marie appuya sa tête tout contre Doris, Alfred les laissa, incapable de supporter le regard attendri de son amant, qui par surcroît laissait courir sa main effilée sur la joue mouillée de la jeune femme.
« Qu'est-ce qui s'est passé, ma chouette ? » questionna Doris.
Elle raconta la tragédie du lac Caché, parla de ses amours avec Morris, mais se garda de prononcer quoi que ce soit sur sa nuit d'amour et sa fin dramatique.
«Je suis quand même étonnée de voir comment tout ça me paraît lointain. Je me sens bien, ici, près de toi. Vois-tu, cette sensation de grande paix, je n'arrive plus à l'éprouver lorsque je suis à Bellesroches. C'est comme si j'étais dépossédée de mon âme, sans réaction, en perte de contrôle. J'imagine que les prisonniers ressentent la même chose.
— Et quand tu es près de Morris, sûrement que c'est différent ?
— C'est à ces moments-là que c'est le pire. Je ne sais pas comment t'expliquer, tout ça est bien flou dans ma tête, on dirait que je perds ma liberté de penser, qu'au-delà de moi-même, on me contrôle, me dirige et me guette. Bizarre, n'est-ce pas, comme sensation ? Maintenant que j'en suis loin, je respire, je redeviens moi-même.
— En as-tu discuté avec lui ?
— Pour tout te dire, je n'arrive pas à diriger suffisamment la conversation pour en parler, et d'ailleurs, je me demande si vraiment je tiens à l'informer de tout ça. En sa présence, je deviens plutôt ambivalente, quelque chose m'attire vers lui alors qu'une étrange impression m'en éloigne. Mais il y a plus horrible pour l'instant, dit-elle vaguement.
— Oh ! là ! là ! ma chère, te voilà bien compliquée tout à coup. Quelque chose ne tourne pas rond, c'est certain.
— Je préfère ne pas en parler.
— Tu m'inquiètes, Marie, je n'aime pas ça du tout. As-tu des projets pour aujourd'hui ?
— Il faudrait que je rejoigne Aline, je ne sais pas où dormir. J'ai bien tenté de lui parler hier, mais elle est en voyage.
— Je sais, elle rentrera demain. » Devant l'air étonné de Marie, il enchaîna aussitôt : « Nous nous voyons régulièrement et sa compagnie me plaît beaucoup, faut dire. Bon ! en attendant, tu restes ici. »
Elle avait hâte de rejoindre Aline à qui elle pourrait se confier en toute liberté, Aline, si généreuse, qui ne ferait aucun commentaire, ne porterait aucun jugement et qui parviendrait à relativiser les événements quand elle dirait que tout ça, c'est la destinée, qu'il n'arrive rien pour rien.
Elle logea cinq jours chez son amie. Elle y serait demeurée plus longtemps si elle n'avait pas dû subir les nombreux appels téléphoniques de Phil, toujours en quête d'un dernier rendez-vous. Toutes les fois où elle saisissait l'appareil, elle se contentait d'écouter, incapable de répondre froidement à ses avances amoureuses alors qu'il lui faisait des promesses, voulait réparer ses torts, s'accablait des conséquences de ce souper « d'amis ». Si elle se laissait séduire par les paroles tendres et amoureuses, sur le mur, en face d'elle, réapparaissait le visage impassible de Morris, et sa conscience la rappelait à l'ordre. Aussi, n'avait-elle pas d'autre choix que de mettre un terme final à ces appels bouleversants et laisser croire à Phil que seuls la honte et le regret l'empêchaient de le revoir. Elle était certaine au moins d'une chose : Philibert Létourneau l'aimait plus que n'importe qui... et il lui pardonnait.
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