Fidèles Trahisons
Chapitre 15
Le départ de Marie ne passa pas inaperçu, du moins pour Didier Langevin qui, tel un loup guettant sa proie, surveillait les va-et-vient de tout le monde dans le seul but d'alimenter les ragots qu'il colportait un peu partout. Ce jour-là, il était attablé à l'hôtel Carter quand le train s'arrêta juste en face pour y faire monter Marie, Rosalie et Mathilde. C'est à Joséphine qu'incomba la délicate tâche de donner des explications. Ignorante de ce qui se passait au juste, elle avait cru sa sœur quand elle lui avait annoncé qu'elle se rendait en ville avec Marie visiter sa vieille amie Pauline et compléter le trousseau de la future mariée. Il ne fut pas question de rupture de fiançailles ni de l'état de Marie.
La stratégie qu'avaient adoptée Rosalie et Mathilde consistait à faire croire à un court voyage, et Joséphine ne s'en était pas étonnée puisqu'elle avait déjà proposé elle-même à sa fille de prendre un temps d'arrêt avant le grand jour. Elle n'avait posé aucune question non plus, surtout que les discussions la fatiguaient, qu'elle avait peine à suivre le cours des conversations depuis un certain temps et qu'elle recherchait davantage la tranquillité, épuisée par une vilaine toux qui l'affaiblissait à chaque jour davantage. Tous ses efforts, elle les mettait à paraître sereine en présence de son amant. Aussi se réjouissait-elle de savoir sa sœur et sa fille absentes quelques jours, le temps qu'elle refasse ses forces.
« Mais ta fille avait beaucoup de bagages pour trois jours, avait dit Langevin, ça me paraît étrange. Quand je les ai vues monter dans le train, elles avaient plutôt l'air de fuir, surtout que Marie tenait la tête baissée, chose qui est pas coutumière.
— Elle s'est surmenée ces temps-ci et sans doute était-elle préoccupée par son mariage, répliqua Joséphine.
— Moi, je dis qu'il se passe quelque chose de louche. Surtout avec l'affaire des Brodeur, c'est comme rien si ça lui est pas venu aux oreilles. Je t'te dis, ta fille fuit, Joséphine !
— Didier, tu vas trop loin. Ne va pas me dire que tu portes attention aux calomnies qu'on se plaît à faire sur Charlotte et Morris. »
Il allait rétorquer quand elle toussa sans répit avant de se diriger vers la cuvette de la toilette cracher une partie de sa maladie. Lorsqu'elle revint, il déposa un léger baiser sur son front et se contenta de lui couvrir les jambes avec la couverture qu'il savait maintenant prévue pour la réchauffer.
«J'te laisse, avant qu'Antoine monte. J'vais sortir par-derrière, moins on se voit, mieux c'est ! J'peux plus supporter son air de faux curé, prêt à bénir notre relation ; tout sent le pourri, dans cette maison, ça sonne faux partout !
— Didier, ne te fâche pas. C'est nous qui avons voulu tout ça. Antoine m'aurait donné ma liberté si tu avais voulu qu'on parte de Bellesroches, mais tu as préféré garder ton garage, faire semblant de rien et continuer de profiter de ton pouvoir, il ne faut pas le blâmer. Nous avons pu nous voir quand même assez souvent et personne au village ne se doute de notre relation.
— Veux-tu rire ? Tout le monde se doute de quelque chose, que penses-tu ? Seulement, le monde a peur de Didier Langevin. J'les tiens parce qu'ils savent de quoi j'suis capable. Si un seul maudit vaurien du village tentait de salir ma réputation, il pourrait s'attendre à voir le diable en personne, c'est pour ça que ça paraît pas et que personne n'ose faire allusion à ma vie personnelle. Faut dire que ça sert bien du monde ! Antoine et Rosalie les premiers. Il n'y a que Marie qui est capable de se tenir debout, ta belle Marie ! Ça fait que de la voir comme tout à l'heure, j'me pose pas mal de questions. J'me disais aussi qu'un jeune médecin...
— Ne recommence pas avec ces histoires-là. Mon Dieu, que je suis fatiguée ! Il me semble que j'aurai jamais le courage de vivre toute ma vie ainsi. »
Elle aurait souhaité qu'il tourne enfin la poignée de la porte et qu'il s'engouffre dans l'escalier avant que n'apparaisse Antoine. Elle avait horreur de voir les deux hommes se fixer dans les yeux durant plusieurs secondes et de devoir trouver une phrase quelconque pour leur permettre d'échapper à leurs pensées. Elle tenta de se lever, mais dut se rasseoir en grimaçant.
« Tu devrais d'abord songer à te soigner. Une grippe pareille, c'est pas normal. Consulte donc ton futur gendre ! Partie comme ça, tu seras même pas capable de te tenir debout au mariage.
— T'as raison, je le ferai. Maintenant, laisse-moi, Antoine s'en vient. »
Même s'il blaguait sur Didier ou se permettait des taquineries, jamais Antoine ne tenait devant Joséphine de propos disgracieux, pas plus qu'il ne lui reprochait son comportement. La seule allusion à propos de leur relation fut pour exprimer sa satisfaction à savoir qu'à son tour elle pouvait retirer de la vie un certain bonheur, aussi défendu fût-il, parce qu'il y avait une sorte d'entente tacite entre les deux couples, entente qui rendait taboues toutes discussions sur les relations extraconjugales de chacun.
Il n'avait pas été prévu que Mathilde accompagnât Marie et Rosalie en voyage, mais quand Morris avait exprimé le désir d'aller aussi à la ville, avec l'intention de lui confier les soins d'urgence, elle avait allégué qu'elle préférait profiter de l'occasion pour aller voir son fils.
« Un voyage de femmes, avait-elle invoqué.
— Mathilde, je n'ai pas quitté le village depuis mon arrivée et j'ai besoin d'aller régler certaines affaires.
— Vous les réglerez à notre retour, je vous remplacerai. Nous ne serons parties que trois jours. »
Si Morris voulait être du voyage, c'était d'abord et avant tout pour échapper à l'emprise de Charlotte, qui continuait à le harceler, usant même de chantage. Il savait très bien qu'en l'absence de Marie, elle se ferait plus insistante, qu'il lui serait pratiquement impossible de ne pas succomber à sa passion trop ardente. Et ses craintes étaient fondées puisque aussitôt le train parti, le téléphone sonna.
«Je voulais te prévenir que j'arrive dans quelques instants. Notre bébé s'est endormi et je ne veux pas passer la soirée seule, avec Fabienne. Je n'ai pas mis le nez dehors depuis Noël et c'est maintenant que j'ai décidé de prendre l'air.
— Charlotte, attends ! Pas maintenant, s'il te plaît.
— Je ne peux plus attendre. »
Et elle raccrocha.
Quand il entendit frapper, il savait bien qu'il ne s'agissait pas d'une urgence et il se refusa à ouvrir, mais Charlotte faisait tellement de bruit avec ses coups de pied et de poing dans la porte qu'il dut se résigner. Comme d'habitude, elle était ravissante avec son chapeau de feutre qu'elle portait à la façon des stars américaines, emmitouflée dans un épais manteau de cachemire. Elle tenait, dans sa main gantée, un paquet enveloppé de papier brun, qu'elle tendit à Morris en souriant, alors que de l'autre, elle poussa la porte juste ce qu'il fallait pour s'infiltrer. Dès qu'elle fut entrée, elle s'appuya contre la porte et toute la pièce s'embauma de son chaud parfum qui faisait flotter dans l'air une agréable odeur d'épices. Morris ne pouvait se retenir de sourire devant l'air effronté de sa visiteuse qui lui tendait le bouquet d'œillets qu'il développa maladroitement. Quand il leva les yeux, il céda, comme à chaque fois, à la bouche colorée sur laquelle il imprégna un long baiser.
« Est-ce que je retourne à la maison, maintenant ?
— Non ! c'est trop tard. Telle une sorcière, tu m'as jeté un sort dont je ne peux me défaire. Je n'ai plus qu'une seule envie. Viens, passons de l'autre côté. »
Dépourvu du pouvoir de se raisonner, tant son corps réclamait cette femme, Morris perdit tout contrôle. Il aurait juré qu'un pacte démoniaque les unissait à jamais, conséquence irréversible de ses abus, et même si l'image de Marie lui égratignait la conscience, il était impuissant contre l'attraction qu'il subissait.
« Comment vais-je pouvoir vivre dans le même village ? Je ne suis pas capable de te résister, tu es plus forte que moi, plus forte que Marie. Réalises-tu que dans moins de trois semaines, je conduirai ma fiancée au pied de l'autel et lui jurerai fidélité ? Le réalises-tu vraiment ?
— Ce que je réalise, c'est que l'on s'aime, que notre amour est tenace. Je mourrai si tu te maries avec elle... et ton fils aussi. Loin de toi, tout m'est égal, plus rien ne compte, répondit Charlotte d'une voix calme, mais ferme.
— Tu m'aimes, moi, un lâche, un infâme ? Pour ce que j'ai fait, je mériterais la potence ! Je suis dans le pétrin jusqu'au cou : Marie d'un bord, toi et notre fils de l'autre. Ici, en principe, je devais tout recommencer, repartir à zéro, redorer mon blason et faire le bien. FAIRE LE BIEN ! sais-tu ce que ça veut dire ? »
Au bord de la crise, il frappa sur le mur, juste à la tête du lit, et le crucifix, qu'il avait lui-même demandé à Marie de faire installer, tomba sur le sol. Le corps se détacha de sa base. Pétrifié, il lâcha un long cri d'horreur dont l'intensité témoignait de son désarroi. Le visage ravagé par sa faiblesse, il se boucha les oreilles, incapable d'entendre sa propre voix, mais la honte prit le dessus et alors il cria, en martelant ses phrases avec difficulté: «Je... ne... merite... plus... de... vivre, mon Dieu, je... vais... eclater... »
Charlotte lui saisit les mains et, pour le forcer à porter son regard ailleurs qu'en lui-même, à deux reprises, le gifla brutalement.
« Cesse de t'apitoyer sur ton sort, tu n'es plus seul au monde, nous sommes là... ton fils est là ! Tu n'as fait aucun mal, tout ce qui arrive n'est qu'un vilain tour du destin. La fatalité a voulu que toi et moi soyons unis envers et contre tous, eh bien ! le temps est venu de passer aux actes, nous partirons ensemble, voilà. Il n'est pas trop tard pour agir, tu n'es pas encore marié, et une parole, ça se reprend.
— Je ne peux pas, dit péniblement Morris.
— Rien n'est impossible. Si tu m'aimes, on peut envisager un départ. Nous formerons une famille, personne ne saura. Retournons dans ton pays ! Là-bas, personne ne nous connaîtra et nous vivrons heureux.
— Je ne peux pas laisser Marie, c'est impossible.
— Ah ! ça suffit. Marie ! Marie ! Il est temps que tu cesses tes enfantillages, fais un homme de toi, bonté divine, sois conséquent avec toi-même. Marie ! Marie ! elle est jeune, elle, dans moins de temps que tu penses, elle t'aura oublié, remplacé. Crois-tu vraiment qu'elle t'aime au point de mourir de chagrin pour toi ? Tu ne ferais que lui rendre service, vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre. Depuis vos fiançailles, elle s'est éteinte. Où elle est, la Marie combative, rieuse et opiniâtre que tous connaissaient au village ? Métamorphosée, dépouillée de son plaisir de vivre. Ne me dis pas que tu n'as rien vu, rien remarqué ! On ne penserait pas qu'elle va se marier, on croirait plutôt qu'elle va droit à l'échafaud. »
Charlotte s'était levée et se tenait raide, sûre d'elle, à côté de Morris, à genoux, la tête entre les deux mains. Il s'était calmé, mais il pleurait.
« Regarde-moi, Morris, m'aimes-tu ? Partons d'ici, amène-nous avec toi ; l'avenir nous appartient. »
Il releva la tête et tenta de résister à ce corps de femme à peine marqué par les traces de la grossesse, un corps nu et fier que les années n'avaient pas altéré. Oui, il l'aimait, malgré son âge, malgré sa condition. Il se glissa jusqu'à ses pieds et lui saisit les jambes pour se hisser doucement, en portant des baisers sur toute sa chair. Agrippé au corps chaud, dont il ne pouvait plus se défaire, il haleta : « D'accord, nous partirons. » Il manquait de courage, comme à chaque fois, et sa lâcheté l'étouffait. Il était incapable de révéler à Charlotte que Marie était enceinte, qu'en partant il fuyait encore une fois ses responsabilités et qu'il abandonnait la pauvre fille avec un enfant sur les bras. Sa plus grande douleur, c'était dans la tête qu'il la ressentait.
Quand il se retrouva seul, il prit un bain, comme s'il voulait se purifier. En un instant, sa vie défila devant ses yeux, une vie ravagée par le bien et le mal où tous les visages qui lui apparaissaient se chevauchaient, s'entremêlaient pour finalement se confondre dans celui de Marie. Une boule noire s'infiltrait dans son cerveau malade. Il se dépêcha de sortir du bain. En proie à des vertiges, il se rendit à son lit où il se laissa tomber de tout son poids pour sombrer dans un sommeil léger, bouleversé de cauchemars angoissants.
Le lendemain, il était prêt à affronter sa réalité. Aussitôt que Marie reviendrait de la ville, il lui parlerait et mettrait un terme à son calvaire. Il lui proposerait l'avortement, lui expliquerait son amour insensé, puis se sauverait tel un voleur, avec son fils et la femme d'un autre.
Il fit quelques téléphones et obtint des billets pour la Hollande. Puis il se rendit chez les Brodeur où il s'entretint plus d'une heure avec Charlotte. Mais aux questions qu'elle lui posa sur Marie, il refusa de répondre.
« Cela me concerne, je ne veux pas que tu t'en mêles. Par respect pour Marie, laisse-moi la possibilité de rompre comme il me plaira, sans jamais me poser de questions. C'est tout ce que je te demande. Après, nous vivrons heureux, comme tu le souhaites. » Il se mordit les lèvres et grimaça. « Tu es certaine que Clément ne reviendra pas avant la fin du mois ? Il faut disparaître au plus vite, sans attirer l'attention. Tu devras tout abandonner derrière toi, ma chérie, faire comme si tu ne sortais qu'un instant pour une promenade avec Maurice.
— Compte sur moi. Je t'aime au-delà de ma vie, sans toi, je n'existe plus. »
Quand le train s'immobilisa en avant de l'hôtel Carter, seules Rosalie et Mathilde en descendirent devant Didier Langevin qui attendait dans sa voiture, tandis que Morris marchait de long en large en se répétant ses belles phrases de rupture toutes préparées d'avance. Rosalie alla à sa rencontre alors que Mathilde se dirigea vers son mari.
« Conduis-moi à la maison, j'ai à te parler.
— Si c'est pour me donner des nouvelles de ta mauviette de fils, vaut mieux te taire. Si, au contraire, tu me jases de votre manigance de bonnes femmes et de Marie, là, c'est une autre affaire. Où elle va comme ça, la Rosalie ?
— Tout compte fait, je rentrerai à pied. Pas besoin de toi plus que ça, répondit-elle en refermant la portière.
— Cesse de faire ton indépendante et embarque. Tu me parleras de ce que tu voudras, dit-il enfin. Est-ce que je prends tous les bagages ? J'imagine que tu vas déposer ceux de "madame Rosalie" en passant. »
De son côté, Rosalie avait rejoint Morris et se dirigeait vers le café de l'hôtel Carter. Là non plus, la courtoisie n'était pas d'office.
«Je n'irai pas par quatre chemins, monsieur Vanderstat: MARIE NE SE MARIERA PAS. Notre voyage à la ville nous a permis de faire une petite enquête et d'apprendre bien des choses à votre sujet. Sainte-Bernadette, vous vous rappelez ? Le hasard a voulu que Marie ait une amie dont le père est médecin et il nous a mis au courant. Vous n'avez qu'un choix, maintenant, c'est de partir le plus vite possible avant que les autorités ne viennent vous chercher. Notre village a connu assez de déboires comme ça avec ses docteurs, ça ne sert à rien d'envenimer la situation.
— Et Marie, où est-elle ? Il faut absolument que je lui parle. Je ne peux pas la laisser dans l'état où elle est. Vous n'êtes pas au courant de tout, dit-il en baissant la tête.
— Je suis au courant de bien des choses, plus que vous le pensez. Vous n'avez pas à vous inquiéter pour elle, nous sommes plus en mesure de l'aider que vous ne pourriez l'être. Allez-vous-en. N'attendez pas qu'un Didier Langevin ou qu'un Clément Brodeur ne viennent eux-mêmes vous expulser.
— Le prochain train est dans trois jours, je n'y peux rien avant ce temps.
— Qu'à cela ne tienne. Vous prendrez la voiture d'Antoine pour vous rendre en ville. Vous la laisserez à l'adresse que je vous donnerai et il ira la chercher plus tard. Soyez prêt dans une heure, vous n'avez plus votre place ici. »
Quand elle le quitta, il tremblait de tous ses membres tant il ne savait par où commencer : ses effets personnels traînaient, ses dossiers aussi, et Charlotte n'était pas prévenue. Il mit du temps à réagir avant de finalement se rendre au téléphone. Le temps lui parut bien long, trop long, et quand la sonnerie se fit entendre, il raccrocha. En sortant du café, il resta quelques minutes sans bouger, le regard fixé sur la boutique de fleurs puis, tournant les talons, il partit dans la direction opposée, celle de la maison qui ne lui appartenait plus.
Au bout d'une heure, il avait tout rassemblé : son carnet noir, les dossiers compromettants, ses vêtements et un livre, un seul, dans lequel il glissa deux œillets qui s'écrasèrent entre les pages. Il avait eu le temps de griffonner un mot qu'il cacheta et identifia au nom de Charlotte. Il plaça le tout sur le bureau de Marie, à côté d'une grande enveloppe brune sur laquelle il avait écrit À MON SUCCESSEUR. Antoine l'attendait déjà. Sans perdre un instant, il porta ses bagages à l'auto, ouvrit la portière arrière et les y engouffra. Comme il allait prendre la place du chauffeur, il se ravisa et, à la course, revint à la maison. Les portes restèrent ouvertes pendant qu'il allait décrocher du mur la peinture que lui avaient remise les Panet à la naissance de leur fils. Il l'enveloppa dans une couverture et ressortit en verrouillant derrière lui.
Antoine lui tendit les clés sans dire un mot et fouilla dans sa poche pour en sortir des papiers et une adresse. Les deux hommes se regardèrent un moment, tous les deux aux prises avec une même pensée, celle de Marie. Morris baissa les yeux : « Pardonnez-moi ! » Puis il prit place dans la voiture alors que sur le trottoir enneigé, un père ravalait sa haine et son mépris.
Quand Antoine rentra à la maison, Joséphine dormait déjà et Rosalie prenait un thé. Il était atterré. Il avait fait tout ce que lui avait demandé Rosalie, sans poser de questions, sans réagir ni venger la réputation de sa fille. Il s'était soumis à ses exigences : « Le temps presse, Antoine. Je t'expliquerai tout en détail plus tard, mais pour l'instant, je t'en supplie, au nom de Marie, fais ce que je te dis. »
Il s'assit sans ôter ses bottes ni son manteau.
« Est-il parti ?
— Oui.
— Alors je te sers une tasse de thé. Prends le temps d'enlever ton manteau, j'apporte aussi des biscuits.
— Comment peux-tu être si sereine quand l'avenir de ma fille vient de se jouer sous mes yeux ? Des rumeurs, j'ai renvoyé mon futur gendre à partir de rumeurs. Personne ne peut être certain des calomnies qui ont été dites sur Charlotte et Morris ? Ça se prouve, ces histoires-là, tout de même ! Tu descends du train et voilà qu'en moins de deux heures la vie du village est complètement chambardée. Tu me dis : "Antoine, tu dois prêter ta voiture pour que Morris quitte le village", et à mes questions tu réponds vaguement, me disant de te faire confiance. Je t'ai écoutée au doigt et à l'œil, maintenant, parle au plus sacrant. Finis les mystères. »
Elle lui raconta tout ce qu'elle savait sur Morris, mais garda le silence au sujet de la grossesse de Marie. Pour l'instant, il n'y avait que Mathilde, Aline et elle-même qui étaient au courant. Il ne servait à rien d'ébruiter la chose ; moins il y aurait de gens qui sauraient, moins il y aurait de risques de nuire à la réputation de sa nièce.
Didier apprit de Mathilde que Morris quitterait le village. Il ne sut pas exactement pourquoi, mais présuma que Charlotte pouvait bien y être pour quelque chose. Avide d'en savoir plus, il s'était dirigé au bureau du médecin dès le lendemain matin.
Quelqu'un attendait déjà.
« Que fais-tu à cette heure sur le perron de porte, Charlotte ? T'as pas peur que ta petite fleur se fane ?
— Je suis inquiète pour le docteur. J'ai téléphoné deux fois depuis hier au soir et ça n'a jamais répondu. Il faut absolument que je lui parle... à cause du bébé.
— Ouais, le bébé ! Un beau bébé roux, y paraît. Il s'appelle Maurice, hein ? C'est un bien beau nom, ça doit plaire à ton Clément.
— Écoute, Langevin, cesse tes niaiseries. Morris ne répond pas, c'est pas normal, as-tu compris ? Je suis certaine qu'il lui est arrivé quelque chose. »
Devant le désarroi de la pauvre femme, il frappa dans la porte à son tour et essaya de tourner la poignée.
« Il n'est pas là, c'est tout. Reviens plus tard. »
Puis il rebroussa chemin pour se rendre chez Joséphine où il apprit le départ prématuré de Morris, sans toutefois en connaître la vraie cause. Tout de suite, il retourna chez le docteur avec la ferme intention d'entrer dans la maison par effraction, mais quelle ne fut pas sa surprise de voir, toujours à la même place, Charlotte qui attendait patiemment le retour de son amant.
« Il n'est pas encore revenu, dit-elle, un sanglot dans la voix.
— Eh bien, ma belle, fais-en ton deuil, il est parti. Il a levé les pieds, hier soir. Salut, la compagnie, vous me r'verrez plus ! Ha ! Ha ! Mais moi, j'suis encore là, si tu veux savoir. Est-ce que j'peux soigner les petits bobos de Madame ? »
Sans faire ni un ni deux, Charlotte se rua contre lui et martela sa grosse poitrine gonflée d'orgueil tandis qu'il accueillait ses coups en riant.
« Tu me crois pas, alors suis-moi, allons voir. »
De sa lourde épaule, il défonça la porte.
Entré le premier, il vit l'enveloppe adressée à Charlotte et s'en saisit aussitôt. Il s'amusait à la tenir au-dessus de sa tête en se régalant des larmes et des supplications de la pauvre femme, au bord de la crise d'hystérie. Et pour le plaisir, il ouvrit le document qu'il lut à haute voix : « Ma chérie, j'ai dû partir plus tôt que prévu. Je t'écrirai et tu me rejoindras avec notre fils. Je t'aime. Morris. »
Charlotte s'effondra sur le plancher. Elle geignait, toute recroquevillée sur elle-même, plongée dans un monde de noirceur.
« Oh ! là ! là ! la belle affaire ! Comme ça, tu t'es envoyée en l'air avec notre petit docteur. Belle cochonne que voilà ! Et ce pauvre Clément qui ne se doute de rien, coureuse, tu mérites bien ce qui t'arrive. Si tu veux que je garde le secret là-dessus, t'as tout intérêt à te montrer gentille, moi aussi je peux être à la hauteur. Si on commençait maintenant ? »
Didier la souleva de terre et la serra contre lui, en appétit devant le décolleté de son chemisier alors que son désir pervers augmentait au fur et à mesure qu'il reniflait l'odeur d'épices qui s'échappait de ce corps à l'abandon, soumis et distant, retiré en lui-même. Pareille abdication dépassait ses espérances et il fouillait avec rage sous la jupe, sans voir les yeux vitreux de la pauvre Charlotte pour qui rien ne comptait plus sauf les mots, les tristes mots qui résonnaient encore à ses oreilles. Tel un jouet, elle se laissait toucher sans résister, pleurant sourdement, incapable de crier ou de s'opposer à la violence de Didier.
« Laisse-la, cria Rosalie.
— Mêle-toi pas de ça, j't'avertis.
— Mais tu es répugnant... qu'essaies-tu d'obtenir de cette pauvre femme ? Tu vois bien qu'elle est anéantie, montre-toi charitable, pour une fois ! Lâche-la. »
Rosalie couvrit Charlotte avec son manteau avant de lui tendre la lettre qui reposait encore sur le sol.
Alors, Didier se dirigea vers l'hôtel Carter où il commanda six bières, qu'il n'eut pas le temps de finir avant de tomber endormi sur la table et de noyer dans les vapeurs de l'alcool sa déconvenue.
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